Pour cette trente-deuxième contribution, écrite sur fond de l’album Felt Mountain de Goldfrapp, j’ai effectué de passionnantes recherches d’après les témoignages des expérienceurs, ceux qui sont revenus de la mort, au terme d’une Expérience de Mort Imminente. Le plus troublant tient à la diversité des expérienceurs, laquelle côtoie la similarité de leur expérience, au-delà des cultures, de l’éducation, des religions, des pathologies, des âges, des sexes, de la connaissance du sujet lui-même, des conditions de l’expérience. De ce fait, a-t-on repoussé les limites de la mort, dont la définition évolue au fil de nos découvertes scientifiques, ou repousse-t-on simplement celles de notre ignorance ? Je suis curieux de vos avis sur ce moment que nous connaîtrons tous sans exception, rassurez-vous…Alors que je quittai mon cabinet pour des vacances bien méritées, j’étais soulagé de m’extraire de cette aventure qui m’avait tant occupé ces deux dernières années. En tant que scientifique, j'ai été formaté à l’école rationnelle de la preuve. Mais en toute honnêteté, j’avoue que j’étais un peu perdu depuis des mois d’enquête auprès de ma patientèle. Les témoignages m’avaient agacé au point de vouloir mettre en évidence le truc comme on dit en prestidigitation. Bien décidé à lever le voile sur cette arnaque, je me suis jeté, corps et âme, dans l’énigme policière de la vie cachée après la mort. Comme je le dis souvent à mes étudiants : « Tout ça : c’est des conneries !!! ».
Tout commença lorsque l’œil brillant d’un de mes patients parmi les plus âgés et certainement les plus avancés dans la phase terminale de son cancer traduisit plus de malice que d’inquiétude devant sa fin prochaine. J’avais déjà l’habitude d’accompagner les patients et d’assister à l’évolution de leur posture devant l’inévitable à laquelle notre condition humaine ne s’est toujours pas habituée.
Mais mon vieux patient, auparavant grincheux et si amer, s’était transformé en un enfant impatient d’en finir, comme pour un départ vers un parc d’attractions. Il parlait, et parlait beaucoup à l’inverse de tous ceux que j’interrogeais par la suite avec force diplomatie, ceux-ci cachant parfois des années leur expérience, de peur de passer pour des fous. Et ils ont bien raison : tout ça, c’est des conneries !!!
Je peux aujourd’hui retracer les principaux éléments que livrent la plupart des 4% des patients qui ont connu, pendant un arrêt cardio-respiratoire, une « expérience » ; le mot est pudique et si j’étais mystique, je dirais leur voyage dans l’au-delà. Cependant, il faut garder la tête froide et n’avancer qu’à pas de loup dans cette quête où le merveilleux s’impose implacablement avec une force probante qui fait peur.
Depuis son changement d’humeur, nous nous sommes rapprochés : il s’intéresse à moi, ce qui est inédit et assez déconcertant. C‘est le mourant qui rassure le médecin, alors même que ma science s’avère inefficace à retarder l’issue. La mort reprend la main et d’un coup, le mourant s’embarque dans la joie ! Il me parle de sa grand-mère qu’il a vue lors de son arrêt, alors qu'il était à cette instant sur la table d’opération ! Il décrit, en le revivant, l’appel de cette lueur bleutée pleine d’amour, d’un sentiment de bien-être indicible, d’une vision à 360 ° et d’une omniscience instantanée. A ce moment, il ne me parle plus : il le revit et s’interrompt pour des larmes que jamais je ne l’avais vu verser, même à l’annonce du pronostic fatal. Il me décrit le massage cardiaque prodigué par les médecins et son retour dans son corps, aussi douloureux que d’enfiler des chaussettes sales et étroites !
Ma seconde patiente était une petite fille, amenée après un accident de la route. En arrêt cardio-respiratoire pendant près de 6 minutes ; je m’attendais à des lésions cérébrales et pensait que l’équipe médicale qui était intervenue avait certes sauvé le corps, mais non l’esprit. Quelle erreur là encore ! Ses dessins enfantins de silhouettes auréolés de couleurs représentent ce qu’elle appelle sans complexe un « jardin de doudous dans le ciel ». A l’écouter, on s’y sent tellement bien qu’on a envie d’y rester mais on l’a prise par la main et une voix amicale mais ferme lui a « dit » - sans mot - que ce n’était pas encore son heure et qu’elle devait encore accomplir des choses sur la Terre. C’est très mignon, mais tout ça : c’est des conneries !!!
Que dire de ma troisième patiente, cette boulangère au vocabulaire coloré… Fauchée par un camion, en arrêt cardio-respiratoire pendant près de trois minutes, elle me raconte qu’elle s’est vue soulevée dans les airs et retomber comme une poupée de chiffon et qu’elle est allée « engueuler » le conducteur, pour lequel elle a eu une grande compassion par la suite.
Elle me dit pouvoir maintenant sortir de son corps à volonté, faire des rêves prémonitoires et pouvoir dire mieux que moi si quelqu’un est malade et quel organe exactement est en souffrance ! Le disant, elle me désigne du doigt : elle nargue le médecin. D’un air entendu et important, elle me dit également que les services de gendarmerie la consultent périodiquement en cas de disparition.
C’est cette énormité qui m’a conduit à saisir l’occasion : je suis allé voir la gendarmerie ! J’entrais d’un pas décidé pour rencontrer l’officier en charge de cette brigade de province ; nous nous connaissons bien, puisque je fais divers constats à sa demande. Seulement voilà, à ma question hilare, « Dis donc, la boulangère qui s’est fait renverser me dit qu’elle vous aide parfois dans vos enquêtes ??? Tu m’avais caché cette nouvelle recrue ! Franchement, tout ça : c’est des conneries !!!», il me regarde et baisse les yeux. Je poursuis : « Non, pas toi…».
Il répond, penaud : « Ben... Elle tombe juste à 99 %. On n’a pas le droit d’en parler mais le taux d’élucidation augmente, comme si elle avait assisté à tout ! En revanche, on retrouve toujours les victimes, mais jamais les auteurs. Elle nous dit que c’est pas important ».
Sonné par cet aveu, je décidai d’approfondir mon enquête et de commencer à tenir le cahier des expériences. Je recherchais toujours ce qui pouvait amener des gens parfaitement sains à croire qu’ils ont vécu un moment « divin », mot que peu emploient d’ailleurs. Et les éléments concordants arrivèrent dans le même ordre : la sortie de corps, la vision du corps inanimé, la sensation de bien-être, le fait d’assister à la scène en spectateur totalement passif et serein. Entendre aussi clairement que si elle était prononcée la pensée du secouriste qui, pendant qu’il pratiquait le massage cardiaque, pensait rater la fête de l’école du fait de l’intervention, se demander pourquoi les fleurs poussaient ainsi et en avoir instantanément la réponse, être la réponse, être la fleur elle-même… Et parfois, les rencontres.
A ce stade, je me souviens avoir été plus intrigué qu’agacé et m’être cette fois vraiment pris au jeu de l’enquête, à charge ou à décharge. J’allais toujours traquer le mirage, le shoot ultime du cerveau qui libère des endorphines en bouquet final pour adoucir le grand saut. Mais une discussion avec un confrère neurologue vint stopper cette rassurante hypothèse dans son élan : si le patient est en arrêt cardio-respiratoire, ces souvenirs ne peuvent pas venir du cerveau qui ne fonctionne plus, puisqu’il n’est plus irrigué.
Troublé par la vérité simplissime de cette constatation, pour le coup parfaitement scientifique, je décidai de me focaliser sur les personnels médicaux. Je découvris que les infirmières, bien que côtoyant de près les médecins, en savent bien plus qu’eux, mais taisent le phénomène qu’elles connaissent à peu près toutes, dès lors qu’elles ont travaillé en soins palliatifs.
Je repense justement à cette infirmière de 50 ans qui vient de faire une mauvaise chute à vélo, avec trauma crânien et coma de 7 jours. Elle me dit sans honte et en me fixant de son regard azuréen, qu’elle n’a pas peur de la mort, plus peur en tout cas et que son heure venant, elle sera heureuse de rejoindre ceux qu’elle a déjà vus.
Je me rassure en me disant précisément qu’elle est infirmière, pas médecin, mais son témoignage si précis sur la manipulation maladroite de son vélo tout neuf par le témoin de l’accident me laissa interdit. Il s’y est repris à plusieurs fois, balançant le vélo à l’intérieur de son pick-up, jurant et donnant des coups de pieds dans le vélo pour qu’il tienne sur la plateforme. Comment pouvait-elle, dans son état, avoir quelque conscience de ce moment consécutif à l’accident ?
Je vérifie, par acquis de conscience, auprès du témoin de l’accident, lequel commence à débiter des excuses et me dit qu’il fallait agir vite et que quelques rayures ne comptent pas dans ces situations d’urgences. De son regard rond, je comprends qu’il s’interroge sur la façon dont j’ai eu connaissance de ce chargement un peu viril du vélo, puisqu’il était seul avec la victime inconsciente.
Et l’infirmière me parle de son père qui est venu la voir et lui a montré une jeune femme très souriante qu’il lui a présentée comme sa sœur. Une sœur qu’elle n’a jamais eue, mais interrogeant sa mère, qu’elle aurait dû avoir, si la grossesse avait été à terme, ce que ses parents avaient gardé pour eux en un silencieux deuil commun.
Je suis plus qu’intrigué, je mange moins, ce qui explique que j’ai considérablement maigri, j’avale la littérature très fournie sur le sujet, je découvre que le monde est bien plus informé que moi, qui suis pourtant, en quelque sorte, un professionnel de la mort.
Un neurologue a fait l’expérience, lui qui riait avec ses collègues de ces légendes, ne rit plus du tout et a changé de discours. Ses collègues, non. Eux le croient fou, lui les sait ignorants : ils seront irréconciliables jusqu’à l’arbitrage final. Un prêtre a produit de nombreux ouvrages, se démarquant de sa hiérarchie qu’on aurait pu croire plus enthousiaste à l’idée de prouver la survie après la mort.
Je devins de plus en plus excité, parfois même obsédé à l’idée de mettre à jour cette vérité naturelle d’une vie après la mort. Car cela reviendrait à prouver l’existence de Dieu, la légèreté de la vie, l’insignifiance de la mort, qui ne serait plus une impasse mais un simple sas, la vacuité de l’égo et de la recherche du pouvoir ou du matériel. Et pourquoi pas ? Encore faut-il le prouver.
Je décidai d’ajouter une donnée à mes relevés : que sont devenus les expérienceurs après leur EMI ? Tous, sans exception confirmèrent avoir perçu le vrai sens de la vie, qu’ils résument, sans gêne, par : l’amour. Cela sonne un peu niais à mes oreilles matérialistes mais j’avais le net sentiment qu’il y mettaient quelque sens que je ne percevais pas, comme s’il y avait un tout, dont nous faisons partie malgré nos différences et que l’important était de comprendre les effets de nos actions sur les autres, quelque chose comme ça. Certains ont développé des dispositions qu’on dirait para-normales… Tout ça, c’est des conneries !!!
Enfin un patient qui dénote : il témoigna d’une sortie de corps, la vision de son corps inanimé, la sensation d’une aspiration au travers d’un tunnel, l’attraction irrésistible de la lumière bienveillante mais là, il me fixa et s’arrêta. Je tenais peut-être quelque chose : il allait flancher, m’avouer qu’il avait reconstitué son témoignage après des consultations sur internet ! Non, il me dit simplement de surveiller mon foie ! Mon foie qui allait très bien !
Mon foie qui n’avait aucune raison d’aller aussi mal que l’ont finalement révélé les examens : cancer foudroyant, évolution incompatible avec un traitement ou même une greffe. Bordel ! J’ai 51 ans, je ne fume pas, je ne bois pas, je fais du sport et cette saloperie me rattrape, alors que je la traque chez les autres et souvent, je les sauve. Si Dieu a de l’humour, je m’en vais lui dire qu’on n’a pas le même… Je passais plusieurs semaines à cafarder, à finalement reconnaître les symptômes que j’avais décelés chez les autres bien plus vite, sans les voir sur moi-même. Je diagnostique maintenant parfaitement ce cancer, mais je ne l’accepte pas : il est injuste. Je me décide à me lancer plus avant dans mon enquête, puisque le temps m’est compté.
Je fatigue vite, les nausées sont fréquentes mais je peux conduire et poursuivre mes interviews. Ce monde fantasmé est passionnant et, avouons-le, rassurant. Je reste persuadé qu’il s’agit d’un processus physiologique du corps qui sentant sa fin prochaine, se raccroche à ce qu’il peut. C’est une douce ironie : je me rassure en me disant que le merveilleux n’existe pas. Au moins, je ne trahis pas mes professeurs de médecine. Pourtant au fond de moi, au-delà de l’envie d‘y croire, je ne peux expliquer autrement le faisceau d’indices menant à la survie de l’esprit. Ce qui m’ennuie le plus : je ne connaîtrai pas d’EMI.[/justify]
Ouest France, 17 juillet 2021, avis de décès.
Notre bien aimé camarade, le Dr Pierre Tourmailleux a rejoint sa dernière demeure. Lui qui a été le compagnon de tant d’habitants dans notre région s’est montré si humain et aussi bien médecin du corps, que de l’âme. La cérémonie qui s’est tenue en l’Église de Notre Dame de Lorette a été riche en émotions, digne, si ce n’est ce SDF indésirable sur le parvis qui s’évertuait à ponctuer les propos du prêtre de « Tout ça, c’est des conneries !!! ».
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