Parti à la fraîcheur de l’aube, son guide l’avait conduit en plein désert. Le soleil à présent donnait à plein, il suffoquait, il étouffait, il avait soif, il suivait en maugréant :
— Comment, vous m’aviez promis un spectacle grandiose, splendide, éblouissant, et à perte de vue il n’y a que des cailloux, rien que des cailloux, et qui plus est, nous n’avons plus une goutte d’eau, on va crever comme … comme… il était à ce point hors de lui qu’il n’arriva pas à terminer sa phrase.
— Ah ! mais c’est que les mirages, ça se mérite mon ami, et puis ils sont capricieux ces oiseaux-là, ils viennent quand ils veulent… Tenez, là-bas, vous avez de la chance, il y en un gros qui se forme.
— Où ça, où ça, je ne vois rien.
— Vous ne voyez rien parce que vous ne savez pas voir. Moi, je vois. Un beau mirage comme une île qui flotte dans le ciel, avec des cocotiers et une plage immense, et le ressac, et les eaux cristallines, et des vahinés à peu près nues, ah ! comme elles sont belles, les vahinés !
Il avait beau écarquiller les yeux, lui ne voyait rien, strictement rien.
— Oh ! Oh ! reprit son guide, et là, plus à l’est, voilà un grand voilier qui s’approche, un trois-mâts comme on en fait plus. II vire de bord, comme c’est beau toutes ces voiles qui faseyent, quel spectacle !
L’homme le regardait, s’il n’avait pas été si épuisé, il lui aurait volontiers sauté à la gorge, l’aurait roué de coups, puis l’aurait piétiné longuement, rageusement, avec application. Mais au lieu de cela, il se contenta de demander d’une petite voix d’enfant perdu :
— Où çà, où ça, je vous en supplie montrez-moi ?
— Mais, là, là, reprit le guide en désignant du doigt un point à l’horizon. Puis haussant les épaules : Il est vrai que vous les occidentaux, vous ne savez pas voir. Vous êtes trop cons, voilà tout. À quoi ça sert que je me donne tant de mal? J’étais plus peinard quand je vendais des beignets dans le souk.
À présent, toute sa rage était tombée, il suppliait son guide, il aurait donné son âme pour voir quelque chose, un ballon de baudruche lâché par un enfant, l’ombre d’une aile, un reflet sur le sol…
— J’ai soif, dit-il, terriblement soif, avant de plier les genoux comme un cheval fourbu.
— Oh ! Oh ! poursuivait le guide, et là-bas, là-bas, ces minarets qui apparaissent au-dessus des remparts de cette ville ancienne, et cette caravane qui s’apprête à en franchir les portes, et l’on entend même, oh ! ça c’est rare, vraiment rare, l’appel plaintif d’un muezzin.
Enfin, prenant conscience de l’état de son client, il le chargea sur ses épaules.
— Pauvre type, marmonna-t-il en conclusion, en voilà encore un qui aurait mieux fait de rester chez lui les pieds dans ses chaussons, ces gens-là ne savent rien voir, rien inventer, ils sont trop gras pour le désert.