Bonjour

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Bonne lecture (j'espère

)
Papy Boom
La douleur l’avait arraché au sommeil telle des doigts griffus tordant et triturant sa chair. Richard ouvrit les paupières mais ne cria pas : tandis que sa bouche s’ouvrait en un rictus de désespoir, ses yeux chargées de larmes depuis longtemps taries, il ne s’échappa de sa gorge qu’un son dérisoire, ridicule, dont les maigres décibels vinrent se perdre dans la nuit. Puis la maison fut replongée dans le silence. Ingrid dormait à l’étage, de même que François, et si parfois le son de leurs ronflements lui parvenait à travers les cloisons, il n’en était rien ce soir-là. Le monde semblait éteint, plongé dans le noir, insensible à ses tourments. La souffrance, insupportable, constante, était son unique compagne.
Une odeur nauséabonde emplissait ses narines à chacune de ses inspirations saccadées. Le fumé rance d’un vieux corps mal lavé, trempé de sueur, et creusé par endroits par des escarres dont aucun pansement ne pouvait couvrir les relents putrides. Dans toute la pièce – qui d’ordinaire servait de salon – cela sentait la maladie et surtout la mort.
Richard tendit la main, cherchant à tâtons le bouton qui lui servait à appeler son fils. La douleur s’amplifiait, diffuse, comme si quelque parasite le rongeait depuis l’intérieur des os. Et à cela s’ajoutait l’étau qui s’enserrait autour de sa poitrine, broyant sa cage thoracique. Il sentait confusément son ventre se lever et se baisser, cherchant désespérément à pallier à la défaillance de son appareil respiratoire, en vain : il étouffait. Et il avait froid, si froid… Ses doigts fouillèrent l’obscurité épaisse, balayant les tas de compresse et les flacons de solution injectable. Son angoisse montait à mesure que sa paume heurtait la surface lisse de la table à côté de son lit. La fin ressemblait-elle à cela ?
« Non, non ! Je ne veux pas… »
Les mots que son esprit produisait sonnaient comme l’enregistrement d’un automate. Cela faisait longtemps, bien trop longtemps qu’il n’avait plus eu de pensée réellement complexe, chaque produit de son cerveau fatigué correspondant à l’expression d’un besoin primaire : manger, dormir, souffrir, survivre… Plus de place pour les rêves, les projets, l’amour des siens. Il n’était plus qu’un organisme – un tas d’organes malades – s’accrochant à la vie.
Une nouvelle vague ardente ébranla tout son être, et un gémissement, encore plus faible que la plainte qui l’avait précédé, franchit ses lèvres. Comment pouvait-on souffrir autant ?
Enfin, il sentit sous son index l’objet tant convoité – le bouton – qu’il pressa de toute ses maigres forces. Un son assourdi lui parvint de l’étage et rapidement, des bruits de pas précipité retentirent, se prolongeant jusqu’à l’escalier au sommet duquel apparut la silhouette trapue de François.
- Papa ? Qu’est-ce qui t’arrive ? s’écria-t-il en franchissant les marches trois par trois.
Espérait-il une réponse, Richard l’ignorait, mais si tel était le cas, il était bien optimiste car voilà des mois qu’il ne communiquait quasiment plus. Les jours où il se sentait d’aplomb, il pouvait parfois prononcer un mot, ou une phrase courte. Le reste du temps, il criait, gémissait, pleurait parfois… C’était tout.
Arrivé près du lit, François pressa l’interrupteur. Une lumière chaude emplit la pièce, aveuglant le malade un court instant. Lorsque ses yeux se furent habitués à l’éclairage, son fils était déjà penché sur lui, ses traits tendus en un masque d’inquiétude. Hormis son pyjama, rien ne trahissait le fait qu’il venait d’être tiré du sommeil. Ses yeux parcouraient le lit avec vivacité, à la recherche du moindre signe pouvant expliquer la détresse de son père.
- Tu as mal quelque part ?
« Partout… »
Quelque chose – le dos d’une main comprit Richard – se posa sur son front.
- Putain, il est brûlant, marmonna François.
Il avait prononcé ces mots sans s’en rendre compte, perdu qu’il était dans l’urgence du moment. Un instant plus tard, le vieillard entendit son fils composer un numéro. Les mots qui suivirent semblèrent arriver de loin, aussi n’en perçut-il que quelques bribes, toutefois l’issu de la soirée ne faisait plus de doute pour lui. D’ici moins d’une heure, une ambulance se garerait dans la rue, toutes lumières déployées, puis des inconnus débouleraient dans la maison, pour l’emmener vers son pire cauchemar : l’hôpital.
Ce seul mot fit naître un frisson qui lui parcourut l’échine telle une onde glacée. Sa respiration se raccourcissait à mesure que ses poumons l’abandonnaient, submergés par quelque substance que son propre corps produisait. Il brûlait et gelait en même temps, se déshydratait tout en se noyant, craignait pour sa vie et pourtant se sentait las de vivre dans cet enfer. Un souvenir traversa son esprit, si bref qu’il ne se résuma qu’à une image, une photographie du passé. Il voyait sa mère, allongée dans son lit, les yeux fermées, exactement comme le jour où l’on l’avait retrouvée un matin, morte en plein sommeil à l’âge de 102 ans.
Comme il enviait cette fin sereine…
Son père avait eu moins de chance. Le cancer l’avait fauché peu avant son épouse, à l’issu d’un long chemin de croix où son corps comme son âme s’étaient décharnés. Si les relations entre Richard et son géniteur s’étaient dégradées bien avant ses derniers instants, force était de constater qu’il suivait ses pas vers la tombe.
« Non… De l’air… S’il-vous-plait… De l’air… De la morphine… Aidez-moi ! »
Sa bouche s’ouvrit sur un sanglot désespéré. Le visage de François pénétra de nouveau son champ de vision, ses traits tirés d’inquiétude démentant les paroles qu’il voulait réconfortantes :
- Ca va aller Papa… Les secours arrivent… Ca va aller…
Richard sentit la haine enfler en lui, une haine dirigée contre son fils, contre Ingrid, contre toutes ces personnes qui ne connaissaient pas la douleur, qui respiraient sans effort, que la mort n’attendait pas au tournant. Si ses forces ne lui avait pas fait défaut, il aurait sûrement giflé François, en dépit de toute ses bonnes intentions.
Parmi ses deux enfants, François était le seul à vivre suffisamment près pour le voir régulièrement, y compris lors de ses trop nombreux séjours à l’hôpital. Quand la question s’était posée, quelques mois plus tôt, de le maintenir dans une structure de santé, lui seule s’était opposé à l’idée, respectant par la même occasion les vœux les plus farouches de son père. Sa place était chez lui, dans sa maison, cette propriété haut-perchée qui faisait sa fierté depuis tant d’années, et d’où l’on pouvait contempler le spectacle époustouflant des massifs de l’Esterel chevauchant la méditerranée. C’était là qu’il souhaitait finir ses jours. Pas dans une chambre aux couleurs écœurantes, baignant dans le bruit et les odeurs si caractéristiques des services hospitaliers – un mélange d’alcool, de pisse et de javel.
A l’époque, François était venu habiter presque deux mois dans cette demeure. Une certaine méfiance avait accompagné cette décision. Sous cap, Ingrid maintenait avec ferveur qu’il y avait forcément un intérêt derrière cette soi-disant bonne action. Que ce fût vrai ou non, François n’avait jamais demandé de l’argent ou même parlé d’héritage. Alors que les repères du temps se confondaient de plus en plus, il était devenu l’horloge de Richard, réglée comme du papier à musique : le matin, il lui faisait la toilette dans la salle de bain de l’étage, non sans l’avoir assisté durant un temps inimaginable lors de l’ascension des escaliers ; puis venait le petit-déjeuner, durant lesquels la conversation se limitait à un vague monologue mené par François, auquel son père répondait par quelques mots sans entrain… Et ainsi de suite, jusqu’au dîner puis au coucher. Les débuts avaient été marqué par la honte, car si déjà à ce moment-là, le vieil homme était habitué à se faire laver et donner la béquée à la manière d’un nouveau-né, cette tâche n’avait jusqu’alors jamais incombé à son propre fils… Mais avec le temps, cette nouvelle déchéance s’était muée en banalité.
Ingrid était peu présente durant cette période. Le niveau des bouteilles exposée sur l’étagère du salon était descendu, comme évaporé. Et les rares fois où elle se montrait sobre, son épouse disparaissait chez quelque connaissance, le laissant seul avait son gardien improvisé. Un jour, elle était revenue avec un homme, une de leurs connaissances communes… Ils s’étaient à peine échangé un regard, tentant chacun d’ignorer l’atmosphère lourde de sens, la vérité qui flottait au-dessus de leurs têtes sans que personne n’osât la proférer. Le vieillard en était arrivé à l’unique conclusion possible : sa mort arrangerait le plus grand nombre.
La lumière blanche et froide de l’habitacle l’éblouissait, tandis qu’autour de lui s’afféraient les silhouettes embrumées des urgentistes. La perfusion accrochée au-dessus de sa tête oscillait au rythme des virages entrepris sans délicatesse par l’ambulancier. Bien qu’il ne le vît pas, Richard sentait la présence de son fils, assis quelque part près de lui. Il ignorait si Ingrid avait refusé de l’accompagner ou si elle ne s’était tout simplement pas donné la peine de se lever à l’arrivée des secours.
Rapidement, le monde s’embruma, et il replongea dans une semi-conscience.
Les méandres de la maladie le menèrent vers la figure blonde d’Ingrid. Non pas la vieille rosse bouffie d’alcool, dont le regard bleu s’était glacé au fil des années… Elle était comme autrefois, au temps de leur première rencontre, belle et, malgré sa quarantaine bien tassée, encore jeune.
Il cheminait à l’époque dans cet âge si particulier où l’on n’appartient ni à la jeunesse ni à la vieillesse, où corps et esprits semblent se raccrocher à ce qu’il leur reste de force, sans vouloir admettre que le temps les a déjà usés.
Tous deux émergeaient d’un amour mourant qui les avait laissés avec la sensation amère qu’il était trop tard pour eux, qu’ils étaient voués à la solitude pour le restant de leur vie. Leurs efforts n’avaient plus visé qu’une chose : remonter le temps, conjurer ce destin vers lequel ils se voyaient marcher et dont la seule idée éveillait en eux une peur viscérale.
Peut-être fut-ce cette conjonction de leurs craintes qui les guida l’un vers l’autre. Mais il y eut plus qu’une simple nécessité dans leurs ébats, il en était persuadée. Du moins à cette époque…
On l’avait planté de partout, aux bras, jusque dans son cou. Dès son arrivée dans le service, un homme en tenue de bloc lui avait ouvert la jugulaire pour y insérer un énième tuyau sensé lui injecter les poisons qui le maintenaient dans ce monde. Même son torse, on l’avait percé pour en extraire le liquide qui le noyait ; quant à sa gorge, on y avait enfoncé un tube rigide chargé de l’air dont ses poumons ne voulaient plus.
Et il gisait là, dans un lit d’hôpital, au milieu d’une pièce froide où sonnaient des machines sans âme. Son esprit baignait dans les fleuves opaques des sédatifs, comme bercé dans un entre-deux, guettant le moment où son corps serait de nouveau capable de l’accueillir.
Mais il ne le serait pas. Tout le monde le savait.
Le lendemain, l’équipe de réanimation décida que cette prise en charge relevait de l’acharnement. On l’extuba, et les seringues contenant les drogues sensées aider son cœur à ne pas lâcher furent débranchées. On ne laissa que les antidouleurs, qui permirent au malade de rester la plupart du temps endormi.
Dans sa léthargie, Richard entendit Ingrid pleurer. Quelle bonne actrice ! Le rôle de veuve éplorée lui irait à merveille.
Il sentit aussi le contact d’une main qui serrait la sienne, et la voix de François qui lui murmurait qu’il l’aimait.
- Tu n’as pas toujours été présent, je le sais. Et pendant un temps, je t’en ai voulu. Plus maintenant. Je veux juste que tu saches que je t’aime. Que tu vas me manquer. Et que je sais qu’à ta manière, tu m’as aimé. Même si tu ne l’a jamais dit.
La pensée du testament qui déshéritait son fils au maximum de ce qui était légal rejaillit, ricocha dans son crâne, laissant à chaque nouveau choc une fissure de culpabilité. Ingrid avait mis des années avant de le convaincre. Elle avait clamé à juste titre qu’en tant que femme sans emploi, le décès de son mari la plongerait dans la précarité. Quatre ans plus tôt, alors que sa santé commençait à décliner, il avait cédé.
Le regrettait-il ? Il ne parvenait pas à le savoir. Tout cela avait-il de l’importance au final ? Que l’on se souvint de lui comme un père aimant, un mari digne ou un bon ami, cela ne changerait rien au fait que bientôt, son existence serait balayée telle un grain de poussière. Quant au paradis ou à l’enfer, les mois passés au lit, dévoré par le cancer, l’avait convaincu qu’il ne pouvait pas exister de chose si infantiles. La réalité était bien trop dure pour cela.
Richard Beauchamps fut déclaré mort le lendemain de son arrivée à l’hôpital, à 20h12 précisément. Ingrid accueillit le décès de son époux par un torrent de gémissements et de larmes dignes d’une pleureuse professionnelle. Ne supportant pas ce spectacle, François s’éclipsa dans un couloir. Il contint ses larmes, le temps d’annoncer la nouvelle à son frère, qui réagit par un long silence avant de murmurer, d’une voix vieillie de cent ans, qu’il prendrait le premier train pour le rejoindre. Les yeux fixés sur le téléphone, François se retint de lancer une remarque cinglante – au fond de lui, il savait que ça n’aurait pas été juste.
Lorsqu’il appela sa compagne une demi-heure plus tard, son visage était encore rouge et humide, et le son qui franchit ses lèvres lorsqu’il commença à parler lui parut venir de la bouche d’un étranger.
- Tu sais, dit-il alors que leur conversation touchait à sa fin, je me sens… déçu.
- Pourquoi ?
- J’aurais aimé qu’il me dise… qu’il regrettait de ne pas s’être d’avantage occupé de moi quand j’étais enfant. Qu’il regrettait de ne pas avoir passé du temps avec moi. Qu’il me dise qu’il m’aimait et qu’il était fier de moi. Je n’ai attendu que ça. Jusqu’à la fin… J’ai espéré qu’il le dise. Je ne voulais pas de remerciement, rien. Juste qu’il me dise que…
Sa voix se brisa et de nouveau, il sentit les larmes couler sur ses joues.