Je me suis enfin décidé à me lancer.
J'ai en stock un petit recueil de nouvelles traitant de la prohibition avec comme lien thématique la nuit.
Voici donc une de ces histoires. En espérant qu'elle vous plaise.
Même si ce n'est pas le cas, n'hésitez pas à commenter. Sinon où serait l'intérêt.
LE DERNIER REPAS
Chapitre 1Earl observe comme à chaque fois la chambre où nous nous retrouvons. Jamais il n’a déniché quelque chose d’un tant soit peu de valeur. Et ça sera encore le cas. Lui-même le sait. Sans doute faut-il y voir une sorte de réflexe professionnel, même s’il n’a jamais travaillé de sa vie.
Moi je n’ai pas cette chance, ni beaucoup de temps présentement. Alors je m’allonge sur le lit, relève ma robe, et lui dit :
« Allez viens. »
Ce n’est pas une supplique, ni un ordre, tout juste une demande. Elle suffit à lui donner le sens des priorités. C’est du vite fait. Je ne pourrai jamais espérer mieux. C’est le drame du milieu. Si mon physique ne repousse pas les hommes, il n’est hélas pas suffisant pour obtenir un peu de délicatesse de leur part.
Au moins Earl à sa façon est honnête avec moi. Aucune belle promesse de sa part, juste un peu de... détente.
Une fois fini pas de clope ou de « Ça t’as plu ? ». Je ferme juste la porte avec mon passe. Son complice attend Earl, et mes clients ma personne.
« Mes clients » ce terme peut prêter à confusion en pleine nuit dans un hôtel. Pourtant il n’est pas question de prostitution. De nos jours votre garage, votre cave, votre cabane de jardin... tout ce qu’il vous faut c’est y mettre une table, quelques verres, et de la gnôle à peu près buvable pour être propriétaire d’un bar. Merci la prohibition !
Cet hôtel de seconde zone ne dispose pas de suites. Faute de mieux le bar est dans une chambre recyclée et le reste (tables, chaises, et clients) est dispersé dans les autres pièces de l’étage. Si bien qu’une serveuse y est indispensable afin que l’alcool circule. C’est d’ailleurs la seule chose, qui y circule.
Pas de jazz hot, de danseuses, de bagarres, ou d’ambiance. Les gens y tuent juste le temps au fond leur verre. Même ce petit plaisir d’enfreindre la loi n’est plus vraiment là.
En cette fin d’année 1932 l’élection présidentielle se profile. La victoire de Roosevelt ne fait aucun doute. Parmi ses promesses il y a l’abolition de la prohibition. Je sais que les promesses et les politiciens ne font généralement pas bon ménage. Sauf que celle-ci est si facile à tenir.
Tout le monde en a marre de cette bêtise. On a eu le temps de voir en plus de dix ans, que cette ère de rigueur morale ne viendrait jamais.
Alors tant que je dois le faire, j’apporte des verres. Que puis-je raconter d’autre ? On a fait le tour de mon existence.
En fait non. Alors que je suis en plein ravitaillement au bar, Earl et Dempsey s’approchent. D’habitude ils restent discrètement à une table en retrait à cause du peu qu’ils consomment.
Earl ne va pas faire un de ses plans foireux où je bosse ! Je garde un œil sur lui tout en approvisionnant mon plateau. Il sort son grand atout et peut-être même le seul : son sourire chaleureux. Ca ne présage rien de bon. Earl est ce qu’on appelle un grifter. Un type qui dépouille les gens non pas à l’aide d’une arme mais de baratins et de diverses embrouilles.
Familière de son fonctionnement, je reporte mon attention sur Dempsey. Comme son véritable prénom est Jack et qu’Earl aime la boxe...
Il doit donc à Earl jusqu’à son surnom. C’est vraiment son ombre mais une ombre de qualité. Quand Earl baratine quelqu’un, il a tendance à surjouer. Tandis que Dempsey lorsqu’il profite de la diversion pour fouiller, dérober, voler, espionner..., il le fait naturellement sans le moindre accroc.
C’est marrant que ce soit le larbin du duo le plus doué.
Pour l’heure il attend sagement derrière son seigneur et maitre. Vas-y Earl ! Qu’est-ce que tu vas nous sortir ?
« On paye la tournée. » Déclame-t-il fièrement à l’assemblée en général et à Glenn le barman en particulier.
Habituellement Glenn fait réceptionniste. Avec ses longues années d’expérience derrière lui, il sait reconnaitre les fouteurs de merde. Or Earl constitue un vrai cas d’école. Les réticences du barman s’envolent face aux billets devant lui.
S’il est étonné, moi je suis abasourdie. Les gros bras braquent des banques. Les plus petits dépouillent des vieux grabataires. Earl qui se rapproche de la seconde catégorie dans sa branche respective, est normalement incapable de dénicher autant de fric.
Gagne-petit, fauché, menteur, et grande gueule... Qu’est-ce que je fais avec un type pareil ? J’y déniche un des rares petits plaisirs de mon existence.
Earl joue les vedettes. Il a bien raison. A mon avis son acolyte et lui se sont mêlés d’une affaire bien trop grande pour eux. Et il va y avoir un sacré retour de bâton. Au moins Earl en aura un peu profité. Moi je vais y perdre une distraction, et y gagne actuellement du travail en plus.
Je prends mon plateau chargé jusqu’au bord, et pars distribuer les biens faits d’Earl et de Dempsey.
Une seconde perturbation dans ma morne vie se produit alors. A une table isolée se trouve un solitaire. Le genre d’aigri, qui se démolit à l’alcool en silence. Pas gênant, pas intéressant non plus. Celui-là est particulièrement gratiné. Il garde son pardessus malgré le chauffage. Je ne me souviens pas non plus avoir entendu le son de sa voix depuis son arrivée remontant à environ deux heures.
Bref je me rapproche et dépose son verre gratuit accompagné d’une explication. Il finit par remarquer ma présence, et lève la tête. Le spectacle n’est pas tellement agréable à voir.
A vue de nez il finit sa quarantaine. S’il a sûrement eu une bonne carrure autrefois, à présent le gras domine le muscle. Surtout il y a son visage. Poches sous les yeux, début de barbe, cheveux en bataille, tous les stigmates de fin de règne sont présents.
D’une certaine façon il me fait peur. Est-ce que mon avenir lui ressemblera ?
Il ouvre la bouche sans rien dire, peut-être dans l’intention de me faire apprécier son haleine. C’est vrai qu’elle vaut le détour. Mauvais alcool, mauvais tabac, et mauvaise dentition forment une flagrance de choix.
« J’aime bien ta coupe. »
Ces mots sont balancés mollement comme un mauvais acteur récitant son texte. Il faut tout de même lui reconnaître de l’originalité. Ça change des « Merci ma poule. ».
Malheureusement il ne s’arrête pas là.
« Ce n’est pas comme toutes ces connes avec leurs cheveux courts. Déjà qu’elles sont à moitié à poil. »
Dire qu’il commençait bien. Et voilà qu’il me sort l’éternel poncif du « C’était mieux avant. ».
Je le laisse tout de même déblatérer à cause de l’éventuel pourboire à la clé. Suis-je une garce profitant du malheur des autres ? Non c’est juste du donnant-donnant.
Pourquoi les gens racontent-ils si souvent leur vie aux barmans ou aux serveuses ? Parce qu’ils sont obligés de les écouter. L’homme au pardessus comme les autres en a forcément conscience. Par conséquent il se paye une confidente.
Si mes cheveux sont longs c’est parce que les coiffeurs ne sont pas gratuits et me mettre à la mode ne suffira pas à me rendre vraiment attirante. Bien entendu je garde cette réflexion pour moi et attends la fin de son monologue.
Enfin il s’arrête, et me glisse un billet accompagné d’une dernière réplique.
« T’es une brave fille. »
C’est d’un plat.
D’autres clients et répliques creuses m’attendent.
Chapitre 2La nuit s’achève. Je rentre à pied. S’il y a bien une chose qu’une serveuse sait faire, c’est marcher. Quant au risque d’agression nocturne, nous sommes dans le quartier de Bay Ridge à New York.
Un endroit tranquille bien plus similaire à Staten Island à quelques brassées en face, que le borough agité de Brooklyn dont il fait pourtant partie.
On a bien un caïd local ou plutôt avait. Il s’est fait buter en juin dernier. Dommage il était bien représentatif du quartier. Charles Higgins était un mick (gangster irlandais) alors que depuis de nombreuses années les italiens et les juifs mènent le jeu.
Higgins était en retard un peu comme notre architecture : des alignements de bâtiments se situant à mi-chemin entre le cottage et l’immeuble collectif, ne dépassant pas trois étages avec des petites boutiques au rez-de-chaussée. C’est sûr qu’on est loin des hauts buildings de Manhattan.
Il me tarde d’être dans mon lit. Malgré mon état comateux je perçois sa présence. Peut-être à cause de ses bruits de pas, de son ombre, ou tout simplement parce que la rue est déserte ? Honnêtement je n’en sais rien. Tout comme j’ignore la raison pour laquelle je me retourne vers cette personne. Sans doute une sorte de réflexe. A peine j’effectue ce geste, que la silhouette s’engouffre dans une ruelle à proximité.
J’ai tout de même le temps d’apercevoir son pardessus. Cet élément me réveille. C’est le client aigri, qui m’a traité de brave fille !
Je recommence à avoir peur. J’ai déjà eu à faire à un maniaque de ce genre. Il vous matte parce que vous êtes présente, et cogite un peu trop dans sa tête. Peut-être est-ce plutôt moi, qui cogite un peu trop ?
Je continue mon chemin aux aguets, et m’en vais constater mon délire. En fait non je suis bel et bien suivi. Trop crevée pour réfléchir convenablement, je cherche un refuge à proximité.
Justement j’en vois une ébauche avec cette petite épicerie faisant nocturne. L’intérieur me fait douter. Éclairage faiblard, rayons presque vides, c’est vraiment ouvert ? Ah si il y a quelqu’un au comptoir.
Je ne sais pas trop, si je dois m’en réjouir. Un soupir associé à un regard harassé, ma visite ne lui fait pas plaisir. Pourquoi ? C’est la première fois que je le vois. Il y a des gens comme ça, qui n’aime pas l’humanité en général.
Vu que je suis là autant tenter de rester tout de même dans cette sécurité relative. Mes mots sortent alors péniblement de ma bouche.
« Je voudrais... »
« Vous en avez déjà eu assez. » Me coupe l’épicier avec un soupçon d’agacement dans la voix.
Ne parvenant pas à saisir l’allusion, je continue et finis par trouver une idée.
« ....téléphoner. »
Cette demande décrispe légèrement l’épicier.
« L’appareil est juste dans le fond à droite. »
N’étant pas en état de le faire je ne cherche pas à comprendre, et suis les indications. Effectivement il se trouve un téléphone dans un coin suffisamment isolé afin de préserver un minimum d’intimité.
Dans ce lieu restreint des relents de sueur et d’alcool me montent au nez. Je réalise que ces odeurs viennent de moi, et comprends enfin la première réplique de l’épicier. Il me croyait en quête d’alcool.
Je m’égare. Cet appareil est censé me fournir de l’aide. J’y glisse une pièce avant de rester immobile. Qui puis-je contacter surtout à cette heure ? La police ? Du fait de mon travail je risque des embrouilles. Comment leur expliquer que je finisse si tard alors qu’officiellement je fais les chambres ? Sans parler de mon patron. Il va me voir comme une balance.
Qui serait prêt à venir me secourir, qui tiens à moi ? Earl ? Soyons sérieux. Sa petite personne passe bien avant la mienne. Tiens ça me donne une idée. Elle me plaît trop pour ne pas l’essayer. La standardiste me redemande un numéro d’un ton agacée. Je lui fournis celui de l’immeuble d’Earl. Je lui fournis celui de l’immeuble d’Earl.
Mine de rien je tente un sacré coup de poker. Earl ne peut s’offrir qu’un logement avec un téléphone collectif au rez-de-chaussée. Sans compter de l’heure. Peut-être dort-il à poings fermés ? Il est parti bien avant moi en compagnie de son complice. Ça ne veut pas dire qu’il se soit couché immédiatement. Enthousiaste comme il était, il a pu prolonger la nuit. Il est même possible, qu’il ne soit pas encore rentré.
Il faut que j’arrête de me paniquer. De toute façon je suis en sécurité à l’intérieur. Du moins je l’espère. Ca sonne une fois. Je patiente. Deux fois. Je m’inquiète. Trois fois. Ca décroche. Je me réjouis. Au bout du fil c’est monsieur Lem, un vieux polack. Je suis écœurée.
Une petite devinette. Si vous réunissez trois polonais dans une pièce, qu’est-ce que vous obtenez ? Cinq avis différents.
Je lui demande juste de frapper à la porte de son voisin. Et il me fait des histoires. Pourquoi est-il déjà réveillé au fait ? A mon avis c’est le genre de concierge bénévole toujours à surveiller tout et tous.
Je hausse le ton. Lem finit par céder. S’il aime bien connaître les affaires des autres, en revanche il ne veut pas en avoir personnellement.
Enfin la voix d’Earl parvint à mes oreilles. C’est déjà une victoire. Elle est pâteuse. Son propriétaire a été plus raisonnable que prévu.
Je n’aime pas les grandes phrases pompeuses. Par conséquent j’entre directement dans le vif du sujet.
« Après ton départ un type a demandé après toi. »
« De quoi ? »
J’ai capté son attention. Une deuxième victoire grâce à ce retour de bâton fictif.
« Il a fourni ta description et celle de Dempsey. »
« Et qu’est-ce que tu lui as raconté ? »
Il doute de moi. On est vraiment un couple uni.
« Rien. Je ne veux pas être mêlé à tes histoires. Sauf qu’il se doute de quelque chose et me suit depuis la fin de mon service. »
Il marmonne sans doute afin de dissimuler la joie de se savoir hors d’atteinte. J’aimerai dire que je suis surpris. Hélas ce n’est pas le cas.
« Écoutes. Le mieux c’est de lui raconter que tu m’as confondus avec un autre...»
Il brode cet enfoiré afin de ne pas se bouger.
« S’il me choppe, je n’hésiterai pas une seconde à te balancer. »
« Sa...» Commence-t-il à dire avant de se reprendre. « Il est tout seul ton gars ? »
Il panique. La situation le dépasse. Par conséquent je le guide un peu.
« Tu passes me prendre. »
Il ne s’agit toujours pas d’une supplique ou d’un ordre. C’est plutôt une évidence comme dire qu’il pleut.
« Où ? »
Ce simple mot me laisse sans voix. Moi qui étais si fière de mon plan, je réalise à présent qu’il est comme ma grand-mère à savoir bancal.
Accueillant comme il est, l’épicier ne me laissera pas flâner bien longtemps dans sa boutique. Je ne me vois pas non plus attendre dehors. J’y serai trop exposée.
Une solution ou plutôt un bricolage prend forme dans mon crâne.
« Sur le chemin menant à chez moi. »
Au moins je serai en mouvement. Ça diminuera les risques. Je me résigne à sortir. La peur revient. Tant pis si je renforce le poncif sur l’intuition féminine, mais je sens que ça va mal finir.
Entre un escroc foireux et un maniaque bourré, comment pourrait-il en être autrement ?
Et dire que je voulais juste dormir. C’est trop demander ?
Chapitre 3
Je regarde à droite et à gauche en sortant. Quelle idiote ! Aucune voiture ne passe à cette heure-ci. Je ne fais que retarder l’inévitable.
Il est temps de reprendre la marche. Normalement le silence est censé être rassurant. Là il plane au-dessus de moi comme une menace.
J’avance en quête d’un indice me permettant de localiser l’aigri. Peut-être en fais-je un peu trop ?
Des bruits de pas appuyés se font entendre derrière moi. Le rythme est celui d’une simple marche aucunement discrète. Ce qui ne suffit pas à me rassurer. Je tente un coup d’œil furtif. Il se tient à une quinzaine de mètres de distance sans se dissimuler en aucune façon.
J’accélère. Il accélère. Je ralentis. Il ralentit. Ce salaud s’amuse. Un peu comme le chat qui torture une souris avant de la manger.
Je continue avec cette épée de Damoclès derrière à la place d’au-dessus. Mon calme subsiste encore grâce à Earl. Je n’en espère pas beaucoup. Mais il sera au moins capable de servir de diversion, lors de ma fuite. Et ne comptez pas sur moi pour avoir des remords à son sujet.
Earl risque de subir probablement une bonne raclée. Le sort que me réserve l’aigri, doit être bien pire. De toute façon un petit escroc comme lui finit toujours mal.
Tout en marchant je finis par réaliser mon erreur. Je suis entrain de guider un maniaque jusqu’à mon domicile ! Quelle conne ! J’aurai dû fournir un autre point de rencontre à Earl. Seulement entre la fatigue et la panique, cette éventualité ne m’est pas venue à l’esprit. A présent je suis coincée.
Quelqu’un accourait si j’appelais à l’aide ? Dans le meilleur des cas un résidant regardera au travers des rideaux et contactera la police, qui arrivera après la bataille. Puisque l’aigri arrêtera probablement de jouer pour entrer dans le vif du sujet.
Nous sommes arrivés.
Le vieux Bay Ridge constitue une sorte d’anomalie.
Ces maisons individuelles et décrépites avec leur petit jardin, ne sont pas à leur place au sein de la fourmilière new-yorkaise. Elles appartiennent au passé. Cette impression de ville fantôme est d’ailleurs renforcée par la discrétion des habitants.
Ils n’ont rien d’irréductibles défenseurs des temps anciens. Ce sont juste des gens ayant hérités de logements encore peu près habitables et trop fauchés pour les quitter. Alors forcément, ils font profil bas.
Et c’est dans ce décor que va avoir lieu le grand final. Difficile de trouver moins épique.
A quelques mètres de moi il y a ma maison. Comme j’ai envie de m’y réfugier. Je dois prendre sur moi, ne pas révéler mon adresse à l’aigri. Des phares font leur apparition. A part Earl, qui d’autre se rendrait en pleine nuit ici ? Déjà que dans la journée c’est peu fréquenté.
Mon calvaire prend fin. La cavalerie arrive.
L’aigri se retourne immédiatement vers le véhicule comme si lui aussi connaît les raisons de sa présence. Le conducteur s’arrête au milieu de la route et éteint ses phares.
Je devrais en profiter et filer. Pour une fois que quelqu’un fait quelque chose en mon honneur, il n’est pas question de rater le spectacle. Et puis il y aussi l’orgueil de l’autrice. Après tout n’ai-je pas écrit cette scène ?
Je reconnais la silhouette d’Earl entrain de sortir sur la gauche. Qu’est-ce qu’il nous prépare ?
Soudain la foudre retentit. La fenêtre de la portière n’est plus là. Un autre coup de tonnerre se fait entendre. Earl tombe à terre. Enfin le silence revient. En l’absence de son ma vue me renseigne. De la fumée s’échappe de la main droite de l’aigri. En fait c’est trop allongé pour être une simple main.
Un bruit plus léger à droite de la voiture fait son apparition. Un objet vient de tomber. Instinctivement je regarde par là. Quelqu’un part. Dempsey est là aussi. Face à l’action de l’aigri il a laissé tomber son arme et préférer fuir.
L’aigri jusque-là si balourd dans ses mouvements à cause de tous les verres engloutis à l’hôtel, devient presque gracieux. Il saisit son arme des deux mains, l’aligne sa cible, et enfin tire. Dempsey tombe à son tour.
Quant à moi je demeure immobile. Je ne réalise pas encore ce qu’il vient de se produire. C’est exactement le contraire du côté de l’aigri. Il n’y prête pas la moindre attention, et revient vers moi l’arme toujours à la main.
Quelques lumières s’allument chez mes voisins. Il ne faut pas attendre plus de leur part. L’aigri arrive à ma hauteur en titubant. L’alcool reprend ses droits.
Il déglutit, tangue un peu, mais à la place du vomi des mots s’échappent de sa bouche.
« Des vautours. Voilà ce que vous êtes. »
Qu’est-ce que je suis censée dire ? Le sens même de ses paroles m’échappe.
« A peine Vannie enterré vous traquez ses fidèles. »
Vannie c’est le surnom de Charles Higgins. La situation devient un peu plus claire.
« Tu croyais me piéger sale garce. Tu m’allumes pour que je te suive et après t’avertis des complices. »
Il pense que j’ai voulu le faire abattre. Je suis morte !
« Mais j’ai compris ton manège quand t’es ressortis de cette boutique sans rien. Si c’était pas pour acheter, t’y es allée pourquoi ? Téléphoner, bien sûr. Moi on ne m’a pas comme ça. Schultz, Pisano, Steinberg, je vais tous les descendre ces fils de pute. »
Les explications achevées on en revient au point de départ. Je suis son oreille attentive et forcée.
« La police va finir par arriver. » Lui dis-je.
Je vais mourir. J’en ai parfaitement conscience. Alors autant me dispenser de ce numéro pathétique en accélérant le mouvement.
« Tu crois que les poulets me font peur. T'as une idée de combien de mecs j'ai descendu dans ma vie ? »
Je ne l’écoute même plus. Je refuse de lui accorder ce plaisir. Lui-même croit-il à son discours le décrivant comme si exceptionnel ? En réalité son histoire est banale à pleurer. Un gang se taille un territoire dans la ville. Puis un autre le lui dérobe. Et ainsi de suite depuis la naissance de New York.
A la rigueur on peut accorder à la bande de Higgins le mérite d’avoir duré assez longtemps.
Des bruits de moteurs me tirent de ma torpeur. La police a fait vite. Une grande première. Il faut dire que depuis quelques années leurs véhicules sont équipés de radios.
L’aigri est trop stupide, et désespéré pour se rendre. Alors il tire. Avec Dempsey il prenait la pose et visait. Là il balance d’une seule main ses balles vaguement dans la direction des deux voitures. Celles-ci freinent brutalement.
Un petit son mécanique à peine perceptible clôt tout ce vacarme. L’aigri se met alors à recharger son arme au milieu de la rue, comme s’il changeait une roue ou repeignait la façade de sa maison. C’est tellement surréaliste.
Une occasion pareille ne se rate pas. Le tonnerre revient. L’épaule gauche de l’aigri sursaute, puis sa tête explose. Les sommations d’usage ? Un conte pour enfant.
Finalement l’aigri à ce qu’il voulait : une mort à sa convenance. Moi je n’étais au départ que le dernier repas du condamné, qu’un quiproquo a transformé en un ultime coup d’éclat.
A présent je suis ailleurs. Dans ma tête j’étais déjà morte. Que suis-je censée faire ?
Un des policiers s’approche de moi. Il rengaine. Son regard me plaît. On y sent de la compassion. Ses lèvres s’agitent. Pourtant je ne perçois aucun son.
Progressivement des mots font leur apparition.
« Mademoiselle. », « Blessée. ».
Ne ressentant aucune douleur, je fais non de la tête.
« Habitez. », « Où. »
Je pointe du doigt la porte de ma maison.
« Appelez. », « Nom. »
C’est plus dur. Je dois ouvrir la bouche. Mon prénom et mon nom en sortent.
« Reposez. », « Après-midi. », « Déposition. », « Commissariat. »
« Merci. » J’aimerais tant le dire à ce personnage un peu humain en face de moi.
Malheureusement je ne suis plus en état de le faire. Seul quelques pas et une serrure me séparent de la fin de mon supplice.
Dormir, je vais enfin pouvoir dormir, et oublier toute cette crasse le temps de mon sommeil.