Pour cette vingt-sixième contribution, écrite sur fond du Clair de Lune, suite Bergamasque de Claude Debussy, je recopie mot pour mot une lettre trouvée dans une enveloppe scotchée sous le tiroir central du bureau style 1er Empire que je viens d’acquérir auprès d’un antiquaire. La lettre était accompagnée d’une médaille de la Légion d’honneur. J’attends vos avis, classés en bon ordre, je vous prie…
Je soussigné Jean Desmarets, médecin psychiatre et psychanalyste formé par Lacan, apporte par la présente le témoignage irréfutable des faits auxquels j’ai personnellement assisté et pris part. Ceci est rédigé ce 5 mai 2001, alors que mes 81 ans me laissent, grâce à Dieu, en pleine conscience et possession de mes moyens. J’espère qu’il servira à l’avenir pour comprendre, s’ils devaient se reproduire, les étranges événements que je vais relater.
Je fis la connaissance de Norbert Bellemaison, alias le patient 1804, du numéro d’écrou de sa cellule au Centre psychiatrique Saint Anne, lorsqu’il arriva entre deux gendarmes, le 1er mai 1960. Je puis le dater avec précision car ce fut le jour de la naissance de ma fille bien aimée Clara, qui joua bien involontairement un grand rôle dans cette affaire. L’administration pénitentiaire n’en voulant plus au vu de son comportement, le juge d’application des peines, après avoir été convoqué par le garde des Sceaux, avait accepté avec soulagement qu’il purge sa peine perpétuelle en milieu hospitalier. Le Centre venait d’ailleurs tout juste d’inaugurer ses urgences psychiatriques.
Je m’arrangeais pour le voir en matinée, lorsque les traitements prescrits par mes confrères ne produisaient pas encore leurs effets délétères, les neuroleptiques, la chlorpromazine en tête, étant également récents. Là, nous parlions de tout et je m’aperçus rapidement que le patient 1804 avait une culture et un savoir scientifique au-dessus de la moyenne, sans être pour autant être remarquables. Comme il était intelligent, mais non exceptionnel, il cessa d’intéresser les moins pugnaces des thérapeutes et nous nous retrouvâmes face à face, dans notre commune inexpérience de la situation. J’écartais d’emblée la raison de sa présence ici : un triple meurtre particulièrement brutal, ainsi que son procès, dont volontairement je n’avais pas lu le compte rendu. Je n’ignorais pas toutefois qu’il avait renvoyé ses deux avocats successifs pour assurer lui-même sa défense, ce qui fut la seule erreur tactique que je lui connaisse.
Rapidement, nos échanges se sont fondés sur la confiance, encore que, pour sa part, il préférait parler de loyauté. Sa folie n’était pas perceptible d’entrée de jeu, bien au contraire, ce qui la rendait d’autant plus intéressante au jeune clinicien que j’étais. J’effectuai les tests psychotechniques de base et lui soumettais quelques énigmes me permettant de me faire une idée plus scientifique du patient. Les résultats étaient certes très bons mais assez hétérogènes. Une écriture tout à fait chaotique, presque illisible, un don évident en mathématiques et en logique, un amour immodéré du latin et une passion pour toute organisation structurée, au sommet de laquelle il plaçait à égalité les fourmis et l’armée. Je notais avec amusement une aversion assumée pour la liberté, les dépenses quelles qu’elles soient et les chiens ! Je notais aussi une attention sans faille à son hygiène, ce qui lui prenait les ¾ de son temps et n’était pas sans difficulté, le patient 1804 étant particulièrement frileux. Il dormait peu et se relevait la nuit pour écrire et prendre un bain chaud.
Je l’interrogeai sur ses conditions quasi carcérales. Après une longue réflexion et une moue exagérée, il répondit, en marchant les mains dans le dos, de façon martiale et structurée comme s’il donnait ses ordres.
« Les conditions quasi carcérales ! De quoi parlons-nous, médecin ? De l’hôpital psychiatrique ou de l’établissement pénitencier ? Car ici, c’est un hôpital et les deux institutions ne sont pas faites pour cohabiter. C’est contre-productif aussi bien pour le personnel que pour, si vous me permettez le mot, les usagers de ce service public en déliquescence. Abordons plutôt l’objectif de la détention, si c’est ce que vous aviez à l’esprit par cette approche indirecte de mon cas particulier. Je m’ennuie à périr, médecin, donc je dépéris et toute votre assistance doit accompagner ce mouvement de dégradation irrémédiable et il vous en coûte chaque jour plus cher ! Tandis que si vous mettiez vos pensionnaires à contribution selon leurs talents, vous auriez une véritable opportunité de comprendre leur mal être et par là même de les soigner, en tout cas pour ceux qui sont internés ici à juste titre ».
Le patient 1804, Norbert, développa pendant près de deux heures, si j’en crois mes souvenirs, les principes d’un travail rémunéré des patients dans un hôpital psychiatrique qui deviendrait une micro-société reconstituée avec ses frontières claires. Rien ne manquait : commerces, services, autorités répressives et même son système éducatif, pour enfants et adultes ensemble. Son système était pensé dans les moindres détails, avec des salaires minimaux et des primes, des commerces dont la comptabilité était tenue par des autistes dont, disait-il, la pathologie était érigée en qualité professionnelle dans la société de dehors. Chose étonnante, la folie était également au programme : chaque pensionnaire disposait d’un droit à laisser libre cours à sa « particularité » comme il l’appelait, à certains horaires en dehors desquels il devait se fondre et être utile à cette société. La punition la plus dure serait précisément de retourner dans un établissement comme le nôtre.
A l’époque, je m’amusais de ces détails nés d’une imagination fertile, que je considérais comme une piste clinique significative ; je ne m’attardais nullement sur leur fondement, encore moins sur leur cohérence. Jusqu’à ce que le livre des visites qui lui étaient rendues me révèlent l’ampleur de l’auditoire de Norbert et sa renommée qui allait bien au-delà de l’enceinte de l’hôpital. Journalistes, hommes politiques, industriels, évêques, acteurs et un nombre incalculable de jeunes femmes venaient lui rendre visite. Parmi les derniers visiteurs, figuraient même des administrateurs de l’hôpital. Norbert préférait le terme « consulter ».
Ces gens le distrayaient mais il avait pour la plupart, surtout pour les hommes politiques, un profond mépris : « ils n’ont aucune opinion faite sur aucune partie de l’administration ». Il me dit que j’avais une place de choix à ses yeux parce que je le consultais non pour ma gloire ou mes intérêts, mais dans l’illusoire projet de le soigner, ce dont il me rendrait grâce lorsqu’il retournerait au pouvoir par quelque honneur que je chérirais jusqu’à la fin de mes jours. Je vérifiais son parcours et bien entendu, Norbert n’avait exercé aucun mandat d’élu ou portefeuille ministériel, ce qui me fut confirmé, avec forces moqueries, par l’administration de l’hôpital. Chose curieuse : son patronyme Bellemaison, trop lisse, était cependant bien réel.
Devenus plus proches au fil des mois, nous abordâmes dès lors la politique. Je retrouvais avec amusement dans les discours des hommes politiques les idées que mon patient avait conçues dans sa cellule. Pour la plupart, ses idées avaient un succès fulgurant et alimentaient équitablement les partis de tous bords. La question migratoire était traitée comme un problème de physique, avec un flux entrant et un flux plus ténu sortant, la différence constituant une main d’œuvre accueillie selon les talents, répartie en fonction des besoins que les préfets consignaient. Les personnes dépourvues de tout talent étaient renvoyées manu militari, sans considération de leur sort. L’économie, selon Norbert, devait être un lieu d’échanges contrôlés de biens et de services essentiels dont la production devait être nationale. La monnaie n’était plus une constante mais pouvait fluctuer, y compris devenir immatérielle, du moment qu’elle suscitait la confiance. Les relations internationales se réglaient comme les disputes d’enfants, les États se rassemblaient sous une même autorité qui édicterait des lois et aurait pour ressources des taxes levées de ses membres. De toute évidence, mon patient avait un côté autoritaire qui lui permettait d’analyser efficacement une situation, d’en déceler la faiblesse et de la corriger sans délai ni sentiment.
Au terme de chaque séance avec Norbert, je me pris à considérer mon environnement à la lumière des conversations que nous avions. Il voyait juste à bien des égards. Il n’était pas sympathique, encore moins séduisant, ni même charismatique. Il était même parfois insupportable d’arrogance et de supériorité. Mais cet aspect m’intéressait en ce qu’il constituait une porte d’entrée dans son monde si parfait.
Lorsque je l’interrogeais sur sa personne, il en parlait assez volontiers comme de n’importe quel autre sujet et me demandait à chaque fois ce que les gens pensaient de lui. De façon structurée, avec une fine analyse des causes et des effets, pensant aux moindres détails et expliquant volontiers tel ou tel trait de caractère par son enfance ou ses expériences. Mais disait-il, expliquer ce qui a conduit à forger une personne ne permet ni de la comprendre, ni d’en prédire le comportement et encore moins de la résumer à cela. Surtout en ce qui le concernait.
Car c’était le point : il était persuadé être ou d’avoir été l’empereur Napoléon Bonaparte. Cela faisait rire les soignants, qui lui faisaient une révérence en le croisant, un salut militaire pour les plus moqueurs, tandis qu’il marchait, la main sur son ventre comme l’image de l’Empereur qui a traversé les siècles. Il répondait par un vague signe de la main, perdu dans ses pensées et couchant par écrit les solutions qu’il trouvait aux problèmes que ses visiteurs lui soumettaient.
De mon côté, je n’avais que des motifs de satisfaction. Je me rapprochai de mon patient qui était célèbre, ce qui ne l’affectait pas car à ses yeux, c’était logique et par là même ne devait pas être mentionné dans nos échanges. Il avait pour habitude de clore les sujets qui ne l’intéressaient pas par un cinglant « Inutile d’en parler plus avant ». A ma grande fierté, Clara suivit mes traces et s’orienta vers une carrière scientifique, ce que Norbert encouragea quand il le sut, malgré son extrême méfiance de toute personne de sexe féminin. J’avais exploré le cerveau, elle se consacrerait à la police scientifique.
Pour la première fois de ma carrière, je pris des vacances et m’absentais presque deux mois de l’hôpital. J’en informais Norbert qui, loin de s’étonner que je lui en parle, griffonna un billet impératif à l’intention de mon supérieur pour qu’il m’accorde ce congé mérité, après cinq ans de mes « bons et loyaux offices ». Il commenta de façon désobligeante la longueur dudit congé mais d’un geste de la main me fit signe de l’entamer sans délai.
C’est à mon retour que je découvris la situation dramatique et complexe, dont les pièces ne s’assemblèrent que plusieurs dizaines d’années plus tard. Norbert avait à nouveau expédié dans un monde meilleur un jeune pensionnaire d’origine russe. Le combat, à mains nues, fut remporté par Norbert, qui avait eu le visage entièrement lacéré des ongles du pauvre diable qu’il étranglait, sans marquer aucun signe d’émotion, « comme on tue un cafard » avait-il déclaré l’instant d’après.
Il y eut un nouveau procès qui se termina comme le premier. Les mesures de sécurité furent renforcées au point d’isoler Norbert à tel point que ce nouvel emprisonnement fut son exil à Sainte Hélène. Norbert mourut quelques mois plus tard en état de prostration, sous-alimenté aussi bien dans sa chair que dans son esprit et bien évidemment sans possibilité d’entretenir tout commerce avec autrui, y compris avec moi. Je n’eus dès lors plus accès à mon patient et dus interrompre mes investigations de son esprit et de son monde imaginaire. Un seul mot de sa main me parvint, par des voies détournées que je ne peux nommer ici sans mettre quelqu’un en danger. Je le reprends ici, son écriture étant encore plus maladroite que d’habitude : « Adieu médecin ! J’ai tant à faire que de mourir. Trop de gens de peu d’esprit me tuent à petit feu. Cet hôpital prison me pue. Vous aurez bien du travail après moi lorsque vous voudrez me servir, mais il sera trop tard. » J’avais pour habitude d’ignorer ce que je ne comprenais pas pour me consacrer à ce que je saisissais de ses mots, de ses gestes et de ses sous-entendus. Je crains aujourd’hui, bien trop tard, de comprendre enfin ce mot.
Ma fille prit la direction du laboratoire d’analyse de la police scientifique, qui avait un département universitaire. Afin de préparer l’examen final de ses étudiants, elle me demanda de lui fournir un cas pas trop ancien pour avoir de l’ADN exploitable, mais assez enfoui dans le temps pour ne froisser personne. Il fallait enfin qu’on connaisse avec certitude l’auteur et la victime. Je lui transmis le dossier de Norbert et de sa dernière victime, qui correspondait à ce cahier des charges exigeant, pouvant au besoin en détailler personnellement les circonstances. J’étais, en mon for, content de lui rendre cet hommage singulier qui le mettait sur le devant de la scène, n’ayant rien pu faire pour lui de son vivant. Aussi nous allâmes, Clara et moi, faire ensemble les prélèvements dans ses affaires, à Saint Anne, où nous eûmes également accès aux deux dépouilles. Ce fut une sorte de cérémonie, d’un père et sa fille, en l’honneur du plus étrange des patients de l’hôpital.
Un mois plus tard, Clara me téléphona une vingtaine de fois pour me dire de ne pas bouger de chez moi et vint m’apporter, blême, le compte rendu d’analyses rédigé par sa jeune équipe à son intention. Je lus le rapport sans le comprendre la première fois, tant j’étais perturbé : ce même jour, je recevais la légion d’honneur et répondais aux questions de la police venue constater les cambriolages de mon cabinet et de mon domicile, où furent dérobés tous mes carnets des conversations avec Norbert.
« Madame la Directrice,
Nous sommes heureux de vous livrer le résultat, trois fois vérifié à votre demande, des analyses que vous nous avez confiées. Nous pouvons assurer à 100 % leur véracité grâce à un heureux concours de circonstance, comme vous le dites souvent : dans tout ce qu'on entreprend, il faut donner les deux tiers à la raison et l'autre tiers au hasard. Ceci fut un premier indice.
L’une de nos collègues a justement fait son mémoire de fin d’études à l’Institution Nationale des Invalides, où elle a eu accès à toutes les données qui nous permettent aujourd’hui de livrer le résultat, que vous connaissez déjà…Vous pouvez maintenant nous faire travailler sur de vrais cas et ne plus faire sortir en toute illégalité des échantillons historiques des Invalides.
Les échantillons de peau du visage du criminel, relevés également sous les ongles de sa victime, de même que ses vêtements, sa brosse à dent, ses brosses à cheveux, coïncident avec ceux de l’Empereur Napoléon Bonaparte. »