Ce texte est tiré d'un évènement ayant réellement existé. A la base, je l'ai écrit à l'attention de mes copains y ayant participé, sous forme de private joke, puis je me suis dit que ce pourrait être une bonne idée de le poster ici.Voilà. Stéphane Bernier venait d’emménager dans son nouvel appartement avec sa colocataire. Elle avait invité pour l’occasion un certain nombre de filles de la promotion. Moi, je n’y avait pas été invité, ce qui ne m’a pas le moins du monde empêché de m’y rendre. Pour être plus précis, aucun de nous quatre, Adrien, Jérémie, Edouard et moi, ne l’avions été, mais notre copine Fleur oui, alors nous aussi. Je vais tenter ici-même de rendre compte du cours des évènements dans un ordre chronologique, mais je tiens avant tout à préciser que le récit que je vais vous livrer ne dira que ma vision subjective des choses, nécessairement partielle et partiale, et que, en plus d’élider des évènements
qui ont pu s’y dérouler sans que j’ai pu y assister, il ne pourra non plus saisir ceux que j’ai effectivement vécu mais qui seront sortis de ma mémoire. Pour les mêmes raisons, il est probable que je n’aie qu’un souvenir déformé voir totalement mensonger de quelques uns d’entre eux, aussi je vous prie de m’excuser par avance si jamais ce récit ne parvient pas toujours à restituer la réalité la plus exacte.
Pour nous préparer à cette fête, il nous fallait d’abord nous rejoindre tous les quatre dans notre quartier général, c’est-à-dire le studio d’Adrien. C’est là que nous devions nous rendre mieux disposés à profiter pleinement de la fête en ingurgitant une gorgée suffisante d’alcool. Je crois qu’il y avait déjà à cet instant un projet malveillant de leur part à l’égard de cette pendaison de crémaillère. Me concernant, étant alors assez à côté de mes pompes, je me contentais de suivre le mouvement. En l’occurrence, dans notre prise d’alcool, nous ne nous sommes pas fondés, comme parfois, sur l’égalitarisme républicain, principe consistant à nous servir à chacun une quantité d’alcool rigoureusement identique à celle des trois autres, quelques soit l’aptitude de chacun à en supporter les effets. Je ne garde pas un souvenir très précis de ce moment en particulier, si ce n’est que, lorsque nous avions terminé notre rituel et que nous étions tous prêts à partir, Edouard et Jérémie semblaient avoir atteint un taux d’alcoolémie bien plus élevé qu’Adrien et moi. Edouard me soupçonnait parfois de boire une quantité d’alcool largement inférieure aux autres et y voyait la cause de mon absence de perte de contrôle, quand il ne s’agitait le plus souvent que de mes difficultés à dépasser mon surmoi, dont je ne tirais pas tellement de fierté, du reste. Cela, bien entendu, ne justifiait en rien son absolue mauvaise foi et son incapacité totale à admettre ma supériorité dans les choses de l’alcool, ce qui n’avait rien de bien étonnant au vu de sa constitution physique. Nous nous sommes ensuite rendus chez Marie Boiton, une autre fille de la promo, et la seule chose dont je garde souvenir de ce lieu de passage fut la dégustation d’un plat de pâtes.
Nous étions enfin arrivés chez Stéphane Bernier. Jérémie, en accord avec son esprit persifleur, proposait parfois que nous employions, pour la désigner, le pronom personnel masculin « il », le prénom Stéphane étant le plus souvent attribué à des garçons. Une fois entrés dans l’appartement, je vis Edouard et Jérémie se ruer dans le séjour, manifestement impatients de commettre leurs méfaits. Adrien, au début, restait raisonnable. Souvent, lorsque nous évoquions la soirée, il ne cessait de nous répéter que Marine Sabonnadière était venue lui demander s’il se sentait capable de gérer les deux autres, ce à quoi il aurait répondu que bientôt ce serait eux qui seraient dans l’obligation de le gérer lui. J’admets avoir commis un écart à la règle selon laquelle ce récit devait essentiellement décrire la soirée de mon point de vue à moi, mais il nous aura tellement bassiné avec cette histoire, et l’orgueil dont il semble en avoir gardé offre un tel contraste avec le ridicule dont il s’est rendu coupable tout au long de la soirée que je me voyais difficilement le passer sous silence. Je peux dire que l’alcool a malgré tout eu quelques effets sur moi lorsque je me rappelle le moment où je me suis rué vers Nadia pour lui demander si Fiona était là. Fiona était une fille de la promotion pour qui j’avais vaguement le béguin, parce qu’elle était blonde. Durant toute une partie de la soirée, je restais dans la cuisine à déguster les apéritifs posés sur la table. Chips, marshmallow, fraises tagada, avaler ces choses dégueulasses restait ma principale activité pendant un long moment, symptômes de ma difficulté à devenir un adulte ou d’une dépression latente. L’appartement se vidait au fur et à mesure. J’en profitais tout de même pour faire mieux connaissance avec les étudiantes encore présentes, comme Camille Colin, que Jérémie avait affublé du doux sobriquet de le bovin, en raison de la forme de son visage légèrement tombant, ou Célia Ramain. En parlant avec elles, j’ai appris que mes compères faisaient parler d’eux, en mal. Ne m’étant pas préoccupés d’eux de la soirée jusque là, je décidais de satisfaire ma curiosité en entrant pour la première fois dans le séjour où ils se trouvaient tous les trois. La première chose que j’ai vu est Jérémie en train de jouer de la guitare classique, guitare dont j’ai appris par la suite qu’elle appartenait à Stéphane. A côté, deux types pianotaient sur un ordinateur portable et paraissaient y chercher une musique susceptible de couvrir celle produite par la guitare. En voyant cet affrontement viriliste des plus atypiques, j’ai compris que l’atmosphère n’était pas des plus amicales. Un peu plus loin, Adrien était assis sur un fauteuil à côté d’un noir grand et musclé. Je ne comprenais pas ce qu’ils disaient, ils paraissaient bavarder normalement, quand soudain, j’ai pu entendre le mot
banania sortir de la bouche d’Adrien, l’air de quelqu’un cherchant à exercer sur l’autre sa domination raciale et intellectuelle sous couvert de l’humour et de l’ivresse. L’autre, en réponse, brandit son poing noir et musclé pour le menacer d’exercer à son tour sa domination, réelle cette fois-ci. J’ai vu le visage d’Adrien passer en une fraction de seconde du sourire moqueur et fier de lui à la mine déconfite du petit babtou pétri par la peur, et je ne cache pas avoir éprouvé une véritable délectation à la vue de ce spectacle. Sur l’autre canapé, on pouvait voir Edouard se jeter sur la canapé de façon répétée. Je ne comprenais la satisfaction qu’il pouvait tirer d’une telle activité, l’alcool n’expliquant pas tout, et j’avoue ne jamais m’être vraiment penché sur le sujet. L'ambiance allait en se détériorant. Jérémie imposait son gigantisme en levant les bras au ciel et déclamant son mépris à l’égard de la terre entière. Après cela, je suis retourné dans la cuisine, et là, j’ai aperçu, sans comprendre de quoi il retournait, le copain de Nelly menacer physiquement Edouard en l’attrapant par le col et en brandissant son bras, un geste étrangement similaire à celui du grand noir musclé. Edouard, écrasé de bout en bout par un de ses congénères, ne trouva pourtant rien de mieux à faire que de laisser parler sa misogynie la plus crasse en répondant : « mais j’en veux pas de cette tête de canard !». Jérémie et Edouard se sont fait dégager aussi sec de l’appartement. Je suis retourné dans le séjour et j’ai vu ce qui semblait être le clou du spectacle : Adrien allongé sur un canapé, celui sur lequel Edouard s’amusait à se jeter juste avant. Il était visiblement déterminé à rester dans l’appartement. Moi, en bon samaritain, je tentais de le convaincre de nous en aller mais lui n’en démordait pas. Je me suis mis à l’écart, attendant que les choses se passent, et la colocataire de Stéphane, en pleurs, s’est mise à frapper violemment Adrien, alors allongé. Sans doute a-t-elle profité de sa silhouette insignifiante, elle même dotée d’un physique plus imposant que la moyenne des femmes. Là encore, je n’ai pas pu empêcher de laisser s’échapper un sourire de satisfaction. Adrien restait accroché au canapé, impossible de l’en faire partir. J’ai finalement décidé de prendre les choses en main : je l’ai attrapé de toutes mes forces et l’ai sorti du canapé. Il s’est retrouvé sur le sol. On avait accompli une première étape mais c’était loin d’être terminé. Adrien, à terre, tentait de s’accrocher à tout ce qu’il pouvait pendant que je le traînais par les pieds. Il aura décidément été misérable jusqu’au bout. Nous somme arrivés au couloir près de l’entrée, et Adrien, dans un ultime acte de désespoir, a tenté de s’agripper à l’angle du mur, mais le copain de Nelly a dégagé son bras d’un coup de pied, l’air de dégager un insecte nuisible. Nous nous somme finalement retrouvés dans le couloir. Cependant, comme mon comportement avait été absolument irréprochable tout du long, on m’a proposé de rester, ce que j’ai du décliner.
Sur le chemin du retour, Edouard, qui avait entre-temps récupéré un bout de bois (!), ne cessait de le frapper contre le sol, répétant à l’envie qu’il ne voulait pas de cette tête de canard. Définitivement doté d’un cerveau inapte à éprouver le moindre sentiment de recul sur soi, il s’évertuait à projeter sa propre méchanceté, pour employer le vocabulaire nietzschéen, sur tout autre personne que lui, notamment Claudine Jean-Louis, à qui il reprochait l’hypocrisie à l’égard de Célia Ramain, ce qui, avouons-le, n’avait pas le moindre plus petit soupçon de rapport avec la soirée que nous venions de vivre, où les homme présents à la soirée, qui, selon lui, au vu de leur cortex cérébral en discordance avec leur masse musculaire, ne pouvaient nouer de relations, d’aucune nature que ce soit, avec les étudiantes de notre promotion, notamment Magalie Randu, l’une des plus studieuses d’entre elles. En bref, il s’était embourbé dans un mécanisme cognitif classique consistant à voir dans des évènement extérieurs ce qui n’avait lieu nulle part ailleurs que dans la pollution de son esprit. Quant à moi, j’avoue avoir éprouvé un véritable sentiment de frustration dans le fait de ne n’avoir pas su moi aussi pratiquer le mal. Mais je ne perds pas espoir, un jour viendra peut-être où moi aussi je pourrai me jeter sur un canapé sans complexe.