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Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Textes courts (Modérateur: Claudius) » L'homme qui n'aimait pas perdre de vue

Auteur Sujet: L'homme qui n'aimait pas perdre de vue  (Lu 1512 fois)

Hors ligne Thom

  • Troubadour
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L'homme qui n'aimait pas perdre de vue
« le: 09 Avril 2021 à 09:04:30 »
Pour cette dix-neuvième contribution, écrite sur fond du Crepuscolo sul Mare de Piero Umiliani, je me remémore une rencontre professionnelle. Le Petit Prince disait « On ne voit bien qu’avec le cœur. L’essentiel est invisible pour les yeux ». Certes, c’est beau… Mais d’une, ça m’étonnerait qu’un gosse parle comme ça, et de deux, il le disait à un renard ! Et chacun sait qu’un renard : ça sent mauvais, ça a des puces et surtout ça ne parle pas … Je tâcherai néanmoins de lire vos avis en pensant à cette maxime …

Alain est entré dans mon bureau, raide comme un pic, sa veste un peu passée n’allait pas avec le pantalon, sa canne blanche à la main explorait le vide devant lui et butait sur tous les meubles. J’ai rapidement compris que son arrivée n’était pas fortuite : la hiérarchie comptait sur moi, sans m’avoir consulté, pour jouer l’assistant pour handicapé.

Le collègue avait la trentaine, peut-être deux ans et 20 cm de plus que moi mais, hélas, la vue en moins. Et puis bien évidemment, il avait une drôle de gueule, puisque je ne le connaissais pas et qu’il avait été présenté à tous comme le type handicapé qui débarquait dans le service.

Je l’accueillis, essayant d’être détaché du problème qui pourtant remplissait la pièce et serrait nos cœurs.

-   Salut. Vous allez tâter de tous les meubles avec votre baguette ?
-   Euh…bonjour, je suis Alain, répondit-il fort civilement.

Pour ce qui concernait sa vue, il « voyait comme dans le trou d’une serrure », selon ses termes. Là commencèrent nos vrais échanges et un ton faussement rude qui ne nous quitta jamais.

-   Ah bon ? Mais alors tu vois un petit peu ?
-   Oui, mais c’est évolutif, dans le mauvais sens. Je vois un peu, c’est presque un brouillard, mais c’est très étroit. Comme dans le trou d’une serrure !
-   Tricheur ?!! T’es pas aveugle alors ! T’es malvoyant !
-   Toi, t’es bien malcomprenant !
-   Un trou de serrure…Tricheur et pervers !!!

Et concernant sa drôle de gueule, en fait, il était même beau gars, juste une tignasse qui recouvrait quelques petites imperfections de son crâne, dues à son problème et ses mains sans cesse écorchées au sang par les murs qu’il percutait quotidiennement.

- Attends tu saignes, fais voir… Et j’essuyai sa main.
- Ce n’est rien.
- J’ai pas dit que je m’inquiétais Ducon, c’est juste que ça fait dégueulasse, tu vas encore effrayer les nanas qui n’osent plus rentrer dans le bureau…
- Celle-là, j’ai pas pu la rattraper, il y avait une porte en verre…

Notre complicité se construisait autour du quotidien. Moi qui détestais la restauration collective - la cantine, c’est pour les écoliers - je lui donnais quotidiennement le bras jusqu’à notre table, remplissais son verre lorsqu’il était vide et lui récitais les menus du jour, en enjolivant une carte trop administrative à mon goût :

Le jambon / coquillettes devenait la « Nouillade dégueulasse qui font briller les lèvres pour la journée sur son lit de porc crevé découpé en tranches sanglantes par un canif émoussé ». La corbeille de fruits était un « Ramassis douteux de chair végétale jaunasse pourrie avec des morceaux blancs de protéines qui ondulent ».

Discrètement, comme le fait toujours le temps, les changements s’opéraient néanmoins : sa vue baissait inexorablement et, de mon côté, j’attendais la pause méridienne. Je ressentais même une profonde jalousie quand il déjeunait avec quelqu’un d’autre, ce qui lui arrivait pourtant peu souvent. Quand il rentrait dans notre bureau, je surjouais la scène, étant au fond bien marri de l’infidélité, tout en étant content de le revoir :

-   C’t à cette heure-ci que tu rentres ?
-   T’es pas ma mère !
-   J’aurais pu ! T’étais avec qui ?
-   Ça peut t’foutre ?
-   Pffff, tu ne me regardes même plus…

Et nous riions, émus d’une connivence retrouvée dans l’instant. Il m’est pourtant arrivé de bouder le jour suivant et d’aller déjeuner seul. Finalement, ce n’est pas moi qui m’adaptais le plus à lui : mais bien lui, à moi. Je l’embarquais dans l’insouciance de ma jeunesse, bien résolu à ne pas m’agenouiller à ses côtés pour pleurer avec lui, la lumière fantôme qui s’en allait cruellement de son regard fixe.

- Oh, tu sais, c’est vraiment dur…
- Ouais, ouais…bon, aller arrête, je vais chialer…
- Mais tu ne te rends pas compte, snif…
- Arrête ou je te balance une corbeille sur la tronche ! Tu vas vraiment pas la voir arriver celle-là !
- Mais, mais…snif…

Et la corbeille – certes en plastique mais pleine – volait de mon bureau au sien et il se la prenait, ainsi que son contenu, sur la tête. La première fois, comme il resta interdit, je commençai à regretter mon geste mais au bout d’interminables secondes, il se mit à rire. L’instant d’après, on se marrait comme des gamins. Je n’avais qu’à annoncer « Poubelle !!! », il se protégeait de ses bras attendant que ça tombe sur lui ou tout à côté et attrapant la sienne, il me la lançait. Mal, comme on s’en doute… Tout ce que je pus faire pour obtenir une victoire incontestée fut de subtiliser sa poubelle afin de le priver de munitions. Je le voyais alors, tête rentrée, ramer de ses bras à la recherche de sa corbeille et j’annonçai mon envoi, parfois sans même le faire et on en riait comme à l’école. Nous prenions un air angélique ou studieux quand passait le patron, qui le regardait toujours comme un handicapé sous quota. A nos yeux, nous étions déjà de bons collègues de bureau.

Le DG m’invita un jour à un petit déjeuner en compagnie d’autres agents sur lesquels il posait un instant son regard et transformait, de façon royale pour ne pas dire thaumaturge, un CDD en CDI ou accordait diverses faveurs aux doléances qu’on déposait à ses pieds. Gêné par le principe et absolument pas dans la veine de soumission roturière, je demandai une faveur, non pour moi, mais pour Alain : une synthèse vocale, celle-là même qu’il réclamait depuis des mois sans en voir le commencement du début… Elle lui fut livrée dans la semaine, ainsi qu’un magnifique écran géant par lequel il pouvait enfin voir son texte.

J’étais moins fier quand je m’aperçus qu’Alain utilisait, dès que je sortais du bureau, son écran géant pour parfaire sa connaissance de l’anatomie bustière de jolies dames, ce que nous fûmes plus d’un à remarquer, son écran étant tourné vers la porte... Cela faisait nettement moins sourire la chef de l’époque qui entrait dans le bureau une note à la main et repartait confuse, les yeux grand ouverts, sans oser faire de bruit, ayant été accueillie par un éclatant 95 D sautillant sur un écran de 32 pouces. On lui avait bien dit de ne plus faire, mais quand on a 32 pouces, il faut bien les poser quelque part…

Bien sûr ce n’était pas l’endroit, bien sûr, c’était « inadapté » comme on dit de nos jours quand on n’ose pas dire « inadmissible », je dirais même que c’était carrément gonflé et pervers, seulement voilà : c’était mon pote.

J’avais instauré divers rituels comme une petite revue de presse matinale. J’étais plus rapide et surtout plus humain que sa synthèse vocale métallique et lui lisais les grands titres et quelques articles qu’il choisissait. Je finissais bien loin de nos centres d’intérêts professionnels pour lire le compte rendu du vide sidéral qui s’était produit dans le Loft, la première télé réalité en France. Ah, les aventures de Loana à l’époque où ce n’était guère par sa santé qu’elle faisait parler d’elle ou plutôt par sa trop bonne santé... On peut dire qu’elle lui aura donné de bons moments tant il attendait, sourire aux lèvres, le visage tourné vers moi, les dernières nouvelles de la pin-up enfermée.

De temps à autres, je prenais une moto, faisais un crochet chez lui et l’emmenais au bureau derrière moi. Un matin, arrêté au feu à côté d’un camion, j’appelais le chauffeur, qui descendit sa vitre en considérant ce drôle d’équipage : Alain avait toujours sa canne à la main et comme j’avais des lunettes de soleil, je jouais aussi au non-voyant en cherchant les commandes… Je lui fit un généreux sourire et un magnifique bras d’honneur, totalement gratuit, avant de partir en trombe. J’entendais encore Alain rire dans son casque lorsque le feu suivant nous arrêta et que le camion se rapprochait dangereusement avec grands coups de klaxon et d’appels de phare. Je devançai d’une seconde le passage au vert et démarrai plein gaz. Alain, hilare, lui faisait à son tour d’autres gestes de sa main libre, pour signifier nos cordiales salutations à la corporation des camionneurs.

Lorsqu’un autre compère nous rejoignit, nous fûmes trois mousquetaires assez soudés. Nous prenions de temps à autre une bière et des cacahuètes en fin de journée. Alain, la tête haute et toujours un peu raide, demanda un soir s’il restait des cacahuètes : nous répondîmes ensemble, sans nous concerter, très calmement « Non. », alors qu’il en restait bien évidemment. Mon rire se satisfaisait de cette bonne blague, mais l’autre compère la poussa jusqu’à manger goulument la dernière poignée de cacahuètes restantes…

Mes diverses affectations nous ont finalement séparés ; il est toujours au même poste, cela fait maintenant 20 ans. Il prend le bras de quelqu’un d’autre pour déjeuner et cela ne m’ennuie plus. C’est ainsi que nous nous perdîmes vraiment de vue.

« Modifié: 09 Avril 2021 à 19:48:37 par Thom »

Hors ligne Samarcande

  • Chaton Messager
  • Calame Supersonique
  • Messages: 1 918
Re : L'homme qui n'aimait pas perdre de vue
« Réponse #1 le: 09 Avril 2021 à 10:42:42 »
Salut Thom,

Je repasserai plus tard pour un commentaire plus structuré, mais je voulais juste te dire que ton texte, lu durant ma pause thé,  est une bouffée de fraîcheur au bureau. Merci
«Trees are full of songs and we are not shy to seeing them.» (Elif Shafak - The island of missing trees)

Hors ligne Earth son

  • Calame Supersonique
  • Messages: 1 860
    • Ma page perso
Re : L'homme qui n'aimait pas perdre de vue
« Réponse #2 le: 09 Avril 2021 à 13:22:31 »
Bonjour Thom,

J’ai beaucoup apprécié ton texte mettant le handicap en arrière plan, bien après l’amitié. C’est ma façon de penser dans mes textes donc j’approuve totalement.

Juste une erreur trouvée sur la fin « il resté au même poste depuis 20 ans »
Je ne sais pas si tu préfères « il est resté au même poste pendant 20 ans » ou « il est au même poste depuis 20 ans ». A toi de voir  ;)

Merci

Hors ligne Thom

  • Troubadour
  • Messages: 288
Re : L'homme qui n'aimait pas perdre de vue
« Réponse #3 le: 09 Avril 2021 à 19:46:11 »
Bonsoir Samarcande,

Je suis ravi d'avoir fourni le biscuit sucré dans ta pause thé !
Merci de ce mot.

Hors ligne Thom

  • Troubadour
  • Messages: 288
Re : L'homme qui n'aimait pas perdre de vue
« Réponse #4 le: 09 Avril 2021 à 19:48:04 »
Bonsoir Earth son,

Tu as tout à fait raison, à bien la relire, cette phrase sonne un peu faux, je corrige.
Ta remarque première m'a étonné : je n'avais même pas conscience d'écrire sur le handicap.
Merci d'avoir pris le temps de mettre un mot.

 


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