- Qui ne dit mot consent ! Me lançât-elle
Moi je demeurai stupéfait par tant de beauté. Ses petits yeux tout noirs me scrutaient profondément l’iris. J’aurais tellement aimé prononcer quelques mots pour calmer sa colère. Puisque je ne le pus pas, je plaçai mes mains à plat sur le mur impalpable qui nous séparaient, lui intimant comme on réclame de me comprendre. La démarche était vaine qui me fit en adopter une plus convenable. J’entrai dans sa boutique et elle me suivit. Du bout du doigt je lui fis composer un bouquet en tentant de deviner ses préférences en matière de fleurs. Une fois que l’œuvre colorée fut achevée et recouverte d’un plastique luisant et sourd, je payai à la divine vendeuse mon dû.
De retour sur le trottoir où elle m’avait raccompagné, je lui tendis la composition toute fraîche en cadeau. Elle m’offrit en retour et à nouveau son regard le plus sombre. Ses sourcils se mirent également en rogne.
- C’est bien joli, me dit-elle, mais qui va payer les pots cassés ?
Je regardai derrière elle l’étendue des dégâts : son étal était tout saccagé. Je savais bien ce qui m’avait rendu si maladroit. Mon cœur fut électrifié au premier coup d’œil, l’apparition devant moi de cette créature magnifique en pleine rue, là où le silence est habituellement si gris, m’avait fait rougir et baisser les yeux. Paf ! Voilà, j’avais foncé dans ses petits rayonnages printaniers, démolissant son château de fleurs sur l’asphalte. Je crois qu’elle venait juste d’en achever l’érection lorsque je suis intervenu malgré-moi dans sa matinée parfaite. Moi et ma timidité, on fait une fine équipe…
Mon air hébété ainsi que mon mutisme eurent raison de ce qu’elle tenait à conserver de dignité et de politesse. La jolie fleuriste qui perdait patience, son encombrant bouquet sous le bras, commença à m’injurier. Cela était aussi probablement dû à ce rictus agaçant qui ne cessait de la narguer bien qu’en réalité il ne se faisait que prolongement d’un cœur qui battait sa chamade bouleversée, comme un amoureux bêta.
La situation s’enlisait salement lorsqu’elle tendit devant moi sa douce main manucurée pour m’en montrer la paume. Après l’avoir reluquée quelques secondes, j’y déposai une petite liasse de billets en tremblant un peu. Rien qu’un instant je relevai sur elle mes yeux, espérant un sourire qui me dirait que l’affaire est entendue.
Son expression n’eut aucune tendresse pour moi. Elle empocha dans le ventre de son tablier blanc la somme de dédommagement et m’invita à déguerpir d’un battement de cils. En reprenant ma marche solitaire sur le trottoir qui m’éloignait d’elle, sûrement à tout jamais, je me demandais qui d’elle ou de moi j’avais cherché à protéger, en décidant de ne pas lui faire entendre clairement que je suis muet.