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Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Textes courts (Modérateur: Claudius) » L'homme qui n'était pas un soldat (940 mots)

Auteur Sujet: L'homme qui n'était pas un soldat (940 mots)  (Lu 2220 fois)

Hors ligne Thom

  • Troubadour
  • Messages: 287
L'homme qui n'était pas un soldat (940 mots)
« le: 05 Février 2021 à 19:20:20 »
Pour cette seconde publication, je me suis attaché à suivre les bons conseils qui m'ont généreusement été prodigués. Je suis toujours preneur de vos avis, svp, surtout si vous avez connu cette mémorable institution...

Au terme de mes études de droit, dans les années 1990, l’armée m’a fait savoir, sans ambigüité, qu’elle ne pouvait se passer de moi, au titre du service national. J’en ai immédiatement tiré une profonde fierté, abandonnant mon stage en entreprise à peine débuté pour me faire héros couvert de gloire sur le champ de bataille. Les faits m’ont ramené à plus d’humilité : il n’y avait malheureusement aucune guerre en cours.
Une première sélection se fit parmi les conscrits : ceux qui se soumettaient, tant bien que mal, et ceux qui s‘échappaient, tels des alevins se faufilant au travers des mailles d’un filet, au gré des attestations médicales alarmistes et autres lettres de confort de personnes influentes. L’enjeu était tout de même de 10 mois, voire de 12 pour ceux qui se voulaient officiers, consacrés à être les petits rouages de l’institution, tandis que les alevins avançaient imperturbables dans leur vie professionnelle. Nous payâmes toutefois cet impôt sur la jeunesse sans vraiment envier ces embusqués qui seraient, plus tard, aussi fiers de s’être fait passer pour fous qu’ils étaient pitoyables en le simulant.
Une fois incorporés, comprenez tondus, habillés, décrassés (petite gym du matin avant de déjeuner sans considération de la météo), dressés à alterner de percutants « garde à vous » et « repos » (qui n’en est pas un), nous étions prêts à entamer une période appelée « les classes ». C’est un concept audacieux qui désignait « l’instruction militaire de base », ce dernier terme étant, de l’avis de tous ceux qui l’ont pratiquée, très bien trouvé.
Imagine-t-on, de nos jours, imposer à une génération de jeunes hommes, de tous milieux, une routine où le kaki était dominant et le quotidien d’une rare vacuité ? Cela n’a pas été le cas pour tous les conscrits : certains en ont légitimement gardé un excellent souvenir, comme les scientifiques du contingent, mais ce n’était pas la majorité du genre. J’étais, pour ma part, dans ce premier groupe affecté en caserne à des tâches purement militaires et y rencontrai Jean, un ex-étudiant en architecture, au regard perdu, avec qui je sympathisai immédiatement.
Jean et moi décidâmes de nous soustraire à la morosité ambiante et de garder, pendant ces douze mois, une distance quasi aristocratique avec ce traitement dégradant du peuple par le peuple, pour nous en protéger, tout en le subissant.
Les premiers contacts avec les instructeurs étaient l’occasion d’éprouver notre armure et elle fit merveille sur nous, sur nos camarades, peut-être moins sur les cadres, encore que certains se cachaient pour sourire.
L’adjudant : Les bleu-bites, à poil !
Jean : Pierre, je crois que ce monsieur s’adresse à vous et qu’il désire que vous vous dévêtissiez.
Moi : Merci Jean ! J’avais la tête ailleurs, je regardais ce petit passereau sur la branche.
Jean : C’est même un chardonneret, ignorant ! A mon avis, le petit monsieur en vert va s’impatienter…
Cela nous amusait beaucoup et nous rendait relativement imperméables à la colère de l’adjudant :
Hé, les bac + 12 ! Pas de familiarité ici : on n’a pas élevé les cochons ensemble !
Jean : Parce que vous avez élevé des cochons, mon adjuvant ?
S’en suivaient divers rappels de grades (« mon adjudant, dant ! » que nous répétions docilement en nous regardant l’un l’autre, montrant toutes nos dents : « mon adjudent ! dent » !), de coutumes gestuelles (« le pouce comme ça ! »), d’admonestations, d’injures et de menaces que nous devions subir au garde à vous, puis arrivèrent les punitions. Les punitions étaient essentiellement vexatoires et consistaient à nous faire insidieusement détester de vos camarades en punissant le groupe pour la faute d’un seul, comme cette innocente question sur les qualifications du susdit sous-officier en matière d’élevage porcin, ce qui ne fut d’ailleurs jamais tiré au clair malgré d’évidentes compétences. Or, nous étions malgré cela populaires, tout autant que nos punitions. Nos camarades riaient deux fois de bon cœur, allez comprendre l’âme humaine…
Nous fûmes périodiquement privés de déjeuner avec les autres, ce qui nous ravît car c’était en soi une épreuve, nous avions double dose de TIG (travail d’intérêt général :  le ménage) et partions à la chasse à la goutte d’eau dans les lavabos et autre imperfection de la propreté, discipline que nous tenions pour débile et que nous pratiquions à un rythme polynésien.
Arrivèrent enfin les exercices de tir et leur cortège de communication par onomatopées, lesquelles commencent toutes par « bordel » et visaient, cela est essentiel, à éviter de flinguer votre voisin avec du calibre 5.56 par une inexcusable maladresse. Ces exercices donnaient lieu à nos habituels échanges lunaires :
Jean : Pierre, cessez de jouer avec ça, montrez votre culasse au monsieur, il est tout pâle et remettez votre alidade de tir*.
Moi : Vous n’y pensez pas, c’est tout à fait hors de question. C’est joli alidade…
A l’occasion de la distribution des armes, les apprentis combattants se mettaient en ligne devant l’armurerie. Chacun notre tour, nous nous présentions pour recueillir le FAMAS de dotation pour la journée et lorsque l’armurier nous remettait l’arme par la crosse, il donnait son matricule et nous le répétions, de sorte à le mémoriser en vue de sa restitution après l’exercice.
Arrive le tour de Jean, qui tend les mains, sourit généreusement à l’armurier qui, restant de glace, donne l’immatriculation du FAMAS. Jean prend l’arme comme un bouquet de fleurs et repart oubliant de reciter l'immatriculation. L’instructeur de tir l’arrête aussitôt et éructe, les veines du cou gonflées de colère :
- Mais bordel : qu’est-ce qu’on dit !?!?
- Merci ???
-------------------------------------------
* Petit élément mobile de visée.

Hors ligne Murex

  • Prophète
  • Messages: 906
Re : L'homme qui n'était pas un soldat (940 mots)
« Réponse #1 le: 07 Février 2021 à 10:44:00 »
  Merci Thom pour ces souvenirs militaires racontés avec élégance et humour. Ha ! c'était le bon temps, bon temps que je n'ai pas connu, ayant été un "alevin", sans certificat médical de complaisance, ni piston, mais à la seule force de mon  inspiration (Hyper-émotivité, hyper-nervosité), moi qui était réputé pour être plutôt mou et apathique. Ton texte me donne envie d'envoyer un des miens traitant  non de ces trois jours (c'était ainsi que s'appelait cette période de sélection), mais des circonstances qui m'y conduisirent. Je vais le faire de ce pas, de ce pas militaire évidemment...
   Au plaisir de te lire
   Murex

Hors ligne Thom

  • Troubadour
  • Messages: 287
Re : L'homme qui n'était pas un soldat (940 mots)
« Réponse #2 le: 07 Février 2021 à 11:32:38 »
Content d'avoir pu t'inspirer, Camarade !
En avant...marche !

Hors ligne Cendres

  • Comète Versifiante
  • Messages: 5 007
Re : L'homme qui n'était pas un soldat (940 mots)
« Réponse #3 le: 07 Février 2021 à 16:51:28 »
Merci pour ton texte racontant tes souvenirs de soldats.

C'est marrant de découvrir cela et de voir comment cela se passe. Je ne me connais pas trop la dedans, donc je ne vais pas trop savoir quoi te dire.
Du moins j'ai aimé lire ton texte et je le trouve bien écrit.
"Celui qui désespère des événements est un lâche, mais celui qui espère en la condition humaine est un fou."
Albert Camus

Hors ligne Thom

  • Troubadour
  • Messages: 287
Re : L'homme qui n'était pas un soldat (940 mots)
« Réponse #4 le: 08 Février 2021 à 20:28:01 »
Merci Cendres, on touche là le but de tous : procurer un peu de plaisir à la lecture...

Hors ligne Earth son

  • Calame Supersonique
  • Messages: 1 860
    • Ma page perso
Re : L'homme qui n'était pas un soldat (940 mots)
« Réponse #5 le: 08 Février 2021 à 22:43:10 »
Hello Thom,
Je trouve ton texte très agréable à lire et amusant.
Toutefois j'ai un doute sur la véracité des faits où le service militaire ressemble plus à un camp de vacances un peu dur qu'à un site d'enseignement militaire.
Peut être parce que la seule vision que j'en ai est celle de mon père qui a fait son service avant de partir pour la guerre d'Algérie...
J'ai en tout cas passé un bon moment

Hors ligne Thom

  • Troubadour
  • Messages: 287
Re : L'homme qui n'était pas un soldat (940 mots)
« Réponse #6 le: 09 Février 2021 à 08:55:03 »
Voilà un retour très riche et intéressant à plus d'un titre, je vais essayer d'y répondre dans toutes ses branches, comme on dit en droit.
Le propos des écrits n'est pas de retracer fidèlement les événements, pour deux raisons majeures et une mineure.
Tout d'abord, l'écrit des événements authentiques se heurte à la fois à la réalité des faits et à la subjectivité des témoins. J'en veux pour preuve les témoignages recueillis par la police lors d'un événement traumatique : il y a souvent autant de versions et de détails que de témoins.
Ensuite, la véracité n'a que peu d'intérêt car, d'une part, elle a marqué l'auteur par certains aspects qui l'auront plus touché que d'autres, plus indifférents à telle ambiance mais plus sensible à tel autre événement, d'autre part, elle peut n'être pas assez colorée pour être compréhensible et appeler de nombreuses explications que le format interdit.
Enfin, le propos n'est pas ici d'être d'une fidélité quasi canine, la seule qui soit intransigeante, à la réalité.
Toutefois, ce que j'ai écrit se fonde bel et bien sur mon vécu, mais j'y voudrais apporter quelques éclairages qui s'avèrent nécessaires du fait de ta fine remarque.
Le service national était une expérience tout à fait unique où toutes les couches sociales se croisaient et souffraient ensemble, ce qui était le but, de voir leur jeunesse passée à subir des brimades et autres exercices à plein inutiles. Pour ma part, j'ai fait de l'instruction, sans doute la meilleure partie, de l'intervention en inondation & les premiers vigipirate suite aux attentats du RER Saint Michel (toutes nos perm avaient été annulées, d'où la tension qui explique la suite...) et de l'administratif. J'ai aussi fait de la prison (40 jours, voici donc la suite). Du calme : on ne faisait qu'y dormir la nuit et on y croisait même ceux qui la fréquentaient dans le civil ; c'était pour voie de fait sur un gradé (un adjudant chef) qui m'avait provoqué, insolence envers le chef de corps qui me menaçait, grugé sur les jours de perm pour échapper au surplus de jours liés à la durée de détention, un peu d'évasion fructueuse ou non, des blagues dont je ne suis pas toujours fier, etc.. le tout ajoutant à la difficulté de faire un choix pour en tirer une histoire digne de l'intérêt des lecteurs. Car c'est un creuset d'anecdotes tout à fait incroyables mais bien réelles que cette période, j'en appelle à ceux qui l'ont connue : en un an, on a tous vu ou vécu des choses à la fois amusantes et tristes. Nous pouvions constater avec effarement qu'effectivement il y a des jeunes de notre âge qui lisaient à peine, ce que je croyais fini au début du siècle dernier ; certains d'entre nous leur donnaient des cours. Qu'en est-il des générations actuelles dans le même cas ? Un sergent d'une dureté à peine croyable qui était dans le civil garçon de café, un autre prolongeait le plus possible la durée légale car il était psychologue et se régalait secrètement de tant de cas d'études. Pour la petite histoire, cet adjudant dont nous nous moquions quasi ouvertement (plutôt vers la fin de l'année car étant "libérables", on nous reprenait moins) m'avait convoqué dans son bureau suite à une répartie plutôt amusante, sauf pour lui. Son discours avait été intelligent et franc ; il m'avait mis face à la réalité de la situation : il devait tenir ces jeunes gens et ne pouvait être ridiculisé en public, parce qu'il n'avait pas ni éducation, ni répartie et me renvoyait au fait que c'était là son métier pour toujours et moi un passage finalement plutôt léger dans ma vie. Las, je n'étais pas très fier de moi et voyais la cruauté de mes banderilles sur son dos. De ce jour nous l'avons ,"Jean" et moi, épargné dans une réciproque trêve des hostilités, mais avons continué avec ceux qui n'étaient pas partie à ce traité de paix.
Pour le second point, relatif à la guerre d'Algérie. Celle-ci est intervenue bien avant mon service, qui se situe dans les années 1990, mais nous avions, parmi nos cadres, des hommes qui avaient connu cette guerre et étaient souvent major, un grade (les fana mili corrigeront "grade" pour "distinction", je m'y perds moi même, bien qu'officier de réserve à ce jour ) créé au delà de l'adjudant chef pour consacrer son expérience au combat, après l'Indochine. Cette guerre, qui a eu bien du mal à se voir consacrer comme telle au profit d'un pudique "les événements", a marqué bien différemment les générations qui y furent précipitées. Les appelés firent leur services et y furent envoyés, gosses sans formation militaire sérieuse, confrontés rapidement aux horreurs de la vraie guerre, des deux côtés. Beaucoup aimèrent le pays, les gens et voyaient cette "mission de pacification" comme une cruelle séparation avec leur jeune vie professionnelle et personnelle qui débutait et bien peu revinrent sans avoir changé : un de mes oncles ne marchait plus dans la rue 50 m sans se retourner... 20 ans après son retour, un autre plongea dans la bouteille, bousilla sa vie et celle de sa famille. Car les français ayant servi étaient aussi de jeunes hommes rappelés, après leur service. Ce qu'ils y firent et virent était sans commune mesure avec notre bon vieux service national, qui pouvait s'apparenter à un "camp de vacances un peu dur" mais là encore, tout est subjectif. Que sont ces vacances quand d'autres passaient au travers par des moyens détournés et construisaient leur vie alors que nous avions l'impression de piétiner au pas de l'oie ?

Hors ligne Earth son

  • Calame Supersonique
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Re : L'homme qui n'était pas un soldat (940 mots)
« Réponse #7 le: 10 Février 2021 à 07:29:53 »
Tes explications sont oh combien intéressantes.
En fait, je ne sais pas si tu l’as fait exprès mais ce qui est troublant et m’a fait douter de la véracité des faits c’est le ton léger avec lequel tu racontes ça.
On se dirait dans Papa Schultz. :)
Merci de ce retour et à +

Hors ligne Thom

  • Troubadour
  • Messages: 287
Re : L'homme qui n'était pas un soldat (940 mots)
« Réponse #8 le: 10 Février 2021 à 08:59:11 »
C'est précisément l'angle retenu : considérer la vie sans la prendre trop au sérieux. Sinon, on pourrait en mourir...

 


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