Dans son ouvrage « Mythe et épopée », Georges Dumézil analyse, dissèque et structure les légendes indo-européennes. Je me suis inspiré de certaines de ces légendes pour écrire le conte qui suit. J’y ai ajouté une note personnelle et même des souvenirs qui me sont propres. J’envisage d’ailleurs de récidiver.
Une légende du Caucase
Après un long voyage, Anatole arriva dans un village tapi au fond d’une riche vallée. Ce village tenait sa prospérité d’une fabrique d’outres qui étaient dirigée par un homme que l’on appelait Durt Damplon . Bien que de dimensions modestes, ces outres célèbres dans tout le pays pouvaient accueillir d’énormes quantités de liquide, et on disait même que personne n’avait jamais réussi à les faire déborder. Les voyageurs qui s’aventuraient dans des régions désertiques venaient en acheter à prix d’or pour eux-mêmes et leurs caravaniers.
Deux fois par an, Durt Damplon organisait une grande fête et offrait aux villageois un fastueux repas, comme il est d’usage de le faire pour un notable dans une petite ville. Tout le monde était invité, y compris les paysans et les bergers qui habitaient sur les hauteurs environnantes. Notre héros fut bien entendu convié à ces réjouissances et, bien que méfiant, n’eut garde de s’y dérober.
Comme toujours, Durt Damplon avait fait les choses avec magnificence. Le repas fut pantagruélique. On tua un grand nombre de bœufs que l’on fit cuire à la broche, et encore plus de moutons que l’on fit bouillir. Il y avait des montagnes de tomates, de courgettes, d’aubergines et de fruits. De gigantesques plateaux de khachapuri furent apportés. Des tonneaux de vin furent asséchés. Seule la gloutonnerie des convives rivalisa avec l’abondance des mets présentés. Certains de ceux-ci semblaient insatiables, et beaucoup roulèrent sous la table avant la fin du festin.
Il n’en fut pas ainsi pour notre héros. Il mangea peu, trempa à peine ses lèvres dans son verre. En revanche, il se montra un joyeux compagnon. Il possédait une très belle voix et il charma la compagnie avec une ballade de sa composition. Il obtint un franc succès en dansant une lezginka avec une coupe pleine sur la tête sans en renverser une seule goutte. Pour le remercier, il fut promu hôte d’honneur de sa tablée, et c’est à lui que revint le privilège de découper le haut du crâne du mouton et de le faire circuler afin que tous les convives puissent avoir une part de ce met délicat. Il plongeât aussi ses doigts dans les orbites de la bête pour en extraire les yeux. Comme le voulait la tradition, il en craqua un avec délectation et offrit l’autre à son voisin de droite.
Les jours suivants la vie repris son cours habituel. Notre héros sembla le seul à remarquer que quelques-uns des invités avaient disparus, curieusement ceux qui s’étaient montrés les plus assidus à réclamer des pichets de vin et les plus récalcitrants à laisser repartir un plat qui n’était pas vide. Mais, s’il ignorait où ces goinfres avaient disparu, Anatole avait très vite compris que leurs estomacs, nettoyés et décorés étaient en vente dans la boutique de Durt Damplon.