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15 Août 2026 à 01:11:40
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Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Textes courts (Modérateur: Claudius) » L'attente

Auteur Sujet: L'attente  (Lu 1663 fois)

Hors ligne Lilyofthewest

  • Tabellion
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L'attente
« le: 09 Novembre 2020 à 16:28:50 »
Bonjour à tous,

Après quelques semaines d'absence, je reviens parmi vous. Je poste un texte qui aborde un sujet assez lourd. Ceux qui cherchent quelque chose de léger en ces temps moroses, je les invite à ne pas le lire.
Je remercie, en revanche, tous ceux qui voudront bien me faire part de leurs commentaires.


                                                                                                          I
   

   Fête de l’Aid  : la mère est allongée sur le seul grand lit que compte la pièce. Elle a rabattu son foulard sur son front. Le bras droit relevé sur la tête et les yeux clos, elle signale par cette posture son retrait du monde, son refus de ce que les heures qui approchent vont lui livrer.
Le soleil, pourtant mordant dehors en ce jour d’été, rechigne à envoyer ses rayons dans la demeure. Il les campe sur le pas de la porte. De toute façon, l’un des deux volets qui la constituent leur barre le passage. On l’a refermé juste après le déjeuner, plongeant ainsi toute la maisonnée dans la pénombre.

   C’est une après-midi grosse d’une attente angoissée. Le silence miné qui est lentement descendu sur les lieux et ses occupants n’arrange rien. Ce qui n’était que pressentiment à treize heures est devenu une certitude, maintenant que les quinze heures ont retenti.
Le poste de télé tente de garder la face et de distraire les regards absents, mais son volume étouffé ne trompe personne. Les yeux de la petite fille et ceux de ses quatre frères peinent à s’accrocher aux images qu’il déverse. Des scènes plus saisissantes défilent dans leurs esprits. Leur gaieté s’est envolée comme un oiseau effarouché à l’approche d’un danger. Dans leurs têtes, le tourment tourne. Ils sont à l’affût. Ils guettent la porte. Cette fête sera avinée comme toutes les précédentes.

   La gamine, assise à même le sol, observe sa mère. Elle scrute le moindre signe qui lui dirait que, si cette dernière est étendue, là, de toute sa lassitude, ce n’est pas pour mourir un peu ou pour être engloutie par ce lit, mais pour se délester de la fatigue quotidienne. 
Elle voudrait voir ses orteils se frotter les uns contre les autres ou sa main relever ce satané foulard qui lui mange le haut du visage. À défaut, elle espère un bâillement, un semblant de toux qui viendrait briser ce silence, bref n’importe quel indice, soit-il insignifiant, pourvu qu’il lui montre qu’il n’y a rien à craindre, que cette journée s’écoulera sans heurts. Or, la jeune femme reste désespérément immobile.

   Et pour cause. Elle aussi attend, se prépare. Elle tente de deviner les contours de ce malheur qui pend à l’horizon. 
Elle retourne ses souvenirs à la recherche d’éventuels objets de reproches qui pourraient lui être lancés à la figure. Elle passe au crible tous les mots que sa bouche aurait prononcés en toute naïveté, et qui maintenant risquent de la compromettre. Elle analyse les conversations qu’elle a eues avec Untel ou Unetelle, dans la semaine ou dans le mois, afin de déterminer quel bout elle devra répéter dix fois, vingt fois, jusqu’à épuisement. Elle dissèque et ressasse la moindre réplique pour pouvoir la restituer lorsqu’il l’exigera...
   
   Elle échafaude des stratégies de riposte. Sous ses paupières closes, la guerre bat déjà son plein. Elle se tient sur le champ de bataille, le sang palpitant dans ses veines et la peur tordant ses entrailles. Que va-t-elle brandir pour contrer les attaques ? Son innocence ? Son intégrité ? Elles ne lui seront d’aucun secours. 
Elle ignore combien de temps durera son supplice. Les questions l’assaillent. Les coups se mêleront-ils aux insultes ou celles-ci suffiront-elles à apaiser la rage de son bourreau ? Quel prétexte sa lourde main trouvera-t-elle pour venir rudoyer son corps ? Comment échapper à sa violence ? Elle se demande s’il serait préférable de nier ou d’admettre. Elle le sait bien, l’issue sera la même. Elle sera malmenée quoiqu’elle dise.

   Ses deux ainés ne seront pas là pour la défendre et elle ne leur en veut pas. La vingtaine entamée, ils ont à présent la possibilité de se soustraire à l’enfer familial et ils font cela dès qu’ils voient arriver ces fêtes fallacieuses qui, pour eux, arborent des airs de drames.
Ses quatre autres garçons, qui ne sont pas encore adolescents, se retrancheront dans leur coin et attendront que l’orage s’éloigne. S’il ne fait pas trop nuit, et si la colère du monstre ne les happe pas à leur passage, ils fuiront dans le jardin. 
Elle fera signe à sa fille d’intercéder en sa faveur. Elle a sept ans, mais elle lui a déjà évité nombre de torgnoles. Elle s’agrippera à son père et de sa voix fluette elle le suppliera d’arrêter. Avec un peu de chance, il s’attendrira et il l’écoutera.

   Bien qu’engourdis par l’alcool, elle sait que les bras de son mari auront assez de vigueur pour la brutaliser. Évidemment, elle pourrait répliquer, le bousculer, une mauvaise chute est vite arrivée...!  Il suffit qu’elle le veuille un peu, mais quelle épouse a osé lever la main sur son conjoint, dans le village ? Pourquoi n’est-elle pas comme toutes ces victimes résignées qui acceptent leur sort sans se plaindre ? Ce n’est pourtant pas le courage qui lui manque, c’est juste que cela fait deux décennies que des bleus pleuvent sur son corps et son âme.  Si elle commet la malheureuse faute de se défendre, elle attirera l’opprobre sur elle-même, sa famille et ses enfants. La dignité de la femme berbère se mesure à sa capacité à endurer les abus de son homme sans protester.


   Les yeux de la petite fille vont de la télé au lit et de celui-ci à l’embrasure de la pièce. Plus l’heure avance, plus la peur comprime son ventre. Dans son regard, il fait déjà nuit. Le soleil peut remballer ses rayons. Elle ne pourra pas rejoindre sa copine Salima, pour jouer à la marelle dans le quartier, et sa maman ne se rendra pas chez sa grand-mère, comme elle avait coutume de le faire. Il est presque seize heures et son père n’est toujours pas là. Elle sait ce que cela signifie. Avec les années, le déjeuner est devenu pour elle, ainsi que pour ses frères, ce moment-clé qui, bien trop souvent, ouvre les portes du malheur. En effet, si le paternel ne rentre pas de sa sortie matinale au moment du repas, cela n’augure rien de bon.

   À vrai dire, les jours où il disparaît ainsi, tout le reste de la famille entre dans une temporalité bien singulière qu’elle seule connait. Pour chacun de ses membres, les minutes s’étirent en heures. Elles languissent, plantent leurs secondes acérées dans leurs estomacs, en se délectant de leur désarroi. Pis, elles les figent dans leurs postures. À peine s’ils osent remuer à l’endroit où ils se trouvent, persuadés qu’un simple mouvement de leur part suffirait pour précipiter l’arrivée du chaos. Telle une pluie fine, discrète, mais entêtée, la terreur s’immisce en eux, lentement, irrémédiablement.
Les gamins n’éprouvent même plus l’envie de brouiller cette quiétude plombée de leurs chamailleries habituelles. Scellée par le mutisme massif et grave de la mère, leur parole demeure prostrée au fond de leur gorge. Lorsque l’un d’eux s’aventure à émettre un son, celle-ci restaure le calme d’un « chut ! » menaçant qui laisse peu de doutes sur son humeur. Il faut se taire et mourir...

   À dix-sept heures trente, la maîtresse de maison s’arrache à son lit. Les poules, moutons et lapins doivent être nourris et personne ne peut faire cela à sa place. Bien qu’il fasse jour, elle préfère s’acquitter de cette tâche pendant qu’il est encore temps. Elle ne sait pas de quel noir la nuit va se vêtir. Alors, elle se rend dans la cabane où eux aussi sont accablés par l’attente et leur jette au sol de quoi tenir jusqu’au lendemain ; du pain sec et un peu d’herbe.

   Une fois la corvée des bêtes expédiée, elle doit maintenant servir le dîner à sa marmaille. Elle aurait aimé que ses enfants se débrouillent un peu seuls, mais elle ne peut pas compter sur eux. Elle s’exécute donc. Ses pas sont éteints, ses gestes, exempts de l’entrain qui les a animés en début de journée. Ils ne cherchent plus à tout faire, seulement à assurer le minimum.

   Le couscous à la viande qu’elle a cuisiné le matin pour marquer l’occasion a été à peine entamé au déjeuner . Il patiente sur une table, dans un amas de tristesse. La peur l’a figé, lui aussi. Elle en réchauffe juste de quoi garnir le fond des assiettes. Ce soir, c’est l’angoisse qui festoie. Les cuillères se porteront aux bouches, machinales et sans appétit.
   
   Elle n’aurait pas dû se donner tant de mal. En faisant tournoyer la semoule dans son tamis quelques heures auparavant, son intuition lui a ri au nez en lui répétant : « Tu te fatigues pour rien. Cet Aid n’est pas pour vous ! », mais elle a préféré ne pas l’écouter. Peut-être qu’il sera différent, peut-être qu’il ne sera pas gâché par les relents d’alcool, s’est-elle surprise à espérer. Elle ne voulait pas priver son foyer de ces odeurs de fête qui emplissent les demeures en ce grand jour.

   Elle s’empresse d’avaler la dernière cuillerée. Les enfants lui emboitent le pas. Vite, il faut débarrasser afin de laisser place au désastre. Quelques instants plus tard, chacun regagne sa retraite pour ruminer ses craintes à sa manière. Elle, sur le lit, et, eux, éparpillés sur le sol rugueux de la piaule.

   La petite fille plonge ses doigts dans son cartable, saisit un stylo noir et une feuille, et se met à griffonner un cercle sur lequel sa main s’acharne pendant de longues minutes. Pourquoi cette forme et pas une autre ? se demande-t-elle. Elle n’en a pas la moindre idée. Elle doit contraindre sa pensée à un effort d’analyse pour se rendre compte que cette boucle est en fait cette attente dans laquelle elle et sa famille se retrouvent si souvent emprisonnées. Oui, ce trait qui se ferme, qui avance vers le centre, et qui, petit à petit, mange la surface blanche, l’envahit, l’étouffe, c’est le père. C’est son arrivée qui approche. Telle une toile d’araignée, elle va fondre sur eux. Ce rond, c’est aussi ces taches de vin qui maculent son enfance et celle de ses frères.

   Absorbée par sa réflexion, elle finit par transpercer le papier de la pointe hargneuse de son crayon à bille. Tant pis, elle recommence le même dessin à un autre emplacement de la page. Cela l’apaise, car dans cette encre noire qui surgit sous ses doigts, se déverse l’angoisse qui s’est accumulée en elle au fil des heures et des années. Elle doit la sortir de son corps, ne serait-ce qu’un peu.

   Son geste est accompagné par une étrange pensée qui se manifeste à chaque fois que son père s’absente ainsi. Secrètement, elle prie pour qu’il ne rentre pas de sa virée enivrée. Elle l’imagine périr dans un accident de la route, lui et ses comparses et cela, elle doit l’admettre, lui procure un brin de soulagement. La mort est bien la seule chose qui pourrait les délivrer de leur calvaire, car sa mère n’aura jamais vraiment le courage de le quitter.
   
   Elle s’en veut de formuler un tel désir. Quel enfant peut souhaiter le décès de son parent ? Honteuse, elle s’empresse de le chasser de son cœur. Elle ignore si ses frangins entretiennent le même espoir. En revanche, elle sait que sa maman le partage. À maintes reprises, elle lui a confié son rêve de le voir crever, renversé par une voiture ou jeté dans un ravin. Elle le maudit dès qu’elle en a l’occasion. Cependant, ses paroles restent sans conséquence, puisque son père finit toujours par rentrer.
         
        Par moments, son arrivée revêt la forme d’un gros nuage épais et gris planant au-dessus d’elle et de ses frères, et menaçant de rompre au détour d’une minute ou d’une seconde.À d’autres, elle la vit comme une lame aiguisée faisant des va-et-vient incessants dans ses entrailles. 
Ils se sentent bien seuls. Leur maison est enserrée dans une grappe d’habitations qui, toute la journée, se sont animées des rires des enfants, de leurs jeux et des discussions joyeuses des femmes. La leur baigne dans un calme oppressant depuis le début de l’après-midi. Elle affiche la couleur du deuil, celui de l’amour et de l’insouciance qui se meurent.
   
   Les garçons sont ridicules dans leurs tenues toutes neuves. Chiffonnées par l’angoisse, elles ont perdu de leur éclat et semblent à présent affreusement incongrues. Ils se sont faits beaux pour autre chose que la fête. À l’instar de tous les bambins de leur âge, ils étaient heureux d’enfiler enfin leurs nouveaux habits. D’ailleurs, impatients qu’ils étaient à l’idée de les étrenner, ils sont restés éveillés une bonne partie de la nuit. La fillette, elle, a préféré retirer son pantalon blanc et son tee-shirt à fleurs, en voyant sa mère, juste après le déjeuner, ôter la jolie robe qu’elle avait endossée en fin de matinée. Elle aurait aimé garder ses vêtements un peu plus longtemps, mais on ne peut pas attendre ce qui vient, accoutrée ainsi, s’est-elle dit.
                  
                                                                      II

   Vingt-trois heures : quelque part dans le hameau, une rue mal éclairée sent des pas ivres et incertains arpenter sa surface. Les seuls, à cette heure avancée. Le voici qui arrive, un pan de son burnous trainant au sol. Il marche, tête baissée. Pourtant, dans son allure, il met tout ce qu’il lui reste de prestance, au cas où il y aurait des témoins. Surtout ne rien montrer. Demain il fera jour et il faudra affronter les regards.
Quelques mètres le séparent de la maison, de la scène où une fois encore il se livrera à une énième démonstration de son pouvoir. Il fera son entrée, en essayant de ne pas tituber... Il n’a pas bu. Il n’est pas saoul. À peine quelques bières partagées avec les copains.


   Lorsque sa silhouette apparait brusquement dans l’encadrement de la porte, sa femme se presse d’abandonner sa couche et se dirige vers le coin qui fait office de cuisine pour toute la famille. D’une main tremblante, elle prépare une assiette de couscous qu’elle met docilement devant lui, sans relever la tête. Contre son gré, elle se plie au devoir de le servir. Bien que tout son être l’exhorte à lui lancer le plat à la figure, elle se retient. À partir de maintenant, il scrutera ses gestes pour y déceler le moindre signe d’agacement qui fournira à son feu l’étincelle dont il a besoin pour tout dévorer.
Pourvu qu’elle ne le regarde pas. Il se sent jugé dès l’instant où elle pose les yeux sur lui et cela l’irrite au plus haut point. En général, il n’en faut pas plus pour qu’il ouvre les hostilités : « Quoi ? Qu’est-ce qu’il y a ? Y a un problème ? ». Pour lui, ces questions ont toujours constitué une bonne entame, puisqu’elles ont de tout temps suscité les mauvaises réponses de la part de sa femme. Enchainer ensuite les attaques n’est pas difficile. Dans son raisonnement embrumé par l’alcool, tout est reprochable.
   
   Si ce type d’apostrophes ne suffit pas à l’intimider, il envoie valser un objet ou deux. Ce genre de prélude aussi fait son petit effet sur elle. Toutefois, avant qu’il n’use de sa force physique, il prend le soin de donner à ses spectacles un semblant de cohérence. Il faut justifier le passage à l’acte et, pour cela, rien de tel que quelques insultes bien amenées : maudire sa famille, la traiter de trainée, lui dire qu’elle ne vaut rien sont autant de piques qui, invariablement, la font réagir. Blessée, elle riposte systématiquement, quitte à essuyer une avalanche de coups. C’est souvent de la sorte que ses poings courroucés trouvent le chemin vers son corps.

   En le voyant surgir des ténèbres et enjamber le seuil de la pièce de son pas faussement alerte, la fillette se roule en boule et cherche appui contre le mur qui est près de l’entrée. La paroi est froide, mais elle a besoin de quelque chose pour la soutenir et l’empêcher de disparaître.
Elle observe le revenant ; il a le visage sombre. Un sang noir saturé de ressentiment irrigue ses artères. En plus de l’haleine et de la démarche, l’ivresse du père a toujours été trahie par son teint et par son regard vitreux qui semble fixer un lointain, perçu de lui seul.

   Il retire son burnous, le flanque sur le lit puis se laisse choir sur un tabouret. Il se frotte les mains comme pour les débarrasser de ce qui les démange. Ses yeux croisent ceux de Salim, l’un des fils. Il l’interroge d’un air goguenard  : « Ça va, ay izem  ?  ». « Izem » : lion, en berbère. Un surnom dont il aime user pour moquer l’esprit rebelle de l’enfant. 
Méfiant, ce dernier se contente d’un hochement de menton en guise de réponse. Bien qu’il soit son préféré, il ne sait jamais quel sort lui sera réservé au cours de ces soirées-là. Parfois, c’est lui qui fait les frais de la colère de l’ivrogne, comme cette nuit où il l’avait attaché à un arbre après l’avoir roué de coups, uniquement parce qu’il lui avait désobéi la veille.
Cependant, certains jours, il le hisse au rang de martyr, et reproche à sa femme de le priver d’amour, trouvant là un motif valable pour la battre. La fillette se souvient des innombrables disputes qui ont ébranlé la tranquillité du foyer et dont la désaffection supposée de sa mère pour le frère a été le principal grief.

   La gamine continue de l’examiner à son insu. Il est pitoyable dans sa chemise beige, auréolée de taches de sueurs et de vin. Il est si faux dans cette allure de chef de famille respectable qu’il se donne avec ses costumes. Employé dans une banque nationale, ses uniformes ont toujours ajouté au prestige que son poste lui conférait. Que ce soit en semaine ou en weekend, il ne s’en séparait jamais.
Elle ne comprend pas comment on peut chanceler, gesticuler, se contorsionner, baver, fringué de la sorte. Et dire qu’elle avait éprouvé de la fierté, hier, devant ses camarades de jeu, en le voyant traverser le quartier après le travail, sa veste sur les épaules, et la cravate autour du cou. Son père était quelqu’un d’important, d’honorable a-t-elle pensé.
Ce soir, elle réalise avec un peu plus d’amertume que ni ses tenues impeccables ni son statut de fonctionnaire ne peuvent le prémunir de la décadence.

   Sa mère fait mine de ranger la vaisselle utilisée pendant le diner . Elle est de dos, mais la môme perçoit l’abattement dans ses mouvements. Elle épie de nouveau son paternel. Elle le surprend, toisant sa femme et crispant les lèvres dans une moue de mépris. Son cœur se serre. Le ressentiment qu’il a transvasé de verre en verre toute la journée commence à affluer à ses pupilles ternes.
Soudain, après s’être passé la main sur le visage, il s’adresse à elle : « Viens ici  », en lui désignant du doigt l’endroit où elle doit se mettre.
Elle se retourne et lui réplique sur un ton qu’elle veut léger : « j’arrive  ». Elle aimerait finir de ranger le reste des ustensiles, mais ne supportant pas l’idée qu’elle puisse le faire attendre, il réitère son ordre :

– Viiiiiiens iiiici, je te dis !

Ses mots sont pâteux. Alourdis par l’alcool, sa langue a tout le mal du monde à les articuler et à les pousser hors de sa bouche. Ils se trainent à sa surface, étirant leurs syllabes comme un mélange gluant. L’épouse devine, à son débit mortellement lent, que la discussion sera interminable.
Elle s’assied. « Me voilà  ! », soupire-t-elle, résignée et soumise. Si cela peut éloigner la tempête qui gronde... mais elle ne se fait pas d’illusions. Rien ne l’empêchera d’éclater.

   Le sol de la maison étant surélevé, la petite fille et ses frères ont le sentiment de partager la scène avec les deux protagonistes. Encore une fois, ils sont au premier rang d’un drame qui projettera ses éclaboussures sur leur innocence. Le néon qui, d’ordinaire, illumine toute la demeure, est éteint. Sa lumière franche et généreuse a toujours été insupportable en des nuits agitées telles que celle-ci. Seule l’ampoule, accrochée au-dessus de la cuisinière, est allumée. Son halo jaune peine à couvrir l’obscurité qui baigne la grande pièce. Comme dans tous les spectacles de mauvais goût, elle est blafarde. Elle éclaire à peine les visages. Malgré cela, elle convient à tous ceux qui sont présents, y compris aux gosses. Ces derniers n’osent pas remuer de crainte d’attirer l’attention sur eux. Et dehors, il fait noir. Ils ne peuvent pas fuir.

L’épouse attend l’objet des remontrances. Lui regarde sa cuillère triturer la semoule dans le plat, puis, relevant son front sévère, il énonce :

– Ta mère... Il s’arrête. Il ne veut pas abattre ses cartes d’un coup. Le silence qu’il observe lui permet à la fois de rassembler ses pensées et d’entretenir le suspense. Oui  ?
– Oui ?
– Elle a dit... quoi, qu... and elle e... st ve... nue hier ? La phrase est sortie, élastique, de sa bouche, comme une lave visqueuse.
– Je ne m’en rappelle pas. Qu’est-ce qu’elle a dit  ?
– Tu sa... is tr.... ès bi... en ce qu’elle a mar... monné. Ne fa... is pas l’inno... cente !

Il tente de compenser la lenteur de sa parole en accentuant chaque mot. Il tient à montrer qu’il maitrise ses propos. Comme d’habitude, son élocution sirupeuse suscite chez sa femme une nausée qu’elle a grand mal à réprimer.

– Je te jure que je ne sais pas de quoi tu parles.
– Qu... and, qu... and elle a... ap... porté ses fr. . . uits.... . Il sombre dans sa réflexion, oubliant d’achever sa critique.
– Oui ?
–Elle n’a ri... en ajouté en sor... tant  ? Il retrouve le fil de sa pensée.
– Non, elle les a mis là ; elle m’a demandé d’en donner aux enfants puis elle est rentrée chez elle.
– Hein? Il colle la main à son oreille droite, se rapproche d’elle, en faisant mine de ne pas avoir entendu. En réalité, il veut vérifier qu’elle ne ment pas, et pour cela, il n’y a pas mieux que de la faire répéter.
L’interrogatoire commence. Elle redit mot à mot ce qu’elle vient d’énoncer. Surtout ne pas recourir à une autre formulation que celle qu’elle a utilisée précédemment, si elle tient à ce que la conversation avance et que son supplice prenne fin.    
– Elle les a mis là ; elle m’a demandé d’en donner aux enfants puis elle est rentrée chez elle.
– Elle n’a fait au... cun commen... taire alors  ?

– Non, pas que je sache.
– Moi je l’ai en... ten... due mar.... monner quelque chose.

Il n’en démord pas. Il scrute ses pieds afin d’instiller le doute en elle. Elle suit son regard, dans l’espoir de trouver une réponse qui le satisferait, mais parterre, il n’y a rien, hormis quelques grains de couscous, semés par les cuillères malhabiles des gamins.

– Je ne vois pas.
– Qu’elle ne se sen... te pas ob... ligée de nous aider. Je tra... vaille, je peux nour…rir les miens. Je n’ai pas be... soin d’elle ! ». Il se tape le torse de son poing fermé pour réaffirmer sa force. Son débit s’accélère. Certains mots émergent entiers de ses lèvres, propulsés par la colère qui commence à le gagner. 
– Je t’assure qu’elle n’a rien dit, elle a dû se plaindre de sa fatigue, rien d’autre. Elle n’est plus toute jeune !

   Après tout, peut-être que sa mère a été trahie par un soupir ? Sans l’admettre à voix haute, l’épouse n’en exclut pas la possibilité. La vieille dame est consternée par l’insalubrité dans laquelle il laisse sa famille croupir depuis des années, mais delà à émettre une remarque devant lui! Elle connait son caractère belliqueux. Elle l’a deviné à maintes reprises, à travers les coquarts qui défigurent le visage de sa fille. 

   Instantanément, la gamine interroge sa mémoire. Elle était présente quand sa grand-mère s’est délestée de son panier en osier plein de victuailles. Son père regardait la télévision. Elle l’avait salué en déposant sa charge, avant de ressortir en baissant la tête. Elle n’a jamais été très à l’aise en présence de son gendre. Elle a toujours eu le sentiment de pénétrer un territoire non autorisé lorsqu’elle venait leur rendre visite.

– De toute fa... çon, je suis un vau... rien pour elle, mais ça, c’est ta faute ! 

   Il ferme les yeux, semble descendre au fond de lui-même. Lorsqu’il les rouvre quelques secondes plus tard, une lueur se met à briller dans son regard. Sa rage, parfaitement sobre, dangereusement lucide, finit de dissiper les dernières vapeurs de l’alcool consommé. Les mots se précipitent hors de sa bouche frémissante. Abreuvés par la fureur, ils sont de plus en plus alertes, tranchants. Ils ont retrouvé leur contenance.

– C’est toi qui la mon... tes contre moi avec toutes les sa... lades que tu lui racontes !
– Ce n’est pas vrai ! Je ne lui dis jamais rien... Elle n’a pas le temps d’achever sa phrase qu’il l’interrompt :
– D’ailleurs, tu vas arrêter de courir chez elle tous les jours. Dorénavant, tu lui rendras visite de temps en temps, c’est tout ! À ton âge, tu es encore incapable de quitter ses jupons  !

   Son ton est résolu. Il veut que son interdiction sonne ferme et non négociable. Il est ivre, mais pas fou. À l’annonce de sa décision, la petite fille se met à se balancer d’avant en arrière, le menton collé à ses jambes qu’elle a ramenées sous elle. Ses frères s’effacent davantage. Comment leur maman résistera-t-elle sans cette respiration qu’elle s’accordait ?

   Autant qu’ils se souviennent, ils l’ont vue se préparer, toujours aux alentours de quinze
 heures, pour se rendre chez sa mère et son arrière grand-mère qui habitent à quelques encablures de là. Chaque jour, ils l’ont observée accomplir le même rituel : se changer puis se laver le visage, avant de puiser une noisette de crème dans sa boite bleue de Nivéa et se l’appliquer sur la peau. Ils l’ont regardée souligner, d’un geste précis, ses yeux au khôl, en se contemplant dans le miroir rivé au mur de la chambre. Ils ont eu plaisir à admirer ces petits moments où elle prenait soin d’elle, car ce sont les seuls qu’elle s’autorisait.
Désormais, elle sera privée de tout cela. Voilà ce que leur paternel vient de décréter . Ils ne comprennent pas ; elle ne s’absente que le temps de prendre le café avec les deux vieilles dames et causer un peu. À dix-sept heures, elle se hâte de regagner son foyer et retrouver ses corvées.

 Leur maman rétorque en entendant ce verdict sans appel  : 
– Tu ne peux pas m’enlever cela. Tu ne m’enterreras pas vivante  !

Piqué par cette bravade, le père bondit de son siège en hurlant  :
– Tu feras ce que je te dis  ! Je te rappelle que c’est moi qui t’ai épousée ! Ce n’est pas toi  !  Les brumes éthyliques se sont entièrement estompées. Devant les mômes se tient, à présent, un individu enivré par la furie.

La mère se lève à son tour. Va-t-elle continuer à subir cela sans réagir  ? La voyant quitter sa place, il la somme de revenir : 
– Je n’ai pas fini ! vocifère-t-il.
– Que veux-tu ajouter après cela ? Excédée par cette injustice, elle fait fi de son ordre et se dirige vers la porte. Il se jette sur elle pour la retenir. Dans son empressement de l’atteindre, il bute contre les deux tabourets qui étaient disposés autour de la table et manque de tomber.
Il l’empoigne par les cheveux, la force à s’installer sur l’un des sièges restés debout.

– Je t’ai demandé de te rasseoir, salope !  L’insulte gicle crue, devant les enfants, terrifiés. Ta mère n’est qu’une vieille peau ! Et tes frères m’insupportent ! Ils pensent qu’ils sont mieux que moi. Eh bien, ce sont des moins que rien ! Surtout le psychiatre  ! Il se prend pour le Bon Dieu  ! Quand il se pavane dans les rues du village, il pourrait s’envoler tellement son égo est gonflé de fierté  !

– Laisse ma famille tranquille ! C’est grâce à elle que ta progéniture mange à sa faim ! Tous tes sous partent dans la boisson !

Elle n’a pas pu se contenir. Quitte à se faire rosser, autant lui asséner quelques vérités ! La réaction de l’homme est immédiate : son poing s’abat sur ses épaules telle une massue. Tout son corps est irradié par la douleur.

– Quoi !? Répète ce que tu viens de dire ! Tu me traites de poivrot, c’est ça ?! Retourne chez ta mère alors puisque c’est elle qui te nourrit  !

Il donne un violent coup dans le trépied sur lequel elle est assise. De ses mains, elle se couvre la tête et se met à sangloter.
– Allez  ! Debout  ! Je ne veux plus te voir ici ! Ramasse tes mioches et tes guenilles et dégage ! Trainée, va ! Je t’ai rétablie dans ton honneur en t’épousant, mal m’en a pris ! J’aurais dû te laisser moisir auprès d’elle !

La petite fille et ses frères sont suspendus à la bouche paternelle qui se tord et grimace pour produire davantage d’horreurs. Elle semble en ébullition.
S’ils ont vite perçu le motif de la dispute, la teneur de certaines injures demeure impénétrable à leurs jeunes caboches. Ils les ont entendues nombre de fois sans arriver à en mesurer la signification. Qu’insinue-t-il par « je t’ai rétablie dans ton honneur ». Avait-elle compromis sa réputation ? Si oui, dans quelles circonstances ? Ils devinent à peu près ce que le terme « honneur » désigne. Ils le définiraient comme quelque chose de blanc, d’immaculé, que l’on porte dès sa naissance, un peu comme un habit que l’on n’aurait pas le droit de salir. Mais l’association des deux concepts leur échappe entièrement.
Bien plus tard, la petite fille saisira toute l’importance de cette phrase. Sa maman lui avouera qu’elle avait été mariée à un autre homme avant lui. N’étant qu’une adolescente à l’époque, elle n’avait pu s’adapter à la vie conjugale et fût répudiée par la belle-mère.

   Cette fois, la femme refuse de se lever. Si elle abandonne son siège, il la mettra dehors. Ne la voyant pas bouger, il la traine au sol et lui réordonne de quitter la maison  :
– Allez ! Prends tes cliques et tes claques et Raus ! 

   Prononcée avec fracas, et aggravée par ce mot étranger dont elle ne connait pas la provenance, cette injonction ne manque jamais de la faire trembler. Son caractère irrévocable laisse en elle une honte plus bleue que les coups qu’elle reçoit. Le mépris dans lequel tout le village va l’enterrer sera plus grand que le tombeau que son mari lui creuse un peu tous les jours. Elle mourra dans chaque regard qu’elle croisera. Elle sera blâmée. Elle a dû commettre l’irréparable pour que son époux la chasse. Mieux vaut cesser de vivre que d’être répudiée de nouveau. 
Alors, comment éviter qu’il la congédie ? Une fois de plus, elle est jetée comme une malpropre, une femme de mauvaise vie, en présence de ses petits. Comment imposera-t-elle son autorité sur eux, elle qui est avilie de la sorte ? Où puisera-t-elle la force de rester, après cette énième humiliation? Ses sanglots se muent en plaintes. Elle ne peut que pleurer de rage. Tant pis si sa vulnérabilité est mise à nu devant ses gosses.

   La fillette s’effondre à son tour. Le corps de sa maman tout entier est traversé par de violents spasmes. Elle qui forçait le respect par sa stature et sa poigne, elle se tient là, devant eux, impuissante et complètement démunie. Elle a peur et elle a mal, comme une enfant. Cependant, ses larmes sont de celles qui ne sèchent pas et qui creusent les joues de leurs sillons d’amertume et de désespoir. Oui, les sanglots de sa mère ont quelque chose d’irrémédiable, de définitivement brisé. Tels des microséismes, ils secouent son âme et provoquent en elle des fissures qui ne se referment pas. Ils continuent de sourdre en elle, même les jours où son mari est sobre.

   La gamine croyait que si l’on grandissait, c’était pour ne plus avoir à pleurer. Elle pensait qu’à mesure que l’on avançait dans l’âge, un rempart se formait au bord des yeux et les rendait insubmersibles. Cette protection avait pour nom la pudeur ou le courage, or, vraisemblablement, sa maman en était dépourvue. Ou peut-être qu’il ne subsiste pas grand-chose de son système de défense, érodé qu’il est par les vagues successives qui l’assaillent si souvent.
Elle l’ignore encore, mais les larmes maternelles rouleront jusque sur son avenir à elle. Elles ruisselleront sur son futur de femme et d’épouse. On se marie pour servir d’exutoire à la force du conjoint. Insidieusement, cette idée assombrira le regard qu’elle portera sur tous ceux qui l’ont courtisée. Aucun amour d’homme, aucune tendresse n’arriveront à la déloger de son esprit.

   Lorsque la main de son père s’abat sur sa maman, celle-ci devient si petite. D’un simple mouvement, d’un seul, il la réduit à une môme terrifiée, mettant sa dignité d’adulte en poussière, mais aux yeux de la fillette, certains gestes la rabaissent plus que d’autres. Les coups qu’il lui assène au derrière, par exemple : ceux-là la ridiculisent plus que les gifles et plus que les horions qui fondent sur le reste de son corps. Ils n’ont rien de la drôlerie qui caractérise les films de Chaplin et qui la fait se plier de rire. Ils lui paraissent si choquants, si déplacés, sans qu’elle ne sache pourquoi. Est-ce parce qu’ils sont portés à une femme, ou est-ce dû au fait que celle qui en est victime soit celle qui l’a enfantée.

   Elle perd un peu plus foi en son papa ce soir-là. Ce qui lui montre est hideux et affreusement triste. De nouveau, il lui donne à voir la domination, la haine, la colère, l’humiliation, l’abus, l’insulte. Assise ainsi aux premières loges, elle a tout le loisir de vérifier la validité de la théorie qu’elle s’est faite en assistant aux multiples scènes de ménage de ses parents. La violence prend racine dans des cœurs désertés par l’amour et elle se cache sous les traits des visages les plus familiers. Par ailleurs, grâce à son père, elle comprend que les mots peuvent être minés et peuvent détonner à n’importe quel moment. 
 
   La chute de la djefna de couscous l’arrache à ses pensées. Sa mère l’a frôlée, en voulant esquiver les coups de son assaillant. Toute la semoule se répand au sol. Dans un élan de pudeur, le récipient se rabat sur elle pour protéger sa blancheur, comme l’on se précipiterait sur un corps dénudé pour le mettre à l’abri des regards.

   La fillette se dit qu’elle ne peut pas rester silencieuse. Elle se doit d’intervenir, bien qu’elle soit tétanisée. Si elle ne s’interpose pas, sa maman le lui reprochera demain. Elle ne peut compter sur ses frères. Prostrés, ces derniers observent la scène de loin.   
Rassemblant son courage, elle s’approche alors du monstre, s’accroche à sa jambe et le tire de toute la force de ses menus bras  :

– Papa, s’il te plait. Arrête  ! Laisse là tranquille, s’il te plait  !
 
Sourd à ses supplications, il poursuit  :

– Tu n’es pas une vraie femme  ! Sois comme tes semblables  ! Tu n’égaleras jamais Ouiza !  Ouiza, c’est la voisine qui habite à quelques mètres de là. Il aime la comparer, rien de mieux pour la rendre folle de jalousie.
Il ne sent pas les mains qui tentent de le retenir, pas plus qu’il ne remarque les visages défaits de ses fistons qui le scrutent depuis le début de son show. La gamine parvient à saisir ses doigts qui ne cessent de gesticuler. Des tremblements convulsifs les parcourent. Une écume blanche affleure aux commissures de ses lèvres. À présent, il a le regard qui se tient au bord du crime. Il s’éloigne de la suppliciée, d’un pas empreint de dégoût, avant de la charger de nouveau avec plus de véhémence.

– Et tu diras à ta mère qu’elle n’est plus la bienvenue chez moi  ! Sale garce !
– Papa, s’il te plait ! Ça suffit..  !

L’enfant est si fragile face à cette vague de haine qui ne semble reculer que pour déferler avec davantage de violence. Elle se sent emportée, entrainée par la houle. Elle reste suspendue à ses bras, sans qu’elle ne puisse les arrêter dans leur agitation. Soudain, la voix des voisins, Zina et Kader, se fait entendre  :

– Yamina ? Kaci ?

   Leur maison se trouvant de l’autre côté du mur, ils ne peuvent ignorer le chaos qui règne chez leurs amis depuis un peu plus d’une heure. Ce n’est pas la première fois qu’ils interviennent ainsi. Eux-mêmes se livrent régulièrement à ce type de scènes de ménage. Bien que les motifs de leurs disputes et les jours de leurs « représentations » soient souvent différents, les composantes de leurs shows sont quasiment identiques  : des coups, des cris, des larmes, des injures et leurs trois rejetons comme témoins privilégiés.
   
   Alertés par le vacarme, mais surtout animés par la curiosité, ils espèrent empêcher un drame. Ils connaissent les excès du mari. Quelques semaines auparavant, Zina, avait retiré un couteau des mains de l’ainé des garçons qui menaçait de s’ouvrir le ventre, sous les encouragements du père qui le mettait au défi d’aller au bout de son acte.

   Bien qu’ils s'interposent un peu tard, la pauvre femme leur est reconnaissante. Elle est déjà rassurée à leur apparition. Bien sûr, elle a honte que son couple attire ainsi l’attention dans le quartier, mais elle est soulagée de voir que ce sont eux qui viennent rétablir l’ordre. Ils ne les jugeront pas, puisqu’ils leur ressemblent un peu dans leurs déchirements perpétuels. Cela aurait pu être plus humiliant si c’était sa grande rivale, Ouiza, celle dont l’époux ne boit jamais et qui s’en vante dès que l’occasion se présente.

   L’acteur principal se sent galvanisé avec l’arrivée des nouveaux spectateurs. Kader est son compagnon de bouteille, mais aujourd’hui il a préféré rester sobre.
Il le saisit par le bras et le raisonne :

–  Alors Kaci  ? Qu’est-ce qu’il se passe ?! . La paroi qui sépare les deux habitations est fine. Rien ne leur a échappé de la dispute, mais ils font tous deux mine de ne pas savoir, d’être surpris:
– Arrête maintenant  ! Barka  ! Maudis le diable  ! C’est lui qui te pousse à agir ainsi. Laisse ta femme tranquille !
Zina éprouve un brin de fierté en voyant son homme dans le rôle du pacificateur. Toutefois, elle s’interdit de se réjouir. Elle sait que, aujourd’hui sauveur, il sera bourreau dans les semaines qui viennent, lorsqu’il succombera à son tour à l’appel de la bouteille.

   Kader parvient enfin à asseoir le diable sur le tabouret. Sa femme quitte la pièce, accompagnée de la victime. Elles sont toutes les deux silencieuses. Elles partagent la même infortune, inutile donc d’échanger le moindre mot. Elles parleront de l’incident plus tard, en l’absence de leurs conjoints.
Avant de retourner chez elle, Zina recommande à l’épouse meurtrie de rester dehors, le temps que son mari se calme.
   
   Que peut-elle faire d’autre à part se réfugier au creux des ténèbres ? Ses jambes tremblent encore. Elle doit reprendre son souffle. La brise de l’été caresse son visage bouffi par les larmes.
Elle patientera dans le noir. Le monstre finira bien par aller se coucher. Surtout attendre qu’il soit profondément endormi avant de rentrer dans la chambre. Elle n’a pas la force de subir davantage.
D’expérience, elle sait que la brutalité de son homme ne s’arrête pas avec l’intervention des tiers et qu’elle se poursuit souvent dans l’intimité. Elle connait les formes sournoises qu’elle revêt et les blessures qu’elle lui occasionne. Elle ne pourra émettre aucun cri, aucune plainte, de peur qu’elle ne soit entendue par ses enfants. Cette souffrance qu’elle endure dans le lit conjugal n’est pas dicible. Elle doit trouver le moyen de l’étouffer. Elle peut la rouler dans les draps glacés, la hurler à l’oreiller sourd, mais en aucun cas, elle ne doit l’ébruiter au-delà des murs de la pièce. 
   
   Pendant qu’elle attend ainsi sur une pierre dans le jardin, le voisin vient la rassurer, avant de regagner son domicile. Il ne se passera rien après son départ. Il faut juste que le mari dorme, et ensuite tout ira mieux.
Oui, la malheureuse ne peut compter que sur le sommeil, à présent. Il n’y a que cela qui pourra rendre son époux à lui-même. Petit à petit, les démons qui l’ont possédé pendant ces interminables minutes se retireront un à un, et le laisseront las et vidé.

   À son réveil, il sera un peu confus, il éprouvera même quelques remords, mais ceux-ci s’estomperont au fil de la journée. Pour la famille, la vie retrouvera son cours normal... jusqu’à ce qu’un verre de trop la fasse de nouveau basculer dans un torrent violent.
Le lendemain, c’est aux alentours de dix heures qu’il émerge de son antre. La nuit a été lourde. Elle a pesé de tout son poids sur son corps. À peine a-t-il pu se retourner dans son lit. Sa fille lui jette un regard froid et furtif. Elle est écœurée par ce voile d’embarras dans lequel il s’est drapé en sortant de la chambre. Elle feint d’être absorbée par sa leçon d’histoire.

   Il saisit son nécessaire de toilette et debout, face au petit fragment de glace collé au mur de la maisonnée, il se badigeonne les joues d’une épaisse couche de mousse. Bien qu’il se soit rasé la veille au matin, une barbe drue et sale a envahi son visage. La gamine a toujours adoré le voir déguisé de la sorte. Les nuages de crème lui donnent des airs de clown doux et burlesque, le rendant presque attachant. Elle pourrait être tentée de lui sauter au cou. Or, elle ne s’est jamais abandonnée à une telle spontanéité et ce n’est sans doute pas aujourd’hui qu’elle va commencer...

   La lame crisse au contact de la peau du père. À plusieurs endroits, elle fait apparaitre sur son sillage plusieurs constellations de pointillés rouges. Le chef de famille poursuit sa besogne sans prêter attention à ces égratignures. Une fois les joues propres, il plonge ses mains dans un récipient d’eau et se débarbouille la face. Quelques résidus de savon s’accrochent à ses oreilles. Il les retire en s’essuyant avec la serviette qu’il a préalablement posée sur son épaule.

   Il se racle la gorge, à la fois pour dissiper le malaise et pour marquer son retour dans le monde, puis s’assoit pour prendre son petit-déjeuner. Sa femme continue de vaquer à ses occupations  tout en l’observant à la dérobée. Elle a déjà mis son café au lait et une part de galette sur la table basse. Elle n’aura plus affaire à lui.

   L’écolière le regarde manger son repas avec soin et se demande si l’homme qui se tient là est le même que celui qui a insulté, hurlé, frappé la nuit précédente. Subsiste-t-il encore en lui des traces de ce monstre qui s’est emparé de lui ? Dans quel abysse s’est-il retranché ? Quand ressurgira-t-il ?  Son visage n’est plus gris à présent. Il est juste un peu boursouflé. Il n’a pas repris tous ses traits habituels.

   Se sentant épié, le père tourne la tête vers elle et lui propose un bout de pain. Elle lui répond non d’une voix à peine audible. Il n’insiste pas. Un mal de crâne lui comprime les tempes. Il restera mutique une bonne partie de la journée.
Le brin de toilette n’a pas suffi à le libérer de l’odeur âcre qui l’avait enveloppé la veille. Mélange d’alcool, de tabac et de sueur, celle-ci demeure suspendue au-dessus de lui comme la fumée d’une déflagration. Longtemps, cette odeur sera pour elle celle des bleus et des abus.
« Modifié: 13 Novembre 2020 à 05:53:34 par Lilyofthewest »

Hors ligne Luna Psylle

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Re : L'attente
« Réponse #1 le: 10 Novembre 2020 à 17:10:12 »
Salut,

Pour la forme :

Je n'ai pas retenu de fautes d'orthographe ou de conjugaison particulières.

Citer
   Lorsque la main de son papa s’abat sur sa mère, celle-ci devient si petite.
Le parallèle entre "papa" et "mère" me perturbe. L'impression que ça me donne est qu'avec "papa", une appellation plus affectueuse, elle essayait de se raccrocher à son père alors qu'avec "mère", une dénomination plus qu'un moyen affectif de la nommer, elle essaye de se détacher de sa mère. Pourtant, c'est plutôt l'inverse qui se dégage de manière générale du texte.

Autrement, quelques retours à la lignes incongrus - exemples :

Citer
   Les garçons sont ridicules dans leurs tenues toutes neuves. Chiffonnées par l’angoisse, elles ont perdu de leur éclat et semblent à présent affreusement incongrues. Ils se sont faits beaux pour autre chose que la fête. À l’instar de tous les bambins de leur âge, ils étaient heureux d’enfiler enfin leurs nouveaux habits. D’ailleurs, impatients qu’ils étaient à l’idée de les étrenner, ils sont restés éveillés une bonne partie de la nuit.
La fillette, elle, a préféré retirer son pantalon blanc et son tee-shirt à fleurs, en voyant sa mère, juste après le déjeuner, ôter la jolie robe qu’elle avait endossée en fin de matinée. Elle aurait aimé garder ses vêtements un peu plus longtemps, mais on ne peut pas attendre ce qui vient, accoutrée ainsi, s’est-elle dit.

Citer
   La gamine croyait que si l’on grandissait, c’était pour ne plus avoir à pleurer. Elle pensait qu’à mesure que l’on avançait dans l’âge, un rempart se formait au bord des yeux et les rendait insubmersibles. Cette protection avait pour nom la pudeur ou le courage, or, vraisemblablement, sa
maman en était dépourvue. Ou peut-être qu’il ne subsiste pas grand-chose de son système de défense, érodé qu’il est par les vagues successives qui l’assaillent si souvent.

J'ai aussi eu quelques difficultés par rapport aux dialogues :

Citer
– Ta mère... . Il s’arrête. Il ne veut pas abattre ses cartes d’un coup. Le silence qu’il observe lui permet à la fois de rassembler ses pensées et d’entretenir le suspense. Oui  ?
– Oui ?
– Elle a dit... quoi, qu... and elle e... st ve... nue hier ? . La phrase est sortie, élastique, de sa bouche, comme une lave visqueuse.
– Je ne m’en rappelle pas. Qu’est-ce qu’elle a dit  ?
– Tu sa... is tr.... ès bi... en ce qu’elle a mar... monné . Ne fa... is pas l’inno... cente !

Points de suspension suivis d'un point en première ligne. Ou point d'interrogation suivi aussi d'un point.
Et je trouve la différence entre la narration et le dialogue pas forcément faciles à discerner l'un de l'autre.

Pour le fond :

La lecture est fluide, le sujet abordé plutôt dur. Je ne sais pas quoi dire de plus. On a l'impression d'entrer dans une bulle (pas forcément agréable) dont on nous oblige presque à ressortir, alors même qu'on en devine la suite, voir peut-être la finalité à long terme.

En te souhaitant une bonne journée.
ar lath ma, vhenan
source avatar - The secrets of darkest magic, by Nipuni

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Re : L'attente
« Réponse #2 le: 11 Novembre 2020 à 08:16:42 »
bonjour Luna,

Merci d'avoir pris le temps de lire mon post et de m'avoir fait part de ton ressenti. Il y a effectivement des choses à reprendre au niveau de la narration.
bonne journée à toi

 :)

Hors ligne Cendres

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Re : L'attente
« Réponse #3 le: 11 Novembre 2020 à 14:26:46 »
Merci pour ton texte.

Au début je l'ai trouve un peu long avant de rentrer dans l'histoire et je ne comprenais pas pourquoi avoir choisi une famille berbère.
En avançant dans ton texte j'ai compris l'importance de ton début et lieu de l'action.
Les enjeux étant différents que dans une famille "occidentale".

Ce quartier est composé de mari violent. Je trouve cela pas mal de faire intervenir les voisins, dont le mari a les même travers, et qui vont vouloir calmer le père. Il y'a un cote vrai dans cela.
"Celui qui désespère des événements est un lâche, mais celui qui espère en la condition humaine est un fou."
Albert Camus

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Re : L'attente
« Réponse #4 le: 11 Novembre 2020 à 20:10:29 »
Bonsoir

Tu rends bien les incomprehensibles reproches de l epoux qui cherche querelle !

J ai connu cela chez mon pere - sans les coups.............


J ai compris plus tard que jeune on fait la fete puis on devient poivrot ( moins drole ) et je ne me suis plus lache.

Une coquille :
Citer
Alourdis par d’alcool
l alcool.

Et j ai eu du mal a passer du burnous au costume ! :)
Je ne crains pas d etre paranoiaque

"Le traducteur kleptomane : bijoux, candelabres et objets de valeur disparaissaient du texte qu il traduisait. " Jean Baudrillard

Hors ligne Lilyofthewest

  • Tabellion
  • Messages: 32
Re : L'attente
« Réponse #5 le: 13 Novembre 2020 à 05:51:03 »
Bonjour txuku,

Merci d'avoir lu mon post, malgré sa teneur un peu glauque :)
Je comprends que le passage du costume au burnous soit un peu perturbant mais chez nous, cela est assez courant!
je corrige la coquille que tu as relevée
merci encore une fois de ta lecture.


Cendres,
un grand merci à toi aussi. Il faut un peu de courage pour aller au bout du texte, vu sa longueur et son contenu :)

à bientôt,

 


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