Nous deux, seuls dans cette cabane non gardée du Vercors, face à face sur cette table en bois délavé dans une pièce faiblement chauffée par un bois en braises, à déguster un riz blanc légèrement parfumé au parmesan et à picorer dans une boîte de sardines. Manger me fait un bien fou. L’eau de ma gourde a un parfum de chlore immonde. Je n’ai plus le droit de boire l’eau de la source directement. C’est pour moi une vraie punition. Ou alors, comme cela a déjà pu arriver par le passé, mon corps a décidé de se mettre en mode de survie, pour éloigner les indésirables qui auraient pu gâcher mon moment avec ce garçon que je regarde inlassablement sous toutes les coutures. Un pique-assiette, une fille trop extravertie, et la menace d’une météo exécrable. Il n’est d’ailleurs nul besoin d’ouvrir la porte pour constater que la situation dehors ne s’améliore guère. Par la fenêtre, nous pourrions guetter les premiers flocons. Mais les températures trop clémentes ne font que disperser des gouttelettes qui s’échouent, grossissent, et finissent par glisser comme des larmes sur le carreau embué. En levant la tête, je remarque à l’autre bout de la pièce une tablette en hauteur sur laquelle trône une boîte métallique. La curiosité est plus forte que le ménage. Tout est sale, notre vaisselle est éparpillée mais le temps doit encore s’égrener petit à petit pour que cette journée maussade se termine. Alors, pourquoi ne pas ouvrir les trésors ? Depuis combien de temps cette boîte discrète est-elle restée inviolée ? Qui du randonneur pressé ou de passage a eu le temps de s’y intéresser ? Alors, sous les yeux intrigués de Mick, je me lève pour m’en emparer.
« Biscuits bruns Grenoble ». Le couvercle est tout cabossé et la peinture s’écaille par endroits. Un sourire béat, je me colle près de Mick pour nous laisser ensemble la surprise de la découverte. En poussant sur les angles avec les ongles, le couvercle saute. À l’intérieur, un petit roman de poche qui occupera peut-être mon après-midi, ayant déjà lu « La Plus que Vive », qui de toute façon est entre les mains de Mick. Il y a aussi un jeu de trente-deux cartes dans un étui qui n’est plus de première jeunesse. Mais la vraie curiosité est en dessous. Dans une pochette plastifiée soigneusement rabattue, se trouve un carnet d’écolier s’apparentant aux cahiers de brouillon que l’on nous fournissait en primaire, faits en papier recyclé grisâtre et tatoués de gros carreaux. J’ouvre la couverture et lis à haute voix :
- « 20 mars 2007. Je dépose ce carnet dans cette boîte dans la cabane de la Jasse du Play, espérons qu’il se remplisse au fur et à mesure des jours, des mois, des années, d’évènements originaux, personnels ou simplement de vos impressions en arrivant ici. Je crois que je suis bloqué ici plusieurs jours par une tempête de neige. Je n’ai plus que trois jours de vivres. Je devrai peut-être redescendre au plus vite dans la vallée. La source ne coule plus à cause du gel. Je fais fondre la neige sur le poêle pour m’hydrater. La solitude m’obsède. Écrire me permet de pas devenir fou. Jean-Michel.
« 21 mars 2007. En fin d’après-midi, le soleil est apparu. Aujourd’hui, les jours deviennent aussi longs que les nuits. Dans la neige, à proximité de la cabane, j’ai trouvé des traces de lièvre, de blaireau et de martre.
« 22 mars 2007. Personne n’est venu ici lors de mon séjour. Je quitte finalement cette cabane avec regret, le beau temps est revenu, les skis me seront bien utiles pour rejoindre Corrençon. Jean-Michel.