Ils entrent en scène. Elle le voit. Elle hurle et part en courant. Il reste seul un temps.
Elle revient un bandeau sur les yeux. Elle bute contre lui et tombe par terre avec un cri d’agonie.
Elle- Ne me touche pas. (un temps)
Lui- (il s’approche) Comment est-ce que tu vas ?
Elle- (toujours à terre) Comment est-ce qu’on s’en va ?
Lui- Où est-ce que tu veux qu’on aille ?
Elle- Là où tu n’iras pas.
Lui- Je comprends pas. Qu’est ce qu’il y a ?
Elle- Tu n’as pas vu ?
Lui- Tu es entrée avec ton air de femme qui se sait belle, tu m’as regardé, un temps, où tous les temps ont eu le temps de défiler, puis tu as hurlé.
Elle- Je suis sortie, je suis entrée. Avec un air de femme qui ne sait plus rien. Seulement que tu es beau.
Lui- Je ne le suis plus maintenant que tu as mis un bandeau.
Elle- La laine te quadrille le corps, j’y suis à l’abri.
Lui- Mais moi je t’aime et je veux voir tes yeux.
Elle- Je les perds si tu les prends.
Lui- Je t’aime, je te les rendrai.
Elle- Non. Ce n’est pas que la beauté est égoïste. Seulement elle oublie qu’elle existe. Et que les autres existent.
Lui- Enlève ce bandeau s’il te plaît.
Elle- Tu ne comprends pas qu’il sauve notre amour ?
Lui- Je ne veux pas te faire peur. Je veux t’aimer doucement.
Elle- Orphée est mort en regardant la beauté. Je ne veux pas mourir. Je veux t’aimer doucement.
Lui- Tu veux dire que la femme d’Orphée n’a jamais été belle avant leur dernier moment ?
Elle- Elle était jolie. Tu étais joli.
Lui- Mais pourquoi est-ce qu’aujourd’hui je deviens beau ? Je ne veux pas être beau si je ne peux plus t’aimer doucement.
Elle- Le théâtre y est peut-être pour quelque chose. L’odeur des rideaux, de la salle, la texture des planches, la lumière des lampes… Tout ça concoure à mêler l’encre au mythe. Les comédiens entendent le texte.
Lui- Sortons du théâtre.
Elle- Non. Il se passe quelque chose de trop grand pour le fuir. De toute façon nous ne le pouvons pas. Une fois qu’on a goûté à la mort on n’en finit pas de mourir.
Lui- Nous sommes faits comme des rats alors ?
Elle- Non. Toi tu es une fée.
Lui- Nous sommes faits, mais ce n’est pas la défaite.
Elle- Ni la fête. Et je n’ai pas envie de jouer à paronomase avec toi aujourd’hui. Car demain je ne pourrais pas dire aujourd’hui.
Lui- Enlève ce bandeau.
Elle- Je m’appelle Sémélé et je t’ai reconnu Zeus !
Lui- Si je suis un dieu laisse moi te faire déesse.
Elle- Je vais brûler mes yeux bleus. La pureté est une douleur.
Lui- Mais je ne suis pas un dieu, je t’aime, ne me repousse pas !
Elle- Tu as les mains d’un homme que je pouvais aimer ne le connaissant pas. J’ai vécu en aveugle un amour de terrienne. Et maintenant que le ciel transfigure ton visage je deviens aveugle.
Lui- Quelle différence ?
Elle- (elle devient très professorale) J’ai toujours eu les yeux fermés. La naissance démantèle ce toujours. Les morts gardent les yeux ouverts l’éternité. Devenir aveugle c’est posséder la vérité.
Lui- Mais si tu meurs, je serais exclu d’elle.
Elle- Ta vérité ne peut souffrir deux corps.
Lui- Stop. Ça suffit maintenant. Je t’aime, tu m’aimes, et ces mots nous ont toujours fait vivre au sein de l’éternité. (il lui enlève le bandeau)
Elle- (elle hurle) Normalement les anges ne portent pas les habits du diable !
Lui- Je ne suis pas un ange !
Elle- (elle pleure) Mes larmes ne le chantent-elles pas ?
Lui- Tu es toute mouillée, tu vas prendre froid...
Elle- Au moins je te vois moins, tu es tout flou, flou, flou
Lui- Et toi jolie, jolie, jolie…
Elle- On dirait le soleil qui complimente une comète
Lui- Non, le jour qui complimente la nuit.
Elle- Retournons-nous, je suis à sec (elle n’a plus de larmes)
Lui- (il lui attrape le visage) Non !
Elle- (elle pleure) Ah oui, il en restait !
Lui- Mon amour, que puis-je faire pour te sauver ?
Elle- Accomplis toi dans la lumière.
Lui- Elle n’existe qu’auprès de ton visage.
Elle- Sors de ce théâtre et fais du monde un théâtre. Les mères meurent en couche pour la venue du messie, et moi je me sacrifie. Sors de mon amour et proclame au monde que l’amour réside au-delà du visage !
Lui- Mon amour, que puis-je faire pour te sauver autrement qu’en te perdant ?
Elle- En te perdant.
Lui- Je dois changer ?
Elle- Oui, redevient doucement joli. Le beau est une violence incompatible.
Lui- Je peux grossir un peu.
Elle- Ce serait trop long. Tu sais, si je suis prête à sacrifier le messie par amour-propre, pour retrouver mon amour et jouir doucement du tien, si je suis capable de priver le monde de celui qui abolirait les privations, c’est que je suis franchement égoïste. Je souffre, cela décide de tout. J’atteins en ce moment une limite. Si je la dépasse, mes larmes se changeront en armes, ma souffrance en haine.
Lui- Je peux grossir beaucoup.
Elle- Ce serait trop long. Ma souffrance est dangereuse et ne connaît pas la patience. Tu ne veux pas que je souffre ? Tu ne veux pas que je te haïsse ?
Lui- Que tout redevienne comme avant.
Elle- Tout a été construit sur un mensonge. Il ne reste plus qu’à détruire la vérité pour sauver ses effets.
Lui- Je t’en prie.
Elle- Tu es sûr ? On ne te priera plus.
Lui- (il opine) Sûr.
Elle- Fais une grimace pour voir. Oui, le nez aplati comme ça, débrouille toi pour que ces narines remplacent tes joues. Écrase je te dis.
Lui- Aide-moi !
Elle- J’ai peur que ta peau ne soit trop douce. Je vais mettre mes gants, on est jamais trop prudent. (elle mets ses gants puis lui écrase le nez)
Lui- Tu as entendu ?
Elle- Ta voix qui dit : tu as entendu ?
Lui- L’os vient de se fracturer.
Elle- Qu’est-ce que tu me chantes ? Ce n’est qu’une grimace de nez, d’ailleurs bien parti pour renifler tes oreilles. Tu as mal ?
Lui- Ça va.
Elle- Tu ne pourrais pas faire un effort, être un peu faible pour une fois…
Lui- Tu as fait tomber le nez par terre (en effet le nez gît par terre)
Son nez- Je suis né !
Elle- Laisse-moi te regarder sans lui… (elle hurle)
Lui- Ça a marché ? Je suis de nouveau normal ?
Elle- (lamentations) Il y avait un ciel au-delà du ciel ! Un beauté plus belle que la beauté ! Tu n’es plus le prophète annonçant Dieu, tu es Dieu s’annonçant sans parole ! (temps) Qu’est-ce que tu fais avec tes mains ? Tu essayes d’essuyer le sang ?
Lui- (penaud) Je me disais que le rouge était la couleur du soleil qui se couche…
Elle- Le rouge est bien plus que la mort.
Son nez- C’est le parfum d’une rose.
Elle- Oui rouge, rouge des lèvres qui baisent les fronts, rouge des étoiles et des coraux qui perlent les mers, (rouges) des poissons clowns qui les justifient, rouge des coccinelles hermès des vœux, rouge, rouge de la pomme qui sauve les hommes en permettant les anges, rouge du stigmate sublime qui invente la religion. Ton rouge est une auréole de grandeur, donne-moi tes mains, elles si sales d’une blancheur que notre amour ne peut
Lui- Il me restera les bras pour adorer tes courbes
Elle- Mon corps sera à toi quand le monde ne sera plus éblouit du tien
Lui- Je vais chercher un couteau ?
Elle- Oui, comme ça il passe aussi sur la gorge de l’innocence.
Lui- Laisse, je m’occupe de tout. (il se coupe une première main, puis il est un peu embêté) Hm c’est embêtant.
Sa main- Je peux t’aider ?
Elle- Tu ne lui appartiens plus ! Donne mon amour. (elle prends le couteau et lui coupe l’autre main et les deux bras)
Son autre main- Mon amour !
Sa main- Je t’aurais moi même passé la corde autour du cou si j’avais pu !
Son autre main- Monte sur ma paume, allons gribouiller de nouveaux évangiles !
Sa main- Ce seront des livres de coloriages !
Son autre main- Et tu poseras nue accoudée à la cigarette
Sa main- Mon artiste !
Son autre main- Ma muse !
Son bras- Nous irons danser pour vendre leurs promesses sur les marchés !
Son autre bras- Et les hommes partiront en embrassant leurs bras
Son bras- Et les orteils apprendront à prier !
(ils sortent)
Son nez- Ah de l’air, de l’air et de l’air je sens… comme une odeur de parfum qui s’enfuit. Chassez le naturel d’une narine il revient dans l’autre ! Je sens des épaules à l’agonie, oui les omoplates ont une senteur particulière, une sorte d’encens transmis de génération en génération qui contribue à la noblesse de leurs traits. Les épaules, avec maintes préciosités, font leurs adieux au cou, à la gorge qui de nature généreuse leur concèdent quelques vins de bonne qualité. Il faut savoir que le haut du buste est l’espace de l’orgueil. Hommes et femmes y plongent leurs désirs en même temps que leurs yeux. Et les clavicules ne se lassent pas de rappeler qu’elles sont reines de ce royaume favorable aux jouissances les plus luxurieuses. Mais depuis que l’homme est devenu ange, tout cela a été perverti, un peu comme des soutanes très laides vous donneraient des coups. Étrange paradoxe ! Les perles attirent moins que les ronds de crasse. Jusqu’alors on laissait les haleines embrasser ces plaines là mais maintenant que toutes les bouches du monde rêvent de s’y abreuver, il faut tout embraser. Elles se sont accrochées longtemps aux omoplates mais elles ont fini par tomber. Les épaules et à leur suite, beaucoup de simagrées.
Lui- Mon cou s’allonge jusqu’à mes jambes !
Une épaule- Ciel qu’il est vilain !
Une autre épaule- Dire que nous avons été ses hôtes !
Une épaule- Ou plutôt ses hôtes !
Elle- Fermez vos aisselles les pouffiasses. Vous jugez la beauté à l’aune d’un coup de pinceau quand c’est d’un coup de couteau dont il faut pour élaguer tout le maquillage et son cortège de mensonges !
Son nez- Elle renifle, je sais reconnaître le confrère malade. Elle a encore échoué.
Une autre épaule- T’entends ce que dit le délicat ? La petite pouffe a échoué. Elle dit qu’il est encore trop beau !
Une épaule- S’il pouvait au moins être beau…
Une autre épaule- Ou juste un peu beau…
Une épaule- Même presque beau…
Elle- (elle hurle)
Lui- Un christ ça fait crier !
Elle- Tu es sublime. Sublime ! Sublime !
Lui- Je suis ton tableau.
Elle- Mais ce n’est pas moi qui suis l’artiste ! Qui est l’artiste ? Qui est l’artiste ? Je colle la première épaule sur ton oreille. La seconde sur ton épaule. Je rattrape les mains et les bras en bord de scène. Sur ta joue ton nouveau nez est une phalange. Et tu en auras trois, un sera près de ta côte. Tes mains remplacent les sourcils. J’arrache tes cheveux. Ils recouvrent tes bras. Tu es poilu comme un poilu au sortir de la guerre. Avec ton bras, une écharpe. L’autre est un second sexe.
Son nez- L’amoureuse recule de quelques pas et prend le temps de respirer. Puis elle se pince le nez, il faut dire que l’odeur de la colle se marie assez mal avec celle de la laine, même si elles ont toutes deux participé du picasso. Mmh, une odeur de menthe fraîchement coupée, il a ouvert la bouche, il va parler.
Lui- Où est l’artiste que je le prenne dans mes bras ? Elle me regarde et ne souffre plus. Le paradis est enfin à nos pieds !
Elle- Ne me regarde pas.
Lui- Mais…
Elle- Tu me regardes trop.
Son nez- Oui moi aussi je l’avais senti…
Elle- Je dois détruire tout ce qui me détruit. Là tes yeux dévorent les miens. Je parle avec les dernières forces qu’il me reste. Je ne sais pas comment j’avance jusqu’à toi, comment je… ah...
Son nez- Laisse ma belle, je prends la réplique. Hm hm. Donc, comment moi, oui moi, comment je fais face à ces yeux, moi, qui jusqu’à ce jour... n’ont jamais été des yeux. Étonnés, éberlués, ils paraissent naître à chaque instant pour y découvrir la lumière. Je suis mère d’un bébé amnésique, comment peut-il y avoir de l’amour ? Ces yeux d’artiste m’émerveillent autant qu’ils me dégoûtent. Car ils me crachent à la gueule et m’insultent de vieille.
Elle- Merci mon chéri, ça suffit.
Lui- Mes yeux feraient ça dans mon dos ? Et moi qui leur accordait ma confiance…
Elle- Je suis tombée amoureuse d’eux. Et ils m’ont fait croire qu’ils avaient des souvenirs des miens.
Lui- Je pleure.
Elle- Oh non ! Pas les larmes ! Elles sont la signature du sublime !
Lui- Ma bouche n’en fait qu’une bouchée.
Elle- Ferme les yeux.
Lui- Est ce que je peux me regarder dans le miroir une dernière fois ?
Elle- Tu risquerais de t’y reconnaître. Ferme les yeux.
Lui- Attends, laisse-moi te regarder.
Elle- Une dernière fois où je ne te regarde pas.
Lui- Tu es jolie. Tes sourires vont me manquer.
Elle- Tu les entendras. Comme les clins d’œils que j’y glisserai. Mais avant… (elle lui arrache les yeux)
Lui- Tu es jolie, jolie, jolie…
Elle- Tu pourrais m’insulter de te réduire en charpie. Mais tu es un sacrifice.
Lui- Je t’aime.
Elle- Mais je… Je te tiens ! C’est ta bouche la coupable ! Elle persiste à aimer, à embrasser quand le monde et ses raisons s’écroulent. Elle doit partir avec lui pour ne plus éblouir nos misères.
Lui- Ma bouche ?
Son nez- Je prendrai soin d’elle.
Lui- Mais si ma bouche s’en va où ira ma voix ?
Son nez- Elle mourra pour accorder à la bouche la sienne
Lui- (il chante le es muss sein de bethov en faisant tout seul les questions et les réponses)
Elle- Je ne prive pas le monde d’un soliste. N’importe qui peut l’être.
Son nez- (il chante faux le es muss sein)
Lui- Est-ce que je peux boire une dernière fois ?
Elle- On va faire mieux que ça. (avec un pommeau de douche elle l’asperge. Tous les membres qui avaient été collés tombent.)
Sa main- Nous sommes libres !
Sa phalange- Nous partons ?
Elle- Restez, vous constituez une chorale misérable capable d’entraîner le chef aux bas-fonds !
Son autre bras- Par curiosité nous restons.
Lui- Je peux t’embrasser une dernière fois ?
Elle- J’ai envie de t’embrasser, je dois refuser tu comprends ? Nous nous embrasserons juste après. (elle va lui couper la bouche)
Lui- Je ris, je ris, je ris…
Sa bouche- Je ris, mais moi je me moque !
Son nez- Embrassez-nous !
Sa bouche- Je mangerai les moins jolis !
Sa phalange- L’amoureuse recule de quelques pas et écrase un bras.
Elle- Regarde-moi, parle-moi, respire-moi…
Sa phalange- Lui, écoute le son de ses ordres pour marcher jusqu’à elle.
Son autre bras- Exaspérée par sa démarche d’empereur elle lui fauche les jambes.
Sa jambe- Son buste écrase l’autre jambe !
Son autre jambe- Partez sans moi.
Son buste- Je suis libéré, je te libère.
Sa phalange- Il ne reste plus qu’une tête dépourvue de ce qui fait le visage.
Son œil- Quoique le menton, les joues, le front et les oreilles manquent à l’appel.
Son cheveu- Et nos enfants y naissent encore
Son autre cheveu- Les poils sont des barbares qui n’ont rien d’enfants.
Son poil- Au moins l’on s’attarde à nous détruire singulièrement.
Son nez- Mais moi de quoi est-ce que j’étais coupable déjà ?
Son œil- Ce n’était pas nous.
Son nez- Je suis amoureux.
Sa bouche- Moi libertine.
Son autre cheveu- A la guerre !
Elle- (elle hurle et jette la tête au loin, qui rebondit un peu. Pendant qu’elle pleure, les membres disparaissent peu à peu avec leurs lots de banalités. Un long silence entrecoupé de vie.) Ton amour enfle, s’étend, s’aggrave et le mien à son bras fait figure d’accessoire. Je ne t’aime pas moins à mesure que tu aimes mieux, seulement je m’éprouve incapable de porter l’amour. Face au tien mon amour n’a qu’une empreinte, qu’un poids, qu’une couleur, face au tien il n’est plus rien, rien qu’un membre du tien. Ton amour gonfle, s’accélère, en s’enrichissant de tous les amours du monde il irrite les prospérités, confisque les propriétés, et condamne l’amour en s’y comparant. Non. Tu ne compares rien, jamais, la différence est inconnue à ceux qui confondent les couleurs et les prénoms des gens pour les baptiser enfants. Il n’y a plus de valeurs depuis que les valeureux ne les mettent plus en péril. Qui peut accepter le cadeau sans le mériter ? Et devant un tel cadeau quel autre cadeau offrir ? Le merci n’est pas un cadeau et pourtant il n’en existe pas d’autre. La reconnaissance s’instaure de toute part, jusque dans les gestes de haine et de crucifixion. Vous croyez dire je t’aime mais vous lui dites merci. Vous lui crevez l’œil ? Il vous le permet. Vous pansez ses blessures ? C’est lui qui panse les vôtres. Vous n’êtes rien d’autre qu’une vingtaine d’années destinés à vieillir au sein de sa jeunesse éternelle. Vous êtes un chapelet, un ostensoir, une guerre sainte, un bout de vitrail dont la couleur naît de sa résidence, au cœur de cette église, parmi tant d’autres métonymies et de charades conduisant au ciel. Pour l’instant je suis la seule enluminure de ta lumière mais d’autres fleuriront près de tes pas si tu sors de là. Et je serais jalouse de la joie. Je perdrai la foi de rencontrer celles qui ne seront pas miroirs de la mienne mais sœurs jumelles. Je dois être première et dernière, tu comprends ? Je suis humaine. Je dois te tuer. Bien-sûr je me demande ce que tu en penses, si tu es d’accord. Tu ne distingues pas le temps. Tu ne calculeras pas tous les espoirs noyés par le crime de cette femme qui souffre. Une souffrance a plus de chair que leurs joies en germe. Et je me connais suffisamment pour savoir que de leurs joies la mienne ne pourrait naître. Je ne sais pas vivre par substitution. Alors que tu ne vis que de ça. Tu concèdes et ne diminue jamais. A la reconstitution de mes fragments il manquerait encore quelque chose. Quand ta totalité habite tous les membres du monde. Je ne parle pas des tiens, eux ne valent pas mieux que moi. Je parle de ceux qui croiront grâce à toi au sens des paroles, à la nécessité du rire. Tu ne les entends pas encore. Le matin j’étais la seule à raconter mon rêve. J’aurais dû m’en douter, c’est vrai que c’est louche, un homme abandonné à la plénitude des nuits, à la permanence de rêves noirs, blancs, rouges, granuleux ou tièdes… des sensations qui n’en sont pas, ou qui les sont toutes, un homme qui oublie d’être homme. Et pourtant tu parvenais souvent à savoir ce que l’amour quémandait. Tu avais appris à dire je t’aime le premier. A me regarder avant que je ne te regarde. J’avais l’impression de remplir un besoin. Alors que je l’ai creusé. Il ne te manque rien. Il ne me manque rien non plus depuis que le sublime a percé le nuage où j’avais fait mes trous. Mais le manque est aussi nécessaire aux hommes que la soif. Je serais très malheureuse si céder au caprice d’une cigarette n’était pas précédé d’une douleur. Je me nourris de marées au spectacle des lunes. C’est moi la mariée humiliée par le retard de son mari. A présent que tu n’es plus en mesure de m’offrir l’attente, le désir, la haine et l’amertume rachetée par ta présence tu dois quitter mon corps. Nous le quitterons ensemble et l’ultime bonheur sera authentique. On fera mentir cette phrase de l’évangile, tu veux bien ?« Si le grain tombé en terre ne meurt pas, il reste seul ; mais s’il meurt, il donne beaucoup de fruits » Nous mourrons seuls et je ne t’oublierai jamais. Je t’ai aimé. Je t’aurais aimé si tu avais su résister. Si ton oreille n’écoutait avec autant de bienveillance ma bouche. Tu souffres de ma souffrance. Et moi de cela. Nous n’en sortirons pas, nous nous en sortirons en sortant. J’ai peur, j’ai hâte, tu es beau. Où irons nous ? Là où nous ne serons pas. Le théâtre fera office de tombeau. Les spectateurs évoqueront avec admiration notre puissance. Seuls quelques-uns sauront que j’étais faible et que tu n’étais rien du tout. Pour t’aimer je dois devenir comme toi. Il reste aux cadavres, qui n’ont plus à prier, l’amour. Je veux t’aimer mon amour. Je vais t’aimer mon amour. Seules les vraies prophéties permettent la joie. Où es tu es ma promesse ? (un long silence : qui est la promesse) Tu es ma promesse. (elle s’est tue, toute têtue)
Leur silence- Le reste l’est.