(Petite tentative de fixation d'un rêve à l'écrit)
J'étais assis sur une chaise, dans un petit appartement blanc où se tenait une réunion de famille, à en croire la présence fugitive d'une de mes grand-mère sur le côté gauche, ainsi qu'une de mes cousines. Mon père, qui dans ce genre de cas n'a pas son pareil pour tuer la gêne, proposa à ma cousine et moi-même d'aller dans la pièce d'à côté, pour retrouver un oncle drolâtre qui est un phénomène, et entamer une partie de jeu de carte dont je ne me souviens ni du nom ni des règles... les cartes ressemblaient à celles du Uno.
Dans le salon où devait se tenir la partie, c'est sans surprise que je constatais que deux des cloisons avaient été abattues, dont l'absence donnait jour sur un angle de jardin, délimité par la route d'un côté, par la rivière de l'autre. Là, mon spécimen d'oncle loufoque avait construit un véritable campement de survivaliste : ici, une tente accessible par un tunnel qui passait en-dessous d'un rectangle de barbelés et de fil électrifiés ; là, une cabane surélevée, avec un trou dans le plancher, qui devait servir, me dit-on, à prendre de la hauteur quand vient l'heure d'aller faire caca.
Nous trouvâmes l'oncle en question, mon père et moi, et je ne m'inquiétais pas de la disparition de ma cousine. Il était en pantacourt et tee-shirt sombre, le teint bronzé, tout poilu de partout encore plus de coutume, et revêtait son air d'habituelle bonhommie. Nous parlâmes de je ne sais trop quoi, puis la conversation dériva sur la nourriture, comme il est fréquent avec lui, avant de voir défiler sous mes yeux des cartons jonchés de pâtisserie, de sortes de macarons à la framboise, notamment, que je ne devais pas goûter, pour je ne sais quelle raison.
Une chose de changée dans la personne de mon oncle, c'était cet air cultivé, sensible qui s'était attaché à sa loufoquerie, que je ne lui connaissais pas. Cela était si vrai que, sans prévenir, je découvris des bibliothèques qui n'étaient pas là auparavant, éclairées par des néons depuis un plafond terne qui avait pris la place du soleil. C'étaient visiblement ses livres et il nous les avait caché pendant des années. Pour quelle raison ? Je crus le découvrir plus tard.
Nous allions de découvertes en découvertes, de rangées de pléiades en rangées de budé et de quarto gallimard. Il y avait tout pour taper à l'oeil : des auteurs brillants, oubliés ou très fameux ; des oeuvres perdues ; un patrimoine insoupçonné ; le tout dans de magnifiques éditions, parfois, où dans d'originales qui s'étaient évaporés dans le temps.
Je le questionnais sur un gros volume qu'il possédait en plusieurs exemplaires, que je n'avais jamais vu et qui me paraissait surprenant. C'était un roman qui mettait un terme définitif aux aventures d'Astérix, par Franz Kafka. Je piquais mon oncle sur ce point, et lui disais avoir cru, avant aujourd'hui, que l'existence de ce roman était un mythe, une histoire inventée par un sot, qui voulait que Kafka ait écrit une oeuvre majeure, aujourd'hui perdue, sur les aventures d'Astérix le gaulois. Mais je devais revoir mes croyances face à la réalité matérielle écrasante qui était sous mes yeux : je tenais le chef d'oeuvre de Kafka dans mes mains, et la fin d'une légende.
Par acquis de conscience, je demandais tout de même : " mais n'est-ce pas, en ce cas, plutôt qu'une fin stricto sensu à Astérix, une suite ultime de l'ouvrage que Wagner avait lui-même consacré à Astérix le gaulois ? "
Il ne me répondit pas ou alors je n'entendis rien.
Soudain, le salon se changea en un vaste rayon de supermarché, et les bonnes femmes et autres clients se ruèrent sur l'Astérix de Kafka. Je comprenais pourquoi mon oncle les avait cachés si longtemps : il ne voulait pas que ces mains profanes entrent en contact avec le chef d'oeuvre.