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Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Textes courts (Modérateur: Claudius) » Itinéraire d'un enfant gâté

Auteur Sujet: Itinéraire d'un enfant gâté  (Lu 1707 fois)

Hors ligne Vesper

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Itinéraire d'un enfant gâté
« le: 22 Septembre 2020 à 07:00:46 »
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(C'est l'histoire d'un enfant qui m'a laissé peu de bons souvenirs. J'ai pourtant eu du mal à le laisser partir. Nos chemins ont fini par bifurquer, irrémédiablement. Je veux dire avant qu'elles ne s'effacent, deux ou trois choses dont je me souviens.)

*

Premiers âges, premières images. Réinventées, peut-être ? Une bassine en plastique bleu, un placard-accordéon clair, une grande porte en fer, l'odeur des oranges à Tizi-Ouzou, grains de semoule, grains de sable, grains de lumière, la lumière-tonnerre du Sahara, l'infini silence-lumière du désert.

Fin du silence.
Premiers babils, premières fractures.

Pour commencer, qu'espérait-il ? La caresse d'une main forte, des fontaines de lait ? Ce n'est pas un souhait excessif, mais c'est rare.
*

L'enfant a cinq ans. Son premier souvenir net, dans les bras de son père : il ressent le malaise. Pas le sien propre quelque chose de plus vaste, qui l'enveloppe d'un coup. Son corps interroge : tout le monde fait-il semblant ?
*

Pas abandonné (au sens littéral), nourri-logé, dormez-en-paix, peu frappé, pas violé (au sens littéral). Ça aussi, c'est relativement rare.

Qu'est-ce qui rend la souffrance explicable, ou seulement légitime ? Quels sont les critères ?

Symptômes de l'innommé : ses instincts s'agitent, ils se frayent tant bien que mal un passage jusqu'à la surface, en déchirant tout. Ses anticorps font leur boulot, son système immunitaire tout entier rejette un léthé inidentifiable, tant il est partout, a tout contaminé, l'eau, la nourriture, les pensées emmurées, jusqu'aux « je t'aime » murmurés.

*

L'enfant a sept ans.

Il y a d'abord le désarroi : il est comme un extra-terrestre victime d'une mauvaise blague de GPS, qui se serait trompé de planète, étranger aux coutumes, le souvenir de son monde d'origine, perdu, est insaisissable comme un mot oublié qui lui chatouille le bout du cœur. Mais ce n'est pas grave, il y a plus fort que le désarroi.

Il y a la tristesse : c'est un enfant facile, tout le monde le dit, bien aimable et bien sage. Les larmes n'apaisent pas, quand elles coulent vers l'intérieur. Elles lessivent tout en-dedans, font soleil et ciel incolores, forêts et prairies, brûlées par le sel. Parfois ça sort d'un coup, un seul sanglot comme un coup de matraque, un hoquet d'étoiles, l'enfant tombe à genoux. Il se relève, c'est passé. Il n'y a pas de témoins. Mais ce n'est pas grave, il y a plus fort que la tristesse.

Il y a le bruit : comme une radio déréglée dans la tête, dialogues emmêlés, tout se mélange. Ce n'est qu'un début, dans quelques années il se tapera la tête contre les murs. Les murs seront ses amis. Mais ce n'est pas grave, il y a plus fort que le bruit.

Il y a la colère : le pourquoi de cette faim de sens inassouvie ? Il convertit ses énergies en colère, une rage si froide qu'elle flétrit tout ce qu'il touche. Il gèle, il devient dur, il se rigidifie parce que c'est le seul moyen qu'il a trouvé pour tenir debout. Et la colère, il la retourne contre lui-même.

*

Tout ça mis ensemble, fait une douleur. Une masse, qui se densifie dans son plexus, elle irradie dans le ventre, dans la gorge, la mâchoire, derrière les yeux.

Et l'importance terrible accordée à la douleur, la tension terrible à écouter la douleur (Cesse ! De hurler ! Je n'entends pas), l'espérance terrible aussi, d'un mieux, d'une trêve, tout ça mis ensemble, fait une souffrance.

*

Il arrive pourtant qu'il sente la lumière, comme on devine le soleil à cette chaleur ténue derrière les paupières closes, serrées très fort, qu'il la sente malgré tout, malgré ce cœur qui habite en hiver.

Il lui faut atteindre l'âge de neuf ans pour accepter l'idée qu'il n'a rien à attendre de ses éducateurs. Leurs réponses, leurs ordres, leurs savoirs ne sont pas vraiment les leurs, et l'enfant n'en a pas l'usage.

Il juge très durement ses géniteurs. Ne sachant par quel bout attraper le tout, il s'en prend à la partie la plus facile. Il se trompe bien-sûr, et peut-être le sait-il. De ce qu'ils appellent « amour », il aura reçu sa part, plus que beaucoup, autant que la plupart. Il s'en prend aux plus proches, qui font comme tout un chacun… ce qu'ils peuvent. Et lui de même.

Pris entre les pensées sur cintre et la bile amère – le tout pétri de bonne volonté – il leur échappe.

Du père il osera penser : jamais vu une autruche creuser si profond, c'est à peine si on lui voit le croupion ! Ce qu'imprime en lui la mère, il l'exprime à la mer : vite, dans l'eau, plonger, descendre au fond, hurler enfin, se vider de… quoi ? Il se noie à moitié puis ressort, dénoyé, visage lisse, ne pas faire de vagues. Les vagues sont pour le fond. Il aime bien ces sorties à la plage.

*

L'enfant est solitaire. Il ne recherche pas la compagnie. Il n'est pas intégré. Il est aussi peu « intégrable » qu'un caillou dans une sauce au beurre.

(Un philosophe indien a dit paraît-il, que ce n'était « pas un signe de bonne santé, que d'être bien adapté à une société profondément malade », ce qui suppose a contrario qu'être inadapté à un monde inadapté serait plutôt bon signe. Mais l'enfant ignore tout ça, et pour l'heure sa « bonne santé » le déguise en portefaix.)

Pourtant il essaie. Tel qu'il ressent le monde, quelque chose ne va pas, quelque de chose de très important mais il ne sait pas dire quoi, et il a l'impression d'être le seul que ça tarabuste. Mais quelles sont les probabilités d'avoir raison contre les autres ? Tous les autres ? Faibles, beaucoup trop de zéros après la virgule. Ce doit être lui forcément, qui va mal. On lui confirme : il est accident, anomalie, intelligence pervertie. Ce qui rajoute encore un paquet de zéros après la foutue virgule. Alors oui, il essaie.

À l'adolescence, il perd doucement pied. Il coule, sans appeler à l'aide, inutile, sur le navire ni canot ni bouée. Le naufrage passe inaperçu. Pas complètement pourtant, une main se tend, un miracle, une main de papier : Zarathoustra. L'enfant comprend seulement, que ce sont les premières paroles sensées qui lui sont adressées. Il n'est plus seul. C'est la première fois.

*

La maison est loin, déjà. Ce vertige. Assis à la droite du routier, sac aux pieds : un camion nommé désir, ah ah. Le gros moteur diesel martèle la route. Devant son nez, la vitre épaisse et sale qui fait barrage à l'horizon, il la connaît bien. Il se dit : « ok sois raisonnable, admets-le, tu es fou », et un rire : « oui ! ». Muni de ce bagage, il part.

L'enfant a treize ans, il part.

Vers le nord, vers l'est, un peu le sud aussi. Loin des terres mortes. Vers l'océan, les pôles, les villes étrangères. Vers les cimes, les déserts. Il n'est pas courageux, oh non, juste inconscient.

Il est perdu pour les territoires des hommes et leurs frontières. Il est perdu pour la cité des hommes, il le sait, et ça l'enchante.

Son enfance est à venir.

*

(On n'écrit pas assez de lettres d'amour: la gratitude, c'est un peu comme une lettre d'amour, mais sans destinataire précis. On y mettrait tout l'authentique, et tout l'essentiel, tout ce qui pousse avec vigueur depuis l'intérieur. On y mettrait sa vie. Avec peut-être, sur l'enveloppe sans nom ni adresse, un merci. Mais ce n'est pas obligé. Sur le pas de la porte, la lettre tenue à peine entre deux doigts, dans l'air du soir sans y penser, la laisser s'envoler .)
« Modifié: 25 Septembre 2020 à 20:28:37 par Vesper »

Hors ligne Murex

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Re : Itinéraire d'un enfant gâté
« Réponse #1 le: 22 Septembre 2020 à 11:07:00 »
Bonjour Vesper,
    Il y a bien longtemps que je n'avais pas lu un texte aussi fort. L'émotion et la lucidité sont à toutes les lignes. Comment mieux dire la révolte existentielle de cet enfant, car il s'agit bien de cela me semble-t-il, on pense à Artaud, à Michaux, à tous ces êtres qui naissent dans un monde qui n'est pas fait pour eux, parce que  trop sensibles ou trop exigeants. Que d'images ou d'expressions qui font mouches, que l'on reçoit comme des coup de poing.
  Deux points de détail : Je ne pense pas que "inidentifiable"  soit français. Mieux vaudrait dire peut-être indéfinissable, indiscernable, inexprimable...etc.
   "dénoyé" employé dans cette acception n'est pas correct non plus, mais faisant le pendant à "il se noie", je  l'admets volontiers car il donne de la force à la phrase.
    Un grand merci, Murex.

Hors ligne Vesper

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Re : Itinéraire d'un enfant gâté
« Réponse #2 le: 24 Septembre 2020 à 18:44:53 »
Murex,

il est des circonstances où nous ne sommes plus les mieux placés, pour juger de nos écrits. En particulier quand les-dits écrits nous emmènent un peu trop près des flammes. Tu parles de force, tu convoques de grands oiseaux blessés (Artaud et Michaux, Mitaux et Archaud, mots et artichaux, archi-chauds : si j'étais enfermé dans la même pièce que ces deux-là, je m'estimerais en bonne compagnie). Merci beaucoup camarade. Des voix et des colères. Le texte est court, il n'en est pas moins, pour ce qui me concerne, un texte au long cours : écrit non pas sous le coup de la colère, mais, accompagné par une colère.

Ton commentaire, ce n'est pas rien !
(J'espère que tu comprendras tout seul qu'il me touche profondément, en proportion aussi, sans doute, de l'enchantement que ton travail m'inspire : je ne voudrais pas être grossier en tombant dans le compliment.)

Merci également, d'avoir pris le temps des petites choses :

- « Inidentifiable » est, tant sémiotiquement que sémantiquement, correct, et précis. Si la langue française, dans un de ces dénis de grossesse dont elle a le secret, ne le reconnaît pas, libre à elle, la langue a tort :). Il a en outre le mérite d'exprimer au plus juste l'idée ici émise : « que l'on ne peut identifier » - dont on ne peut déterminer la nature, etc – ce que n'offrent pas les autres mots que tu proposes (en passant : je ne crois pas aux synonymes). Pour identifier une chose, il faut 1/ être conscient de son existence (ce qui suppose la possibilité du recul, de la distance dans le point de vue, donc, de n'être pas soi-même entièrement immergé dans la « chose ») et 2/ pouvoir la rattacher à autre chose de connu. Ce que l'enfant, ici, n'est pas en mesure de faire. Certes il n'est pas beau ce mot, on en a plein la bouche, on y trébuche ; pour ces raisons, dans ce contexte, il me convient d'autant plus.

- « dénoyé » n'est, si j'ose dire, pas de la même trempe. Et je reconnais volontiers à la langue, le droit de ne pas le reconnaître. Petit néologisme à usage unique, je suis bien content qu'il t'agrée. Pour l'anecdote, le correcteur automatique avait proposé : « dénoyauté ». Là, je dis non.

Avec mes amitiés.

*

Keanu,

Ça m'embête de faire court, je reviendrai répondre à ton commentaire comme il le mérite. Tu as fait œuvre utile. Je me suis régalé, sur chaque critique, chacun des sujets abordés dans ton propos est comme un échantillon de bon petit plat. Il faudrait pour bien faire, pour en soulever le couvercle, quelques soirées sur le porche, avec des amuses-gueule roboratifs, des clopes, et une bouteille de Baumes de Venise, accompagnée de toute sa famille.

Une remarque sur le titre : oui, trois fois oui, à ce que tu écris au sujet de « l'enfant », néanmoins je ne suis pas sûr d'avoir compris, comment tu l'as compris. L'expression « enfant gâté », je l'entends dans son sens premier. L'enfant peut être gâté, comme une pomme peut être gâtée. Comme ces fruits tombés trop tôt de la branche*, ou cueillis avant juillet, que l'on oublie au compotier. Il y a (comme tu le sais) plusieurs formes de violence, plusieurs façons de gâter l'enfance. Ce qu'il y faut d'impuissance, de désinvolture et d'ignorance, ça, c'est un autre sujet.

Merci.

I will be back  8)

(*que crient les fruits quand ils tombent de l'arbre ? Au sucûrs, on va tûs mûrir!)

Hors ligne Eivor

  • Aède
  • Messages: 214
Re : Itinéraire d'un enfant gâté
« Réponse #3 le: 25 Septembre 2020 à 12:02:36 »
Bonjour Vesper,

Je plussoie ! C'est percutant, et tout ces petits chocs m'ont touché juste là où il faut. Je suis bien obligé de rejoindre Murex et Keanu dans leur avis respectif (heureux d'ailleurs de les voir ici, avoir un œil sur toi), tant ils ont raison.

Le fond de ton texte me parle comme la pluie pour les plantes : c'est de la bonne eau. La forme, bien que quelques tournures soient un petit peu "apprêtées", comme le dit Keanu, est largement au service de l'essence même de ton texte.

Je ne peux en dire beaucoup plus (ma femme m'appelle), mais je pense que c'est bien ainsi.

(PS :
Citer
On y mettrait tout l'authentique, et tout l'essentiel, tout ce pousse avec vigueur depuis l'intérieur.
Ne manque-t-il pas un "qui" ?)
« Modifié: 25 Septembre 2020 à 13:11:07 par Eivor »
"Je n'ai pour bien que ma dépouille,
pour toit le ciel, pour pain la nuit,..."
-- extrait du murmure du Nomas.

Mon vieux début de roman (il est prévu que tout soit retravaillé) --> La traverse des âmes : https://monde-ecriture.com/forum/index.php?topic=34995.

Hors ligne Vesper

  • Scribe
  • Messages: 91
Re : Itinéraire d'un enfant gâté
« Réponse #4 le: 25 Septembre 2020 à 20:28:01 »
Merci beaucoup Eivor, pour ton message encourageant (qui m'évite de surcroît, les affres du double-post ;)) !
Sur les « formules apprêtées », oh je suis d'accord, cela m'intéresse, j'aimerais parvenir à m'en débarrasser.



J'entre le 1er octobre, dans une « formation » à caractère vaguement littéraire. On m'a demandé de répondre à cette question : « décrivez votre parcours ». D'habitude je botte en touche, ça m'a toujours gonflé. Pour cette fois (encore une première) j'ai essayé de m'y plier, et ce matin j'ai rédigé ma réponse. Tant pis pour eux. Le résultat n'est vraiment pas terrible! Attendu qu'elle me semble dans le droit fil du sujet - il me semble qu'elle éclaire et complète, à sa façon, cet "Itinéraire" - en préalable à la réponse au commentaire de Keanu, l'occasion faisant le larron, je la partage avec vous :

Désolé, vous n'êtes pas autorisé à afficher le contenu du spoiler.


PS- oui, bien vu ! Il manque un qui. Merci, c'est corrigé.

...

EDIT 30/09: suite de la réponse au commentaire de Keanu

Bonjour Keanu,
Avec un peu de retard, voici la suite.

D'abord sur la forme :
Encore une fois, merci pour ton commentaire qui est d'une grande qualité, il accompagne une réflexion sur des tics et un ton dans mon écriture dont j'aspire à faire, sinon table rase, du moins un usage plus modéré.

Je reviens sur deux points :
Citer
Pas abandonné (au sens littéral), nourri-logé, dormez-en-paix, peu frappé, pas violé (au sens littéral).


Je ne comprends pas bien les manières stylistiques, je ne leur trouve pas d'utilité ou de beauté particulières.

Veux-tu bien, si c'est possible, développer cette remarque ? Dans les passages que tu dis avoir beaucoup appréciés, je vois de bons candidats au titre de « manières stylistiques ».

Citer
    La caresse d'une main forte, des fontaines de lait ?


C'est un peu précieux pour moi (en plus de suggérer qu'un nourrisson pourrait "espérer" des rôles de père et de mère traditionnels).

Cette considération n'est pas celle d'un bébé, en effet. C'est un point de vue « rétroactif », je pense que l'enfant veut simplement dire, en se retournant sur le passé, qu'il aurait voulu se sentir protégé, nourri, aimé. C'est lui qui a dicté la formule, il a insisté:)





Maintenant sur le fond :
De ton commentaire je dégage trois grands thèmes, séparés pour les besoins du propos, bien qu'évidemment ils soient tous corrélés. L'enfant, la souffrance et le « sentiment océanique ».

Sur l'enfant :
d'accord avec toi, le mot désigne une réalité propre au champ social, avant une essence naturelle. « Enfant » signifie : qui n'a pas la parole. Ça fait drôle de dire ça : l'« enfant » serait un concept ?

(Au même titre que « famille » est un concept : initialement, « groupe d'esclaves appartenant au même maître », ou « conjugalité » qui se réfère directement aux bœufs attelés au même joug.)

Qu'est-ce que ça veut dire, « qui n'a pas la parole » ? Il me semble pouvoir l'entendre de plusieurs façons, la plus commode, la plus empiriquement vérifiable étant (j'espère ne pas trahir ta pensée en la paraphrasant): « tais-toi, tu n'as pas voix au chapitre ». Je ne m'étends pas. Si cette idée induit que l'enfant n'a pas à être écouté, en effet, elle est mortifère.

Je vois un autre sens au moins, à « qui n'a pas la parole » et c'est : qui ne possède pas la parole. C'est-à-dire, qui n'a pas encore accès au verbe, au logos.
Situer par exemple, le fameux « âge de raison » aux alentours de sept ans n'a rien d'arbitraire. À cet âge correspond la réalité biologique d'un stade de croissance : une maturation des systèmes nerveux et glandulaire (endocrinien) propre à fonder une perception équilibrée de l'altérité, à partir de laquelle la rationalité pourra s'exercer et déployer son potentiel. Cette rationalité s'exercera en plus ou moins grande adéquation avec le vivant.  Sortir de la prime enfance mène à ce que je pourrais appeler : entrer en possession du verbe.

Ce à quoi s'ajoute, peut-être, un sens symbolique, lié à la dimension symbolique du logos. Mais il n'a pas sa place ici.



Sur la souffrance :
J'aime à lire que pour toi, il n'y a pas de souffrance illégitime. À tes arguments philosophiques et politiques, j'ajoute ces considérations personnelles:
La souffrance est une, indivisible et indiscutable.
Elle est.
Pour prendre un exemple de poids, le concours auquel se livrent dans le débat public le « peuple juif » et le « peuple noir », visant à déterminer qui a le plus souffert est à mes yeux, stérile et obscène.
Justifier la souffrance, établir des listes de griefs pour la légitimer, relève d'une erreur de visée.
(Cet enfant dans le texte « Itinéraire », pouvait trouver des raisons, et un réconfort à ces raisons, il pouvait même se plaindre et aimer sa plainte. Traiter le sujet sous cet angle ne m'intéressait pas, je n'y vois aucun intérêt.)

Tel aura connu les bombes, les milices et les abus innommables. Tel autre doit faire le deuil de son doudou en chiffon.
Je ne compare pas.
Ce qui m'intéresse, ce n'est pas : pourquoi tu souffres ?
C'est : comment te places-tu par rapport à ta souffrance, que fais-tu avec ? À quel point t'y identifies-tu ? À quel point y es-tu attaché(e) ?
Je souligne ici la possibilité d'un regard non-pathologique sur la souffrance.

Il y a une question corollaire à cette position de l'esprit. Pour moi elle n'est ni rhétorique, ni théorique : est-il possible de vivre une relation sans souffrance.

Sur le « sentiment océanique » :
je ne connaissais pas l'expression, ni la correspondance dont elle est issue. Je trouve l'image très jolie et pertinente. Telle que tu la traduis, je pense la comprendre. Ça m'évoque ce que j'appelle : la conscience du lien. Je ne garantis pas l'équivalence, ne pouvant m'approprier complètement les concepts des autres ; j'ai bien assez à faire avec les miens.

J'en arrive à ce point important que pour moi la souffrance de cet enfant n'est pas imputable au « sentiment océanique » en tant que tel. Mais bien plutôt, en premier chef, à ce qui s'oppose en lui à ce sentiment. À ce qui s'oppose au lien de communication, à savoir, au sens large : l'éducation.

Pour le dire autrement, il souffre d'abord, non pas de cette souffrance qui serait consubstantielle à la vie, mais par et à cause du modèle de représentation qui lui est transmis. Par et à cause de l'écart entre la cohérence de ce modèle, et la cohérence du « monde ». Ce qui est transmis s'oppose à la vie, en lui, il en souffre c'est un fait, et il en souffre sans savoir pourquoi.


Bon c'est un peu à la hache, j'ai du faire des impasses, prendre des raccourcis. Un peu de hors-sujet ? Aussi, désolé si le propos manque de clarté.

À te lire, s'il te convient de poursuivre l'échange.


« Modifié: 30 Septembre 2020 à 03:00:07 par Vesper »

 


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