M. Py venait de réaliser qu’il avait passé la semaine sans avoir eu besoin de prononcer un seul mot.
Par deux fois il avait fait ses courses au supermarché et payé à une caisse automatique, il avait fait lui-même le plein d’essence à une pompe également automatique, payé le péage de l’autoroute à la caisse enregistreuse, retiré de l‘argent au distributeur de sa banque, réservé un billet d’avion et une chambre d’hôtel sur Internet en vue de ses prochaines vacances, commandé aussi sur Internet une paire de chaussures et un pull-over. À la bibliothèque municipale où il était abonné, il avait recherché un livre rare sans faire appel au bibliothécaire ( y en avait-il encore un ? ), l’ordinateur de service l’avait renseigné à sa place. Quant à dire bonjour à ses voisins d’immeuble, il n’y songeait plus, la dernière fois qu’il avait osé, il s’était attiré des regards étonnés, voire soupçonneux… Pas un mot dans tout ça, pas un mot.
Il n’y a pas si longtemps, songea-t-il, on ne pouvait acheter une baguette sans échanger quelques paroles avec la boulangère, aller chez son épicier sans connaître les derniers potins du quartier, on serait passé pour un mufle si on n’avait souhaité le bonjour en croisant un voisin d’immeuble, dans le bus ou le train on liait rapidement connaissance avec des inconnus au lieu, comme aujourd’hui, de s’incliner devant son smartphone tels les pénitents d’une religion imbécile.
C’est ainsi, oui, c’est ainsi, poursuivit M. Py avec un brin de nostalgie, de nos jours être muet n’est plus vraiment un handicap, et si le Christ revenait au lieu de se fatiguer à faire des sermons, il aurait évidemment un site sur Internet : « Jésus Christ 2… com. » En vérité je vous le tweete, ainsi commencerait-il en bonne logique ses divins enseignements.
Et M. Py se mit à rire, c’était sans doute mieux que de pleurer.