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Le syndrome du hamster
10h00, je suis pile à l’heure.
Objectif : 12 bornes à 7 :38 au kil maximum, va falloir allonger les jambes. Ce n’est pas la grande forme en ce moment, alors il faut se bouger et j’ai mes nouvelles chaussures qui courent vite.
D’abord le tour de l’étang, puis la route Tournante du Bois du Roi, la Route de la Fontaine aux Fièvres jusqu’en haut et après je continue sur la droite, faudrait rallonger de 2 km par rapport à mon parcours habituel. Si je continue sur la droite pendant un km environ, je devrais bien trouver un chemin qui descend vers la route des Parquets. Pourvu que je ne me perde pas, me perdre, seule dans les bois, ça m’angoisse. Après je reprends mon chemin habituel : l’étang Marie, la tour Plumet, les vagues, à gauche juste avant le parking et le tour de l’étang à nouveau, vers la gauche cette fois ci. Je pense que ça ferra 12 bornes.
A droite devant l’étang, du petit pont, on voit le château. J’aime ce point de vue : l’étang, le château en point de mire, la forêt tout autour et le ciel et rien d’autre. Je ressens comme une grande sérénité sauf que mes cuisses chauffent : une première petite côte, une petite côte qui fait semblant de s’enfoncer dans la forêt, je tourne à gauche après et ça redescend. Un jour de neige, il y a au moins deux ans, j’ai croisé quelqu’un à cet endroit qui marchait avec des crampons. Cette année, il n’a pas neigé. C’est bien dommage car le château est magnifique sous la neige. Cette année, on n’a pas eu de froid, mais beaucoup de pluie et de vent. 6 :55
Je ne compte plus les entrainements après les quels je suis rentrée complétement trempée, de la gadoue jusqu’en haut des cuisses. La gadoue au début c’est amusant, ça oblige à assurer ses appuis, ça salit, on retombe en enfance, se salir donne une saveur particulière à l’effort. De la gadoue jusqu’entre les orteils, on se sent vivant. Encore une petite montée avant d’arriver à la clairière. Il y a des pierres. Elles sont usées, patinées par le temps et les intempéries. Elles en sont devenues glissantes, comme si le temps, au sens propre comme au figuré rendait les choses moins sûres. 6 : 57
C’est vrai que plus le temps passe et plus les choses se complexifient, on ne sait plus à quel saint se vouer. Même Sainte Radegonde est complètement perdue dans ces bois, faut-il aller à droite ou à gauche pour la trouver ? Je ne sais plus. Je sais en revanche que le terrain est bien peu praticable près de la source même en été, ce n’est pas un endroit pour courir. On arrive à la route Tournante du Bois du Roi. Il faisait des tournantes dans le bois, le Roi ? Vraiment, malgré son statut, avait-il besoin de contraindre ? Pouvoir et sexe ont toujours été étroitement liés même si aujourd’hui plus rien ne doit chatouiller nos oreilles, nos yeux ou nos âmes prudes, zizi couic couic ! 7 :59
Quoi qu’il en soit, elle tourne cette route… elle monte un peu mais pas trop, vers le grand hêtre, que je commence à apercevoir c’est la partie la plus difficile mais avec cet arbre en point de mire, ça donne un objectif sur lequel se concentrer et les choses en sont facilitées. Et après on redescend. Ils ont coupé toute la forêt sur la gauche, c’est bien triste et dommage. En été on pouvait voir des campanules, elles étaient énormes, elles m’évoquaient Cigalou… Cigalou qui part tout seul dans la montagne sans chapeau pour se protéger du soleil. Je ne comprends pas qu’ils aient tout coupé sur ce coteau avec la pente et tout ce qui tombe en ce moment le sol va être complétement lessivé, c’est évident. Adieu humus, campanules, petites bêtes et ombre rafraichissante… On arrive bientôt à la route de la fontaine aux fièvres. 7 :56
Je connais la route mais la fontaine qui a le pouvoir d’apaiser les fièvres, les fièvres du corps du Roi, qui sont si fortes qu’il organise des tournantes dans le bois, je ne sais pas où elle est. En tout cas, elle monte bien cette route. A chaque fois c’est la partie du parcours qui me parait la plus longue, sauf le jour où j’ai pris le tracé à l’envers. D’en bas, on ne voit pas le poteau, on voit qu’une route qui monte, qui monte tout droit et qui n’en finit pas. Le seul moyen que j’ai trouvé pour ne pas me décourager est de toujours fixer mes chaussures, mes nouvelles chaussures qui courent vite… il me faudrait plutôt des jambes qui courent vite, des muscles plus efficaces, pour me propulser plus loin, plus vite, plus haut. Ne pas regarder ce qu’il reste à gravir, un pas après l’autre se concentrer sur le geste, pousser avec le pied de derrière, dérouler la jambe et on finit par y arriver. 8 :41
Après cette cote, tout va me paraitre facile, il suffit maintenant de continuer sur sa lancée. On passe à droite en terre inconnue, la pairie est jolie. Je ne pensais pas qu’il avait une prairie par ici. Je devrais revenir aux beaux jours pour voir si elle fleurie.
- Salut Gége
C’est Florent qui vient de me dépasser.
Il a un tout petit chien, qui ne semble pas avoir de problème de propulsion, lui.
- Tu avances bien, j’ai eu du mal à te rattraper.
C’est bien la première fois. Et j’étais beaucoup moins fière, sur la cote de la fontaine aux fièvres que dans ce sympathique faux plat descendant. Après la barrière, je file à droite. Florent ira à gauche. La route des parquets est bien sympathique par ici, elle descend exactement comme j’aime. 6 :49
A droite de la barrière je prendrai le petit chemin. C’est moins praticable que la route mais plus agréable. J’aime sauter par-dessus les troncs tombés à terre, contourner les cailloux, éviter les dangers. Il y a un dépôt sauvage en haut du parking. C’est terrible, je me demande quel genre d’énergumène peut venir ici pour déposer une machine à laver, une chaise à trois pieds et un matelas d’enfant. Bientôt l’étang Marie, il est sauvage. Lorsque je cours sur ses rives, je m’imagine dans le Berry, héroïne de George Sand, Petite Fadette en chaussures de trail. Par rapport à celui du château, il moins fréquenté par les promeneurs et moins entretenu. Plus fréquenté par des jeunes, même en hiver ils viennent boire des bières et faire du feu. Le problème c‘est qu’ils ont oublié leur caddie… dans le feu. 6 :25
La route de la tour Plumet monte bien aussi, mais je la trouve moins difficile, peut-être parc qu’elle tourne, c’est psychologique, elle parait plus courte quand on est en bas. Après le virage, on peut apercevoir la tour, en hiver seulement, quand les arbres sont nus. Les arbres sont nus ? Ils sont de la tournante eux aussi ? Une tournante ou une orgie à la « Eyes wide shut » ? Le Roi et le Prince de Conti débarquaient depuis la demeure d’Ann, duc de Montmorency, propriétaire des lieux. J’imagine leurs calèches avec laquais en livrées, leurs courtisanes en robes à crinoline, avec des loups en guise de bandeau pour jouer à Colin Maillard. Si la tour Plumet devait être une bonne cachette, l’histoire ne dit pas où Ann et consorts se le mettait 8 :07
Je tourne à droite et encore à droite pour rejoindre la dernière portion, les vagues, le « up and down », les hauts et les bas comme dans la vie, des fois ça va et des fois c’est plus difficile mais on est obligé de continuer à avancer. Je ne sais pas si pratiquer la course à pied m’aide dans la vie, je sais en revanche que lorsque certains jours, pour moi, ça va pas des masses, dans ma tête tournent les mêmes phrases que ces matins solitaires quand je cherche une force supplémentaire qui me permettra d’arriver en haut de la cte. Ne rien lâcher, toujours y croire et s’accrocher à l’espoir de jours meilleurs, d’un faux plat descendant qui arrivera. A une différence près : dans la vie, tu ne connais pas ton parcours à l’avance et il est plus difficile de comprendre que c’est grâce à faux plat descendant que tes jambes se déroulent si facilement. 8 :45
Juste avant le parking, je tourne à gauche pour rejoindre l’étang du château. Cette portion est agréable : la forêt est peu dense, le chemin n’est linéaire, c’est pas monotone. Ils font quoi ces deux-là au milieu du chemin, avec leur carte IGN autour du cou ? Ils ont l’air ridicule. Ah, ils me laissent passer ! C’est gentil.
- Merci.
C’est agréable parce que ça descend gentiment. J’ai des bonnes sensations. J’ai pas mal aux pieds, ces nouvelles chaussures qui courent vite sont pas si mal. Je ne sais pas ce que ça va donner sur ma montre, mais cette sortie a été plaisante. Voilà l’étang, je suis à peine à 10 km. 7 :51
Je me demande si je vais monter à 12 : de l’étang au parking, il y 700 mètres, d’ici au bout de l’étang, la même chose presque, et encore… Des perces neige, déjà ? On est bientôt fin février, c’est de saison. On n’a pas eu d’hiver mais le printemps arrive quand même sur la pointe des pieds. Aujourd’hui des perces neige, et puis les jacinthes et les jonquilles. J’aime le début de printemps quand le sol de la forêt se couvre de fleurs de toutes les couleurs. J’ai hâte d’en finir. Accélérons un peu pour la fin, j’aurais plus vite fini. Je commence à en avoir assez, vraiment. Ah voilà le parking. 7 :41
Plus que quelques centaines de mètres et s’y mettre.
11km 31, il me manque 700 mètres. Tant pis, je ne vais pas faire la côte après le parking pour arriver aux 12 bornes. 11km31, 7 :38 au kil, exactement comme la semaine derrière, objectif atteint à 700 mètres près.
Quelle heure est-il ? 11h30, parfait, je suis pile dans les temps, plus qu’à renter et à prévoir quelque chose pour le déjeuner : du poulet rôti et un Paris-Brest… oui, un Paris-Brest, c’est une bonne idée ça. J’ai bien le droit à un Paris-Brest, après tout je viens de courir près de 12 bornes.
Syndrome du hamster : 1. Expression med. domaine psy. désignant l’ensemble des symptômes du sujet qui se laisse envahir par des pensées parasites, générant des émotions sans rapport avec les événements, venant en perturber le vécu. Tel le hamster dans sa roue, au début, il accélère, la roue tourne plus vite, il ralentit, la roue ralenti jusqu’au moment où ce n’est plus le hamster qui contrôle la roue mais l’inverse, le sujet ne contrôle plus ses pensées et se laisse envahir par son mental.
2. Dans le jargon des coureurs de fond expression désignant l’athlète qui s’entraine sur piste multipliant les tours à l’infini.Pourvu que la roue ne sorte pas de son gond pour s’écraser dans la cage.