L'écran indiquait un retard de trois minutes.
Il me tardait de nous retrouver : trois mois depuis nos dernières vacances. Nous étions tous les deux pris dans notre quotidien : moi avec mes shootings au Brésil ; lui avec ses show-rooms Parisiens, nous commencions à vivre une relation à distance, comme ces couples de sportifs de haut niveau : par sms ; parfois par skype.
Depuis notre dernier baiser, je me retrouvai seule dans ma chambre d’hôtel. Je combattais la solitude en me rappelant ces moments qui ont compté dans ma vie : mon premier casting ; mon premier salaire ; mon premier petit ami du lycée : Pete, un gars extra . La suite de ma vie fût moins glorieuse, jusqu'à notre rencontre.
C'était un lundi. Le 14 décembre 1988. Mon agent m'avait emmené à New-york, pour un « christmas events », en m'assurant que ce serait payé le double du cachet habituel. Le marché des « top » était saturé, je n'ai pas hésité une seule seconde.
Dans un immense appartement sombre et glacé, je devais poser en bikini, sur une fausse plage aménagée. Les changements de décors demeuraient ma bouffée d'oxygène : quatre minutes rien que pour moi. J'en profitais pour me précipiter sur le chauffage individuel. Dans ses bras de tôle, je rêvais de soleil ; de pic nique dans un jardin fleuri: celui de mes parents.
Dès la fin de la troisième minute, mon agent avait l'habitude de toquer pour vérifier que je ne m'étais pas endormi sur les chaises pliantes ; les soirées « relationnelles » avaient divisées mes nuits par trois.
Je me déshabillais en quatrième vitesse.
Je faisais attendre le plateau ; il ne trouvait rien de mieux que de m'enfoncer : « Ma chérie, tu me fais de la peine. Va falloir que tu te ressaisisses ! Elle est où la Morgane conquérante ? Celle de la couv d'ELLE ? Là au moins, tu envoyais !
Le shooting reprenait ses droits. Assis sur un monticule de sable, dans des postures dignes de gymnastes, je ravalais ma fierté.
Les hostilités duraient depuis plus de trois heures. La fatigue, mêlée à la faim, venaient se joindre aux difficultés. Interdiction de bouger du bac à sable, protocole oblige.
Je regardais le photographe se préparer des assiettes du diable : des nems au poulet, accompagné de riz cubain avec une salade niçoise. Mes relans d'acidité ne me laissaient plus tranquille ; mon estomac ne s'habituait pas à la famine.
18h : la fin du show.
Epuisée, la culotte remplie de sable, j'attrappais la serviette de ma collègue pour un brin de toilette : Celle-ci était humide et dur comme un dos de raie.
Cette fois-ci, la tension dans le studio était palpable : le photographe, mécontent de ses clichés journaliers, ordonnait à mon agent de refaire une série. Notre timing serré ne pouvait le permettre, ce qui foutu Monsieur pellicule en rogne. Il balança l'appareil sur une des top restée sur le décor imaginaire, qui l'esquiva de justesse.
Résignée, j'acceptais une session de rab.
« C'est bon Gus, laisse les partir. Je suis sur que nous avons ce qu'il faut. »
Le photographe regarda son interlocuteur, puis haussa les épaules.
« La séance est terminée, merci à tous. »
Dans la pénombre, je me fiais à mes oreilles : une voix assurée, des pas cadencés. Ce devait être un type carré, avec une autorité naturelle.
Un assistant se chargea d'allumer les suspensions ; l'appartement paru chaleureux. La décoration me rappelait un club de jazz de Montreal où Martha, mon ancienne colloc, avait l'habitude de m’emmener. Le buffet de 13h avait été installé sur une grande table en acajou entouré de chaises « Kentucky ». Les ampoules illuminait les mur de brique sur lesquels était disposés des photos de famille. Au centre de la pièce, de grands canapés chester, posés sur des tapis berbères se faisaient face. Un piano Goldstein complétait le décor.
Je l’aperçus enfin. Il était bel homme, grand, avec de larges épaules ; de longs cheveux brossés en arrière lui donnait un air mauvais garçon, accentué par un visage anguleux. Sa voix prétendait le contraire : grave mais douce.
Il me tendit une enveloppe, accompagné d'un sourire.
« Tenez, merci pour votre collaboration ».
Mon agent l'a saisi et nous présenta.
Aujourd'hui, en regardant autour de moi, je me rendis compte que nous étions seuls sur le quai.
Heureuse, j'approcha ma main de la sienne pour en effleurer la paume : je sentis la moiteur agripper ses cales. La viscosité m’ôta toute envie de tendresse.
Il paraissait obnubilé par une publicité d'électroménager, sur le quai d'en face : une femme d'une quarantaine d'année, était représentée dans le coin gauche. Elle surveillait une casserole posée sur la gazinière ; en arrière plan : deux enfants préparait la table dans la salle à manger. Une balance apparaissait dans le coin droit.
La rame stoppa sa course devant nous; les portes s'ouvrirent puis claquèrent contre la paroi en métal. Il me fit monter la première puis m'ordonna de m’asseoir côté fenêtre. Je m'exécuta, perplexe.
Il hota son chapeau et le posa sur le siège voisin.
A la façon qu'il eu de respirer, je compris que sa journée avait été compliquée. Je ne voulais surtout pas gâcher ce moment intime. J'ouvris mon sac et en sortit un magazine de décoration, que je feuilletas.
Après quelques minutes de voyage, j'entendis sa respiration se calmer. Il posa sa main sur ma cuisse, effectua une caresse ondulée puis l'agrippa ; j’esquissa un sourire. Il avait envie de moi, c'était bon signe. Je balaya mes inquiétudes et me prit à rêver de ce long weekend en amoureux.
On annonça la prochaine station : Glastonbury bridge : une femme d'un certain âge monta dans la rame ; un homme à la barbe grisonnante l'a suivit : tous deux habillés en tenue de soirée.
Nos regards se croisèrent ; le couple vint s’asseoir en face de nous. Je sentis la main de Bill serrer d'avantage ma jambe. Il me faisait mal. Je pressa doucement mes ongles dans sa peau pour qu'il se retire.
Soudain, je sentis une vague d'excitation monter dans mon bas ventre : Bill ne portait plus son alliance. C'était donc ça la raison de sa nervosité: une demande en mariage. Je commençais à frémir rien qu'à cette idée.
Il se leva sans un mot, puis parti en direction des toilettes.
Une demi-heure s'écoula ; le conducteur annonça la prochaine station: Albertbury.
Je vis mon compagnon revenir du wagon bar, livide.
Il s'arrêta à ma hauteur, me prit par le bras : « On descend ici ».
Son haleine sentait le whisky.
La station était déserte. Nous primes la direction du parking situé deux étages plus bas. Il me fit prendre l'escalier de secours. Il avalait les marches deux par deux et m’entraînait dans son rythme infernal. Un de mes talons se cassa ; il lâcha mon bras et j'alla m'écraser sur l'entresol.
Un bruit de moteur me réveilla.
Ma tête me faisait mal : un épais voile noir recouvrait mes yeux. Une forte odeur de chaterton m'agressait les narines.
Le moteur s’arrêta ; il y eu un silence. J'attendais sagement l'annonce du conducteur : aucun signal.
Cela sentait la cigarette, je songea à me lever pour indiquer mon mécontentement : c'est un wagon non fumeur ! Impossible de faire le moindre mouvement, mes pieds étaient vissés au sol ; mes mains : harnachées sur les accoudoirs.
C'est quoi ces conneries ? Bill ! Où sommes-nous ?
Je me débattais sur mon siège, comme une mouche au prise avec une toile d’araignée.
Mon cœur battait à tout rompre.
Un claquement de portière résonna. A cet instant, je sentis des frissons me parcourir la nuque : je ne me trouvais pas dans le train.
De l'urine coula le long de mes cuisses sans que je puisse m'arrêter.
Un deuxième bruit de portière : côté passager : la mienne.
Une douce odeur de lavande s’engouffra dans mon nez : Bill ! Je sentis ses mains sur mon visage : leur chaleur me détendit. Il m'ôta délicatement mon bandeau, ainsi que le morceau de chaterton, de ma bouche :
« Bill, mon amour. J'ai eu si peur ! Que se passe-t-il ? »
Livide, il ouvrit la portière passager puis actionna la boite à gants ; il y avait là un revolver. Une décharge d’adrénaline me parcourut la colonne vertébrale.
Etait-il à la poursuite du malade m'ayant kidnappé ?
Il l'attrapa et le glissa à l'arrière de son jean.
Ou était la voiture de Bill ?
Il défit mes noeuds ; une larme coula le long de sa joue.
« Descends », murmura-t-il.
Je m'exécuta tant bien que mal.
"Ou-est il parti ?"
Il me fit signe avec sa lampe de poche, de me diriger vers la forêt.
Il faisait très froid, un brouillard épais naviguait entre les sapins.
« Arrête-toi là ».
Il pointait son arme sur moi.
« Bill ! » dit-je, morte de peur.
Il ne répondit pas.
« Je ne comprends pas ! »
Il secoua la tête.
« Je t'en prie, parle moi ! »
Il éclaira le vide: une pelle plantée dans un monticule de terre.
« Bill, putain de merde, c'est quoi cette connerie ? »
Je l'entendis actionner la gâchette du revolver.
« Putain de merde, Bill, ne fais pas ça !
-Je perd tout si ils l'apprennent pour nous deux: le cabinet ; la maison ; les enfants, tout.
J'essayais d'expirer calmement.
« Retourne toi !
-Qui ça Bill ? »
Son regard était froid et dur.
« Retourne-toi bordel !
-Pitié Bill…. »
Il y eu un silence.
« Pitié…. ».
Je ferma les yeux.
Un coup de feu résonna.
Silence.
Je ne comprenais pas : mes muscles continuaient de bouger, et mon cœur de battre.
J'ouvris doucement les paupières ; la forêt me faisait face.
Je me retourna légèrement: Bill gisait au sol ; un trou béant dans le crane.