Éveillée par le bruit, Germaine ne pouvait se rendormir. Il en était ainsi chaque nuit où le mistral soufflait fort, aux battements des volets s’ajoutait un autre bruit dont elle ignorait l’origine, un bruit de patte, intermittent, saccadé, comme l’appel d’une bête affolée.
Germaine se leva, il était minuit passé, elle enfila sa robe de chambre et se rendit à la cuisine. Elle allait se préparer son « somnifère » qui consistait en deux morceaux de sucre dilués dans de l’eau, quand elle aperçut sur la terrasse son séchoir qu’une rafale avait renversé, le linge qu’elle y avait étendu se mêlait à un désordre de tiges sur lesquelles les pinces de couleur semblaient s’être posées comme des papillons.
Germaine oublia son somnifère et sortit sur la terrasse maudissant à la fois le vent et ces imbéciles qui confectionnaient des séchoirs légers comme des plumes. N’auraient-ils pas pu les alourdir à la base ? Il ne fallait pas être bien malin pour comprendre qu’avec le poids du linge mouillé, au moindre coup de vent tout cela s’écroulerait. « Ah ! de mon temps » grommela-t-elle…
C’est alors que Germaine se retourna… la baie vitrée était close. La veille, elle en avait huilé la glissière et il avait suffi d’une poussée un peu trop vive pour que le panneau mobile, en bout de course, enclenche le loquet. C’était si simple et si stupide que cela !
Incrédule, elle posa les mains sur la vitre, poussa en vain ; il n’y avait pas de prise et y en aurait-il eue que cela n’aurait rien changé. Elle était prisonnière, dehors sur la terrasse, au mois de décembre et le mistral soufflait un air glacé. La tête lui tourna, elle s’assit sur le rebord d’une chaise, hébétée.
Le plus navrant était qu’elle connaissait le danger, car il s’en était fallu d’un rien pour qu’elle ne se retrouvât il y a peu dans la même situation. Cela s’était passé de jour et l’affaire aurait été moins grave. Mais là, dans la nuit !
Germaine se leva et avec un entêtement de mouche se mit à cogner contre la vitre sans obtenir le moindre résultat.
Il fallait se ressaisir, ne pas paniquer surtout, elle devait trouver un objet lourd et résistant et en frapper la vitre. Elle chercha, n’en vit aucun, la table et les chaises de la terrasse étaient en plastique, le petit tabouret où elle posait son livre et ses lunettes était également en plastique… le plastique, le plastique, le monde d’aujourd’hui ne connaissait plus que cela, le plastique ! On finirait par manger du plastique, à se torcher avec du plastique, et qui sait si demain on n’irait pas au cimetière dans un cercueil en plastique !
Germaine prise de rage lança malgré tout une chaise contre la vitre, recommença avec plus de violence, la chaise se disloqua et ce fut tout, elle essaya encore avec le tabouret qui semblait plus compact sans autre résultat, alors, essoufflée, haletante, elle s’assit sur le carrelage et les mains posées sur son visage se mit à pleurer doucement. Elle allait mourir là, irrémédiablement, d’une mort presque risible tant elle était absurde.
Mais soudain, l’espoir ! De l’autre côté de la chaussée un groupe de jeunes s’approchait en se chamaillant, en criant fort. Germaine se mit à crier elle aussi, les appelant au secours. Au second appel l’un d’entre eux entendit, ne comprit pas, lui fit un signe amical de la main et se fut tout, ils reprirent leurs cris sauvages, leurs bousculades imbéciles et disparurent dans la nuit.
Puis se fut un chien qui passa. Un chien ! en quoi un chien pouvait-il l’aider ? Mais qu’elle était sotte, s’il y avait un chien, son maître n’était pas loin. Elle attendit, il n’y eut pas de maître, c’était un chien errant, un misérable chien, aussi misérable qu’elle, et aussitôt elle éprouva pour lui une immense tendresse, elle n’était plus seule à souffrir, à se désoler… Le chien passa comme étaient passés les garçons, rien d’autre dans la rue hormis le va-et-vient des voitures dont elle ne pouvait attendre de secours.
Le vent soufflait toujours aussi fort, on était à quelques jours de Noël et là-bas de l’autre côté de la route, entre deux immeubles, étaient suspendues des grappes de guirlandes avec à leur centre un père Noël tout en lumière, qui ballait dérisoirement dans le vent, et ce personnage qui se voulait gai, débonnaire, lui apparut comme un être maléfique, un clown tragique et cruel. N’était-ce pas lui le responsable de son malheur ? Lui qui avait ordonné à sa main une poussée trop forte ? Elle ferma les yeux, mais il était toujours présent devant elle, ricanant, des lumières rouges comme d’énormes cloques encadraient sa bouche, tandis que sa bedaine distendue était l’aveu criant de ses débauches. Alors, Germaine, pour chasser de son esprit cette présence infernale se mit à songer à Jésus, au doux Jésus de son enfance, au Jésus tragique auprès duquel sa propre souffrance paraissait dérisoire, au Jésus nu et crucifié…
Et soudainement, à deux doigts de sombrer, de s’abandonner au froid qui commençait à la saisir, lui vint une illumination… Les clous ! les clous de la croix ! Là, à portée de sa main, le fil électrique qui assurait l’éclairage de la terrasse n’était-il pas fixé au mur par des clous… ! Toute engourdie mais requinquée par cet espoir, utilisant les pinces à linge comme des leviers, elle les détacha du ciment. Par chance elle avait aux pieds des socques dont le talon de bois pouvait servir de marteau. Elle appliqua une pointe contre la vitre à hauteur de son visage et tapa violemment, comme elle était difficile à tenir entre deux doigts, dans sa hâte elle la fit tomber dans la glissière, peu importait, elle en prit une autre, alors plus calmement elle se remit à taper. L’effet fut immédiat, la glace se fendit sur une belle longueur, elle tapa encore, la fente aussitôt s’élargit en en créant de nouvelles.
Germaine était émerveillée qu’une si petite chose pût produire un si grand effet, c’en était presque magique, mais encore fallait-il trouver le bon endroit où frapper. À hauteur du visage ? non, ce serait trop long, il valait mieux choisir plus bas afin de créer une ouverture, une sorte de chatière ou comme un gros matou elle pourrait se faufiler. Elle était toute fluette et s’en félicita « Une figue sèche, une vieille souche, pas du tout grosse mémère comme la plupart de mes copines. » se répétait-elle en riant, car tout à présent l’amusait se sachant sauvée.
La baie était à double vitrage, après qu’elle eût brisé le premier, le second céda sans grande difficulté. Elle acheva le travail à grands coups de socque. « Eh tiens ! eh tiens ! lançait-elle à la baie, prends ça et ça encore » … elle s’amusait comme une enfant.
Sans une égratignure elle parvint à rejoindre le salon. Elle était épuisée et rayonnante, la mort était restée sur la terrasse et devrait patienter encore quelque temps. Plus besoin de somnifère, à peine revenue dans son lit, elle sombra dans un lourd sommeil.
Le lendemain, après avoir téléphoné à un artisan pour réparer la baie, elle se rendit à l’église la plus proche, et là, à genoux devant la croix, elle remercia le Bon Dieu d’avoir permis la crucifixion de son fils. Oh ! sans la moindre malice, sans bien percevoir ce que cette pensée pouvait avoir d’impie.
Le Christ avait peut-être accompli cette nuit-là son dernier miracle…