Le Monde de L'Écriture – Forum d'entraide littéraire

17 Septembre 2026 à 01:11:21
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Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Textes courts (Modérateur: Claudius) » La bête plastique

Auteur Sujet: La bête plastique  (Lu 1539 fois)

Hors ligne Rogojine

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La bête plastique
« le: 16 Octobre 2019 à 00:08:24 »
Je le fuis, mais il est si proche.

Fin d’une dure journée de cours, dix-huit heures, j’arrive devant le seuil de la maison. Mon front se dilate, ma main moite glisse sur la poignée, mon corps est une cascade figée. La porte cède. Devant moi, panorama macabre du corridor, cinq mètres de tapis que je foule tous les jours depuis dix-huit ans. Je lève ma jambe pour franchir le seuil, mais mon jean proteste. 

Avant même de poser le pied, je sens quelque chose me caresser la cuisse. Ça aime détendre mes nerfs, ça lui facilite ma soumission. Mais je ne suis pas à ce point vulnérable, pas encore.

Je traverse enfin le gazon de laine, me voilà au centre du salon. Aucune source de lumière, si ce n’est les timides tranchées des volets qui invitent à l’évasion ; il n’y rien à faire, je ne sortirai pas. Dans la pénombre crépusculaire, nulle manifestation de couleurs ou de vie, seulement un point rouge monotone qui dessine les lignes fuyantes d’un rectangle, le grille-pain et son voyant, je suppose. Trente secondes plus tard, je suis devant l’appareil. Vive rumeur métallique qui se consume rapidement dans le néant sonore, une tartine voltige jusque dans mon assiette, elle me brûle, elle résiste à la pression de mes doigts. Mais mes dents s’y ancrent, c’en est fait d’elle. La tartine est morte, tout est mort dans le salon.

Tout en dégustant lentement le met tout suant, je repasse dans ma tête tous les évènements de cette journée jumelle de mille autres, comme je le fais chaque jour à la même heure. Et toujours le même film oppressant et débordant de vide, dont j’occupe l’impérissable rôle principal depuis bon nombre d’années, et que je regarde chaque soir avec la même indifférence au visage, mais toujours les yeux transcendés par la rage. Un mélange de lassitude et de fureur, face à une vie aux couleurs chaque jour plus fades. 

Ces réflexions m’entravent au lieu de me réveiller. Je ressens à présent cette caresse à la cuisse, la même que j’avais sentie devant le seuil de la maison, bien que cette fois plus sensuelle et triviale, comme un souffle froid qui passe sur ma peau frêle en entraînant ses poils. Je sais ce qui me tire et m’attire, je le sais depuis le moment où j’ai ouvert la porte de la maison, cela m’attend depuis une vingtaine de minute, c’est patient et opportuniste. En l’occurrence, je suis bien faible, lassé de tout. Alors, cette chose, monstre-parasite enraciné dans ma cuisse droite, ayant pour seule ressource l’air contenu dans la poche de mon pantalon, décide de passer à l’attaque en sentant ma vulnérabilité.

La caresse se fait brutale, je suis aux aguets. Cette fois j’en suis conscient : mon téléphone vibre. Et par l’automatisme le plus machinal dont un cerveau humain peut être victime, je le saisis et le ramène à moi. Message de maman. C’est bien beau, mais ça ne fait que commencer.

Je le contemple. Dépassant le rayon de ma main, il impose sa haute taille à l’espace environnant. Les échancrures de son écran lui conférent une aura d’invincibilité, couplée à un coloris noir mat qui ferait pâlir le gothique le plus chevronné. Surtout, l’oculaire de la caméra avant ressemble dans l’obscurité à un œil d’une blancheur fantomatique et inquiétant de par son immobilité. Il représente à lui seul toute la raideur des chaînes qui me lient au cyclope électronique, me rappelle irrémédiablement à ma faiblesse.

Je tente de le pouponner doucement, mais mes doigts y sont déjà encastrés. Mon index est invinciblement entrainé vers le lecteur d’empreinte, j’exerce dessus une pression empreinte de fatalité. Alors, je vois tout bleu. Le téléphone vient de s’allumer.

Et mon esprit, lui, de s’éteindre.

Tout de suite clignotent à l’écran les notifications, concourant insolemment les unes contre les autres pour que je les ouvre et que je découvre leurs surprises insipides. J’en déballe une première, ce n’est qu’un mail du prof, d’accord, j’amène la deuxième, toujours pas, une troisième puis une quatrième... Toutes cumulées n’ont pu susciter plus de plaisir que mon croc dans la tartine. J’ouvre rageusement chaque application en la suppliant secrètement d’épicer ma fin de journée. Les réseaux sociaux ça ne parle que des autres, pourtant je veux que l’on parle de moi, que l’on sache qui je suis. Que l’on sache que je suis. 

Les cascades de notifications en délires parsèment dans mon esprit des vapeurs de tentations, la lumière bleue m’hypnotise. Je me surprends pour la millième fois à consacrer tout mon temps de repos à la contemplation des vies de parfaits inconnus, à fantasmer sur des chimères qui me tournent le dos, que je sais inatteignables et pourtant si avenantes. J’emplis mon esprit de leurs bonheurs superficiels, espérant trouver en leurs réussites un vecteur de sens pour ma vie, bien que je ne récolte invariablement en elles que la semence de ma déchéance.

Le téléphone agit comme un trou noir vers le centre duquel on expédierait toute notre personnalité et notre volonté. Et, propriété fondamentale des trous noirs : ils ne renvoient rien. Le téléphone nous dépossède de toutes nos propriétés mentales sans n’en rendre aucune.

Tout part d’une aspiration à muer spirituellement, à se délivrer des gonds terrestres et routiniers pour émerger des limites physiques et accéder au domaine de l’affranchissement libertaire. Cette envie, la plus humaine et originelle de toutes, est saisie par l’appareil, qui m’insuffle alors des relents de facilité et de paresse dont il a si fièrement toujours été le prodigueur, et mute mon besoin d’ascension morale en un abandon de ma volonté. 

La bête plastique se nourrit de la liberté et produit la servitude.

Dans mon entrain, je n’ai pas vu l’heure passer, je regarde autour de moi, il n’y a plus rien. Je distingue si peu de choses... La nuit doit être très noire. Le téléphone s’est automatiquement mis en veille, je reviens d’un monde. Seules, dans le salon éteint, scintillent les aiguilles fluorescentes de ma montre, dont mes prunelles élargies tentent difficilement de suivre la course lentement effrénée. Je résiste tant bien que mal au marathon du temps, mais sa vitesse m’est encore accessible. Les efforts sont nécessaires pour le rattraper, et ils sont possibles.

Mais bientôt la contemplation du cadran se fait monotone, et l’ennui ressurgit de son buisson éternel. Mon téléphone m’aguiche impudemment, mes faibles doigts s’y agrippent. Et les nuées de désirs reprennent leurs danses descendantes sur l’écran cassé. Je perds mes sens, la torpeur me saisit. La nuit est compromise, tout est mort dans le salon.

Les aiguilles du temps sont déjà loin devant.

O.deJavel

  • Invité
Re : La bête plastique
« Réponse #1 le: 16 Octobre 2019 à 01:02:17 »
Magnifique !

Un de ces bons textes maelström dans lequel on se laisse aspirer ! ..jusqu’à la fin !

Dommage que ça finisse mal ! En fait, tu poses une équation bien reconnue: Tout plaisir à forte dose se convertit en souffrance.

Ainsi des drogues.., et de n’importe quoi en fait...

Mais, si ce téléphone est devenu un obstacle au bonheur de ton protagoniste... comment aurait-il pu s’en sortir ? En appelant un ami ? Lol :)

Hors ligne Rogojine

  • Plumelette
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Re : Re : La bête plastique
« Réponse #2 le: 16 Octobre 2019 à 13:57:45 »
Magnifique !

Un de ces bons textes maelström dans lequel on se laisse aspirer ! ..jusqu’à la fin !

Dommage que ça finisse mal ! En fait, tu poses une équation bien reconnue: Tout plaisir à forte dose se convertit en souffrance.

Ainsi des drogues.., et de n’importe quoi en fait...

Mais, si ce téléphone est devenu un obstacle au bonheur de ton protagoniste... comment aurait-il pu s’en sortir ? En appelant un ami ? Lol :)

Salut !

Je te remercie pour ton retour.

Le plus ironique dans tout cas c'est que je suis le premier à râler contre les auteurs qui ne proposent pas de solutions à leurs lecteurs, je pense que l'écriture est un art à visée perfectionniste, il faut qu'après une lecture, le lecteur ait découvert de nouvelles idées ou a défaut en ait consolidé d'anciennes.

Enfin, je raconte ma vie mais c'est juste pour te dire à quel point ta remarque est juste.

Après je dois avouer que si c'est aussi bâclé, c'est surtout à cause du fait que j'ai terminé le pavé à une heure tardive, franchement j'avais qu'une envie c'était de finir, donc je me dis que finalement écrire tard le soir c'est pas forcément la meilleure des idées !

Sinon, en appelant un ami oui ! J'aime.

Hors ligne Miromensil

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Re : La bête plastique
« Réponse #3 le: 16 Octobre 2019 à 17:19:39 »
Yo

Citer
Mon front se dilate
:\?
Dilater c’est ça : « B.  P. anal.
1. [L'obj. désigne une partie du corps humain, notamment le nez ou l'œil] Agrandir l'ouverture, le diamètre de »

Du coup, le front… meh. Tu veux dire les pores du front se dilatent ?

Citer
mon corps est une cascade figée
idem, je trouve l’image bof. Tu veux dire qu’il sue ?

Citer
si ce n’est les timides tranchées des volets qui invitent à l’évasion
tranchées de volets… oui, je vois ce que tu veux dire, mais bon… ce sont des trous, pour moi. Du coup des trous dans les volets ? ouais ça passe

Citer
Dans la pénombre crépusculaire, nulle manifestation de couleurs ou de vie, seulement un point rouge monotone qui dessine les lignes fuyantes d’un rectangle, le grille-pain et son voyant, je suppose
Pour le coup
- un crépuscule, ça a des couleurs
- un point rouge + des lignes rouges + des voyants
… du coup y a pas « nulle manifestation de couleur ou de vie », tu démontres l’inverse juste après ^^

Citer
Vive rumeur métallique qui se consume rapidement dans le néant sonore, une tartine voltige jusque dans mon assiette, elle me brûle, elle résiste à la pression de mes doigts. Mais mes dents s’y ancrent, c’en est fait d’elle.
Ce passage me parle plus (+) à titre perso

Citer
Tout en dégustant lentement le met tout suant
Je crois que le mot sudation arrive un peu tard même si j’avais compris
(parce que c'est exprimé maladroitement au début)

Citer
Et toujours le même film oppressant et débordant de vide, dont j’occupe l’impérissable rôle principal depuis bon nombre d’années, et que je regarde chaque soir avec la même indifférence au visage, mais toujours les yeux transcendés par la rage. Un mélange de lassitude et de fureur, face à une vie aux couleurs chaque jour plus fades. 
Chouette passage

Citer
La caresse se fait brutale, je suis aux aguets. Cette fois j’en suis conscient : mon téléphone vibre
La progression est bien rendue

Citer
Il représente à lui seul toute la raideur des chaînes qui me lient au cyclope électronique, me rappelle irrémédiablement à ma faiblesse.
Chouette aussi

Citer
J’emplis mon esprit de leurs bonheurs superficiels, espérant trouver en leurs réussites un vecteur de sens pour ma vie, bien que je ne récolte invariablement en elles que la semence de ma déchéance.
On croirait le point de vue d’un média critique sur la chose (comme Arte)

Citer
Le téléphone agit comme un trou noir vers le centre duquel on expédierait toute notre personnalité et notre volonté. Et, propriété fondamentale des trous noirs : ils ne renvoient rien. Le téléphone nous dépossède de toutes nos propriétés mentales sans n’en rendre aucune.
Ca dérive vraiment en mode analyse et ça me sort du texte

Citer
La bête plastique se nourrit de la liberté et produit la servitude.
Oui, je le savais aussi… ^^

Citer
Le téléphone s’est automatiquement mis en veille, je reviens d’un monde.
Cette phrase est déjà plus percutante dans le récit je trouve

Citer
tout est mort dans le salon.
Tu l’as déjà dit au début :P

Aloreuh j'ai bien aimé qu'il ne se passe rien ou pas grand chose. Après tu as une façon d'exprimer des ressentiments qui sont je trouve un peu maladroit, comme le fait d'être une cascade figée pour dire qu'il sue. Y a un côté "je fais l'analyse d'un medium" qui ne m'a pas trop parlé non plus. Je trouve l'idée de bête plastique intéressante, mais pour le coup pas assez développé en tant que animal intempestif. Ca commence comme ça avec le côté caresse-chelou, et puis ça vire en analyse... dommage, je trouve. On perd le côté organisme bizarre qui était intéressant.  Le fait qu'il n'y ait pas de vraie fin m'a plu aussi.

Bon et puis, tu ne m'as rien appris de neuf sur les smartphones, mais ça me convainc d'autant plus que c'est pas plus mal de s'en passer.

(Ca fait une semaine que j'ai oublié le mien je sais pas où et du coup je me contente d'un vieux nokia :mrgreen:)


« Modifié: 16 Octobre 2019 à 17:21:27 par Miromensil »

Hors ligne Rogojine

  • Plumelette
  • Messages: 16
Re : Re : La bête plastique
« Réponse #4 le: 17 Octobre 2019 à 18:47:56 »
Yo

Citer
Mon front se dilate
:\?
Dilater c’est ça : « B.  P. anal.
1. [L'obj. désigne une partie du corps humain, notamment le nez ou l'œil] Agrandir l'ouverture, le diamètre de »

Du coup, le front… meh. Tu veux dire les pores du front se dilatent ?

Citer
mon corps est une cascade figée
idem, je trouve l’image bof. Tu veux dire qu’il sue ?

Citer
si ce n’est les timides tranchées des volets qui invitent à l’évasion
tranchées de volets… oui, je vois ce que tu veux dire, mais bon… ce sont des trous, pour moi. Du coup des trous dans les volets ? ouais ça passe

Citer
Dans la pénombre crépusculaire, nulle manifestation de couleurs ou de vie, seulement un point rouge monotone qui dessine les lignes fuyantes d’un rectangle, le grille-pain et son voyant, je suppose
Pour le coup
- un crépuscule, ça a des couleurs
- un point rouge + des lignes rouges + des voyants
… du coup y a pas « nulle manifestation de couleur ou de vie », tu démontres l’inverse juste après ^^

Citer
Vive rumeur métallique qui se consume rapidement dans le néant sonore, une tartine voltige jusque dans mon assiette, elle me brûle, elle résiste à la pression de mes doigts. Mais mes dents s’y ancrent, c’en est fait d’elle.
Ce passage me parle plus (+) à titre perso

Citer
Tout en dégustant lentement le met tout suant
Je crois que le mot sudation arrive un peu tard même si j’avais compris
(parce que c'est exprimé maladroitement au début)

Citer
Et toujours le même film oppressant et débordant de vide, dont j’occupe l’impérissable rôle principal depuis bon nombre d’années, et que je regarde chaque soir avec la même indifférence au visage, mais toujours les yeux transcendés par la rage. Un mélange de lassitude et de fureur, face à une vie aux couleurs chaque jour plus fades. 
Chouette passage

Citer
La caresse se fait brutale, je suis aux aguets. Cette fois j’en suis conscient : mon téléphone vibre
La progression est bien rendue

Citer
Il représente à lui seul toute la raideur des chaînes qui me lient au cyclope électronique, me rappelle irrémédiablement à ma faiblesse.
Chouette aussi

Citer
J’emplis mon esprit de leurs bonheurs superficiels, espérant trouver en leurs réussites un vecteur de sens pour ma vie, bien que je ne récolte invariablement en elles que la semence de ma déchéance.
On croirait le point de vue d’un média critique sur la chose (comme Arte)

Citer
Le téléphone agit comme un trou noir vers le centre duquel on expédierait toute notre personnalité et notre volonté. Et, propriété fondamentale des trous noirs : ils ne renvoient rien. Le téléphone nous dépossède de toutes nos propriétés mentales sans n’en rendre aucune.
Ca dérive vraiment en mode analyse et ça me sort du texte

Citer
La bête plastique se nourrit de la liberté et produit la servitude.
Oui, je le savais aussi… ^^

Citer
Le téléphone s’est automatiquement mis en veille, je reviens d’un monde.
Cette phrase est déjà plus percutante dans le récit je trouve

Citer
tout est mort dans le salon.
Tu l’as déjà dit au début :P

Aloreuh j'ai bien aimé qu'il ne se passe rien ou pas grand chose. Après tu as une façon d'exprimer des ressentiments qui sont je trouve un peu maladroit, comme le fait d'être une cascade figée pour dire qu'il sue. Y a un côté "je fais l'analyse d'un medium" qui ne m'a pas trop parlé non plus. Je trouve l'idée de bête plastique intéressante, mais pour le coup pas assez développé en tant que animal intempestif. Ca commence comme ça avec le côté caresse-chelou, et puis ça vire en analyse... dommage, je trouve. On perd le côté organisme bizarre qui était intéressant.  Le fait qu'il n'y ait pas de vraie fin m'a plu aussi.

Bon et puis, tu ne m'as rien appris de neuf sur les smartphones, mais ça me convainc d'autant plus que c'est pas plus mal de s'en passer.

(Ca fait une semaine que j'ai oublié le mien je sais pas où et du coup je me contente d'un vieux nokia :mrgreen:)

Merci beaucoup, franchement ce genre de retour m'aide infiniment à avancer.

Je vais réfléchir à tous les points que tu as soulevés, le chantier est grand !
(Personnellement même quand j'avais un vieux Nokia ça y allait, cette chose trouve toujours moyen de placer ses appels de phares  :D)

 


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