Ton sourire est une invitation éternelle à s’absoudre dans la naïveté. Je regarde le monde et je le méprise sans un mot, le cœur tranquille et le dégoût chaudement installé. Et pourtant, au plus profond de mes convictions, je revois tes fossettes timides se creuser et je me surprends à libérer mon visage tendu. C’est l’odeur sucrée de ton calme, l’étincelle de tes yeux fatigués. C’est l’orient de ton teint qui s’oppose sans forcer à la mélancolie de tout un pays.
Tu pourrais danser sur les pavés éclairés, sous la bienveillance de la cathédrale endormie. Les touristes croiraient aux prémices de Noël et moi, en retrait, j’écrirai la finesse de tes mouvements, cette façon que tu as d’être absente. J’irai dire aux touristes que tu as fait des ballets dans le monde entier, des opéras glacés de Saint-Pétersbourg aux ambiances caniculaires de Sydney. Tu feindras l’accent russe. Tu pourrais être tant d’autre chose que cette fille assise la tête posée contre la fenêtre du bus. Nous pourrions être tant d’autres choses.
La timidité ne cesse de me répéter que l’ennui revient toujours. Même à l’abri du cou des plus jolies filles. Un jour, à la surprise d’une caresse sur un sein, la main se surprend à ne plus bouger, et ce n’est pas qu’elle s’y sent bien non, c’est qu’elle n’a plus la force d’alimenter encore ce désir disparu à la seconde où le rêve s’est envolé. Le piano se tait et les doigts ressentent pour la première fois de fortes courbatures. Le corps immobile prend vite froid dans l’océan d’été. L’angoisse ne connaît que des obstacles éphémères.
Cela fait trois morceaux de musique que je te regarde. L’éclat de ta belle gueule a résisté aux violons les plus tristes, aux trompettes les plus gaies et semble maintenant faire face sans trembler à la nuit qui achève de tomber. Couvert par le bruit de la ville, je murmure très bas tous les mots d’amour que j’ai pu lire dans ces fictions mille fois reconstruites. J’ose dire des promesses insensées, de celles qui engagent un avenir sans drame ni déception, des longues soirées d’été passées à se raconter sans jamais vraiment se connaître. J’ose penser que mon corps maladroit laissera la place à une pointe de virilité affirmée qui te fera revivre l’Italie de ton enfance. Puissions nous être des enfants à jamais préservés.
Les yeux mi-clos, je ne t’ai même pas vu descendre du bus. La force de ton souvenir a déjà balayé la réalité de ta présence. Je n’ai pas su lutter contre les songes et les fantasmes. La timidité hurle de soulagement au fond de mon être. Je la laisse chanter sans trop m’en soucier et presque mécaniquement, je presse le bouton de demande d’arrêt. Les portes du bus s’ouvrent sur un trottoir bruyant et bondé, mes pas peines à se frayer un chemin à travers la foule désordonnée. Je ne tarde pas à apercevoir ta chevelure au loin. Tu es assise sur un banc, un livre à la main, l’autre main qui serre ton téléphone dans l’attente qu’il vibre enfin. Encore quelques mètres et je pourrai m’asseoir à tes côtés, te demander ton nom et te décliner le mien. Je ne dirai rien du bus et de mon imagination un peu folle, par peur de t’effrayer.
A chaque garçon qui passe devant toi, je crains plus que tout que tu ne le reconnaisses comme celui que tu attends. Mon allure s’accélère encore pour parvenir à ta hauteur. Je te regarde une seconde à peine et je m’élance, au pas de course cette fois, vers cet horizon sans but qui m’éloigne, encore et encore, du peu de courage que j’ai laissé à tes pieds.