J'ai écrit ce texte il y a longtemps et j'ai hésité de longues semaines avant de le soumettre ici. Un peu vite, pour m'en débarrasser en fait.
Il est très sensible pour moi, peut-être parce qu'il en dit beaucoup. Chaque écrit est intime et vient dire de choses, vous me direz... Bonne lecture !
Les cyprès sont encore plus hauts que dans mes souvenirs. Plusieurs années se sont écoulées en mon absence. J’avance, telle une intruse dont la présence n’est pas tolérée. Ce sentiment m’est familier, où que j’aille, mais son empreinte est moins oppressante ici. Un endroit capable de m’accepter, peut-être un peu plus que son propriétaire revêche. J’avance avec précaution, comme si l’herbe pouvait s’évaporer sous mes pas et m’immobilise un peu plus loin. L’immense jardin m’accueille, inchangé, coloré. Une large allée sépare deux parcelles différentes. L’une d’elle, verte, est constituée de nombreuses rangées de pommes de terre, comme l’an dernier. L’autre, est rouge de tomates, verte de salade et poireaux et offre un large rectangle réservé à la floraison de plantes mellifères. Un espace broussailleux, qui jure avec le reste des rangées, et à la fois joli avec ses fleurs bleues. « Pour mes abeilles » me souviens-je en acquiesçant la tête, silencieuse. Un bourdonnement m’indique que cet endroit leur plait.
Il m’arrivait de l’aider à récolter les pommes de terre, de mauvaise grâce, la plupart du temps. Son rire éclatait à mes oreilles lorsqu’il m’observait sauter à pieds joints sur le dos de la bêche, plantée dans la terre aride. Une bouffée de chaleur m’envahit en y songeant. Il est un mystère. Silencieux et lointain. Talentueux de ses mains, connaisseur de la terre, de l’eau et du feu. Plus proche des éléments que de l’être humain. Un ami des arbres et des abeilles. Le seul à se réjouir de la pluie. Mon contraire et mon double malgré moi. Machinalement, j’arrache une branche de thym que je promène sous mon nez, nostalgique. J’avance dans le jardin, émerveillée de son travail, et m’éloigne de la maison fermée. Au fond, demeure le vieux cabanon brinquebalant, aussi abîmé et usé que son propriétaire. J’y pénètre et une forte odeur d’essence me fait reculer. Un grand capharnaüm y règne, éparpillé sur les étagères de l’établi qui plie sous le poids des outils qu’il contient.
Mon pied achoppe sur un vieux morceau de bois, planté dans la terre. Curieuse, je m’en empare et aperçois mon prénom, inscrit à la peinture blanche. L’écriture fine et mal assurée de mon père ne fait aucun doute. Une lettre a été subtilisée par le temps, les intempéries. Les restes d’une de ses ruches, baptisée de mon prénom. Jadis, il en avait une pour chacun de ses enfants. Elles ont quitté le jardin bien avant notre départ. Machinalement, je serre le seul reste de ma ruche dans la paume, et quitte les lieux. Face à la maisonnette, j’hésite. Sa vieille voiture garée près du cerisier, aplatit l’herbe sur ce morceau de terrain qui semble être à l’abandon. Une bêche demeure debout, plantée dans la terre, comme si je venais moi-même de l’utiliser. Il a retourné la terre ce matin et il m’attend à l’intérieur, pensais-je avec force.
Je me traîne, jusqu’à la petite terrasse de la maison, comme si des bras invisibles entravaient ma progression. Mes doigts cognent timidement contre la porte et je me recule. Auparavant, j’entrais sans attendre d’invitation. Cette maison était aussi mienne en dépit de toute ma difficulté à l'accepter. Je jette un coup d’œil en arrière, au loin, là où les ruches demeuraient, le temps de leur existence. La maison reste silencieuse et j’y pénètre, finalement. La petite table de la cuisine couverte de la vieille toile cirée délavée, se tient face à moi, fidèle à la pièce qu’elle occupe depuis des années. Une armée de couverts attend vaillamment dans l’évier. À gauche, le buffet tient encore debout par la seule volonté du maître des lieux qui l'a rafistolé grossièrement au fil des années. Deux photos cornées et jaunies s’y trouvent, à côté de la petite boîte contenant les cendres de mon grand-père. Boîte, qui, elle aussi, a vécu une vie pleine d’étranges rebondissements. Sur ma gauche, à côté de son meuble à coquillages, se trouve toute sa musique et je souris en apercevant la couleur orange d’un des albums de Rammstein que j’ai laissé ici. La simple vue de la jaquette me rappelle les paroles de Reise, Reise et son accordéon, avec tous les souvenirs des festivals et concerts auxquels j’ai pu perdre la voix et la tête. Je pose le boitier où figurent quelques mots de ma langue maternelle, très rarement employée maintenant, et cramponne mes mains au vulgaire morceau de bois d’où sortent plusieurs échardes, je tourne les talons pour faire face au reste de la maison, toujours d’un calme inébranlable. J’accélère le pas jusqu’à une autre porte que j’entrebâille, les mains tremblantes. Il m’attend, endormi dans son fauteuil à bascule, qui, lui aussi, a survécu au gré de ses humeurs.
— Papa ?
Le fauteuil ne bouge pas, comme son occupant. Seule, dans cette maison éteinte et sombre, avec pour bouclier, mon morceau de ruche dont l’étreinte enfonce les échardes dans ma peau, la peur m’enveloppe. Le jardin s’est figé. La vue d’une bouteille de vin, vide, à la droite du fauteuil, me laisse indifférente. Durant des années, le simple bruit du bouchon qui saute m’était insupportable et alimentait une colère, qui m’a chassée de ces lieux. Seul le temps et la distance m’ont permis d’accepter cette douleur, d’en faire une arme. C’est sur cette terrasse, devant cette même porte où j’ai cogné, qu’il y a quelques années, je lui ai hurlé tout mon désarroi. J’avais rompu le silence qui scellait mes lèvres depuis des mois. Mes yeux commençaient à voir ce qui était invisible pour mon esprit au bord de l’implosion. La mort nous a frôlé à cause de son amour destructeur et de mon manque de discernement. La réalité est meurtrière lorsqu’elle est cadenassée.
Quand il se réveillera, il s’agacera sûrement de me trouver dans sa grotte. Je le prendrai dans mes bras, malgré la bouteille vide, je m’efforcerai de le faire bien que je ne sache pas vraiment comment m’y prendre. Son haleine chargée ne sera qu’un mauvais souvenir. J’ouvrirai les volets et il me montrera fièrement ce jardin, toute son œuvre. Je ne dirai rien quand il manifestera sa déception quant à mon travail, la vie que j’ai choisie. Mais, on sera tout les deux, alors tout ira bien. Je ferai mieux qu’avant, je le laisserai exprimer ce complexe qui le ronge depuis l’enfance. Je l’écouterai d’une oreille indulgente, persuadée qu’il n’est simplement pas capable d’exprimer autre chose que sa propre culpabilité, reniée depuis si longtemps, qu’elle s’est imprégnée dans cette maison.
Pourtant, je sais qu’un jour, il m’a trouvé à la hauteur, j’en suis convaincue. Un jour, il a donné mon prénom à sa ruche, la maison de ses précieuses abeilles.