Je glissais sur le sol en quelques secondes et sursautais au contact de la fermeture éclair de mon sweat sur le plancher.
Je me retrouve quasi allongée, la tête contre le logo de mon déménageur fraichement raturé.
Je suis épuisée. Mon corps a tenu, rompu, jusqu’à charger cet énième carton trop lourd comme une urgence vitale.
Je ferme les yeux quelques secondes et m’autorise un long soupir, une sorte d’échappée d’aise
qui me laisse vidée, aplatie, toute engourdie.
Il faut dire que le gros marqueur noir vient de me lâcher ; son crissement s’est d’abord fait pâle puis s’est tu à la moitié d’un soulignement.
Il est presque 18 heures. Je n'ai rien avalé depuis ce matin. Mon ventre m’adresse de longs et bruyants rappels à l’ordre qui m’indiffèrent.
Ce n’est pas comme ce deuxième rouleau de scotch, presque neuf et idiopathique, qui se déchire inévitablement à chaque coup de ciseaux.
Désarmée, j’abandonne…
Solidaire, la télévision s'est mise en veille automatique. Et entre borborygmes et tic-tac de l’horloge, je somnole, les yeux mi-clos, jusqu’à ce que mon regard s’accroche au couvercle d’une petite boite glissée entre deux sacs poubelle.
J’hésite de longues minutes avant de bouger.
Je suis bien. Pourtant une indicible impression de déjà-vu me pousse à glisser davantage.
Maintenant un appui branlant sur mes coudes, j’allonge les jambes pour ramener vers moi du bout des pieds, un coup poussant, un coup tirant, l’objet en question. Cette petite boite que je caresse lentement du bout des doigts est lourde de sens. Je la connais.
Je la reconnais.
Comment a-t-elle bien pu se trouver là ?
Je l’avais perdue puis oubliée.
J’avais oublié cette période de ma vie où je courrais sans cesse.
Le soir après l’école.
Chaque semaine si bien chronométrées.
Ces longs week-end déambulant en autobus chargés d’espoir, ici dans l’Aude, là-bas dans l’Hérault ou dans le Gard. Je courrais dans tout le Languedoc et j’aimais cela.
Reprenant mes esprits, j’ouvre la petite boite de mes doigts impatients et retrouve intacte ma récompense, solidement harponnée à son support de velours beige.
Je la sors de son étui, je la tourne pour admirer le blason régional moulé dans le bronze puis la retourne… 1978…
Mon attention vacille. Ou bien moi peut-être.
Avec quelques efforts, je soutiens du regard nos belles retrouvailles.
Elle et moi, depuis tout ce temps. Je savoure.
C’est alors que cette médaille gagnée au prix de tant d’efforts affiche un sourire radieux.
Bizarre. Déroutant.
Les sourcils froncés, je cligne des yeux plusieurs fois comme pour effacer le mirage.
Rien n’y fait. Je vois toujours un sourire franc et entendu.
Je dirais même que je le vois distinctement.
Je me dresse davantage, et tandis que ma raison s’affole, perdue à mi-chemin entre veille et sommeil, j’entends susurrer tel un écho du temps passé :
« RES PI RE- NE LÂCHE RIEN ».
Ces mots rassurants viennent apaiser comme par magie mon pouls troublé par l’illusion.
Je ne saurais jamais si j’ai succombé à un songe d’après-midi inattendu ou si mon esprit a identifié une rayure profonde de mon génome.
Je sens à cet instant précis que tout prend sens et je me surprends à sourire.
A mon tour de sourire large et profond.
Assise là contre mon énième carton de la journée, je referme précieusement l’objet et le glisse dans la poche arrière de ma salopette, tapotant légèrement le couvercle en signe de remerciement.
Je m’étire et déroule lentement chacune de mes articulations comme un échauffement bien rodé et dans un élan efficace je me relève. Je fixe quelques secondes mon stock de cartons vides et sors de la pièce encombrée l'esprit tranquille.
Emportant un peu d’eau et quelques amandes au passage, je quitte la maison en petites foulées régulières qui m’éloignent du devoir.
Amusé, mon corps se souvient des enjambées, ne faisant cas ni de cette douleur installée au creux des reins, ni des fourmillements qui s’immiscent entre les omoplates.
Posant de temps à autres la main sur la poche arrière de mon pantalon, j’avance à la juste cadence.
Légère.
Longtemps.
Je cours à nouveau ce soir et je RES PI RE l’air tendre et sucré du pur plaisir instantané.
Cà aussi, je l’avais oublié…