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Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Textes courts (Modérateur: Claudius) » Le sens du sacrifice

Auteur Sujet: Le sens du sacrifice  (Lu 1429 fois)

Hors ligne LamEmm

  • Tabellion
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Le sens du sacrifice
« le: 13 Mai 2019 à 13:16:06 »
[J'ai eu l'idée de cette courte nouvelle en découvrant d’étranges cigares de terre au cœur du rayon « Épouvante » de ma bibliothèque début 2012. A priori, ce sont des nids de mouches. Mais qui sait ? Qu'on se rassure, tout va bien ici. Mais faites quand même attention aux insectes bizarres... Techniquement, je reste mitigé sur l'emploi des temps sur certains passages, et je crois qu'il faudrait renforcer la double lecture du texte. À retravailler encore et encore :)]


Pas de bruit, pas d'odeur, pas de lueur, pas de chaleur, rien de perceptible. Et pourtant ils sont là. Depuis combien de temps ? Difficile de le dire. Au maximum un an et demi, puisqu'auparavant cet endroit où ils étaient cachés – ma bibliothèque – n'existait pas : je l’ai construite il y a deux étés. Mais peut-être leur présence parmi nous est-elle bien antérieure…

Ils nous entendent, ils nous voient, ils nous sentent. Ils nous observent. Mais nous, nous ne voyons rien. Quels idiots ! Parfois je tourne la tête brusquement pour tenter de déceler quelque chose d'anormal. Mais je ne sais même pas l'apparence qu'ils ont, alors comment différencier l'anormal du normal ?

D'où viennent-ils ? De l'espace, j'en suis certain. C’est tellement grand là-haut, et on n’a pratiquement rien exploré. Je suis sûr qu’il existe des choses terribles tapies dans les tréfonds des galaxies, un peu comme dans les films de science-fiction.

Et s'ils sont là, c'est pour nous coloniser. J'ai face à moi des explorateurs, l'avant-garde d'une future armée d'invasion. Ils nous observent, et bientôt ils retourneront chez eux faire leur rapport. Et alors suivront les hordes colonisatrices. Je les sens sans pitié. Nous serons réduits en esclavage. Ou peut-être utilisé comme bétail. Dévorés.

Je ne peux pas laisser faire ça.


Je les ai découverts par hasard, il y a trois semaines. Enfin, pas eux directement. Disons que j’ai découvert leur tanière. À moins que ce ne soit leurs vaisseaux de transport ? Difficile à dire. Parfois, dans les romans d’anticipation, les vaisseaux des envahisseurs revêtent de bien drôles de formes, alors pourquoi pas ?

Je cherchais un livre dans ma bibliothèque pour m’occuper un peu. Les après-midi sont longs… Soudain, un mal de crâne m’a pris. C’était localisé sur les tempes, très violent. En temps normal, je suis sujet aux migraines, mais là c’était inhabituel : aucun signe précurseur. Une seconde je ne sentais rien, la seconde d’après je serrais les dents. J’ai quand même continué à fouiner, et en ôtant de l’étagère Simetierre, de Stephen King, je les ai aperçus. Quatre cylindres d’environ quatre centimètres de long et cinq millimètres de diamètre, d’aspect régulier. Ils semblaient fabriqués en terre, mais peut-être était-ce une sorte de ciment, ou une céramique spéciale, que sais-je ? En les découvrant, mon mal de tête a subitement augmenté, comme si quelque chose faisait pression depuis l’intérieur de ma boite crânienne. En même temps, ma vision s’est troublée, un peu comme quand vous fixez un feu intensément, ou le soleil. Les images dansent devant vos yeux, des taches noires apparaissent.

Lorsque j’ai approché ma main pour me saisir de ce que j’imaginais être des nids d’un insecte quelconque, j’ai senti une chaleur désagréable au bout des doigts. Comme une brûlure. Après un sursaut de recul, j’ai quand même continué à avancer la main, et c’est alors que j’ai perçu un brouhaha dans ma tête. Des voix, ou plutôt des pensées qui s’imprimaient directement dans mon cerveau, comme un chœur de dizaines ou même de centaines de personnes, une espèce de canon répétant en boucle quelque chose comme « N’approche pas, tu le regretteras ».

J’ai hésité une demi-seconde, pas plus, puis, mû par la certitude de ce que je devais faire, j’ai écrasé les quatre cylindres. Très consciencieusement : ça m’a pris plus de dix minutes. Ce n’est pas qu’ils aient résisté d’une manière ou d’une autre, leur matière friable s’est vite transformée en grains, puis en poussière. Mais j’avais l’impression – non, je savais – qu’il fallait que je les réduise en poudre. La plus fine possible. Si au tout début mon mal de crâne s’est encore amplifié, au fur et à mesure que la poudre s’affinait, il refluait. Jusqu’à ne plus être qu’une mauvaise sensation, surtout localisée derrière mes globes oculaires.

Les cylindres détruits, je me suis reposé un instant, surpris de me sentir aussi moite ; ma chemise était ornée d’énormes auréoles de transpiration sous les bras. Et puis de nouveau, les tempes douloureuses… Le front appuyé contre ma bibliothèque, j’ai essayé de faire le vide dans mon esprit, mais j’ai senti quelque chose d’étranger qui tentait de s’y insinuer, et qui gonflait, gonflait. De nouveau, les pensées ennemies… D’une puissance inouïe, elles s’imprimaient directement dans mes synapses : « Tu n'aurais pas dû faire ça ».


Depuis que j’ai découvert et détruit les quatre cylindres – déjà trois semaines – je ne suis pas tranquille. Mes maux de tête reviennent régulièrement, très soudainement, avec beaucoup de force. La nuit, je souffre d'insomnies : les yeux grands ouverts, j'essaie de percer les ténèbres pour tenter de les surprendre. Parfois j'entends comme un bourdonnement tout près de moi. Le temps d'allumer, plus rien. Ça a fait râler ma femme, ces allumages de lumière en pleine nuit. Surtout qu’il m’arrive d'appuyer sur l'interrupteur des dizaines de fois en quelques heures. Après deux nuits, elle est partie dormir dans la chambre d'amis. Ça m'arrange, elle a toujours beaucoup ronflé.

Lorsqu'écrasé de fatigue je sombre dans le sommeil, je rêve d'eux. Ils m'apparaissent comme de minuscules êtres dotés d'une carapace mi-chitineuse mi-métallique de laquelle dépassent des tuyaux – des respirateurs, des tuyaux d'alimentation et des recycleurs de déchets me dis-je dans mon rêve –, d'une tête de fourmi protégée par un scaphandre, et de minuscules ailes rigides à voilure variable, quasi transparentes. Hormis les ailes – mais ces ailes font-elles partie de leur corps, ou de leur équipement ? –, je ne vois pas de membres, et j'imagine qu'ils n'en ont pas besoin : ils sont doués de capacités de télékinésie leur permettant de tout manipuler sans rien toucher. Je me réveille de ces cauchemars en sueur.

Le jour, j'écrase les insectes qui croisent mon chemin : araignées, abeilles, guêpes, moustiques, fourmis, scolopendres, mouches, mouchettes et autres blattes. On ne sait jamais. J’ai aussi piégé notre petit carré de pelouse contre les taupes et les rats : ils pourraient être infectés par un virus venu des étoiles. Le chat du petit garçon du bout de la rue en a fait les frais ; ce n’était pas joli à voir. Mais une guerre provoque des dégâts collatéraux, tout le monde le sait. J’ai pu aller le jeter dans les bois sans que personne ne s’en aperçoive.

En plus, le printemps vient d'arriver, et avec lui toute une flopée de bestioles plus inquiétantes les unes que les autres. J'ai essayé de calfeutrer portes et fenêtres, mais ils entrent quand même dans la maison. Et puis ma femme ne fait pas très attention : elle ouvre grand les fenêtres le matin pour aérer, et laisse la porte d'entrée ouverte lorsqu'elle rentre les commissions depuis le coffre de la voiture. Je lui ai pourtant dit de faire attention, très doucement, parce que bien sûr, elle ne se rendait pas compte comme moi de leur présence permanente, de leur manège invisible, de la menace qui pèse sur la maison. Sur le monde ! Mais elle m'a regardé d'un drôle d'air en me conseillant de sortir un peu.

Il faut dire que depuis trois semaines, je suis au chômage. Viré comme un malpropre ! Dehors, sans sommation. Lors de mon entretien annuel, résultats corrects, mais appréciation désastreuse : « Durand, vous êtes une source de malaise pour tous vos collègues, vous représentez un handicap lourd que l'équipe ne peut se permettre de traîner derrière elle. Bonne chance pour la suite. » Je suis rentré directement à la maison. Foutues ressources humaines ! C’est le principe du bouc-émissaire : on colle tous les problèmes sur le dos d’une seule personne. Il suffit alors de la faire disparaître, et on a l’impression de s’être débarrassé de ses problèmes en même temps. Hop, tour de magie ! S’il n’y avait ces bestioles venues d’ailleurs, je vous jure qu’ils se seraient souvenus de leur erreur. L’immeuble est ancien : il flamberait comme un sapin de Noël desséché.

C’est le soir de mon licenciement que je suis tombé sur les cigares. Je suis sûr que tout est arrivé à cause d'eux. Ils ont fait des choses dans mon cerveau pour m'étudier, moi, et par la même occasion toute la race humaine. C'est à cause d'eux que je me suis fait virer.

Mais je tiendrai bon, quoi qu’il advienne : l’humanité peut compter sur moi, bien qu’elle ne me le rende pas.


La nuit dernière a été pire que toutes les autres : bourdonnement, allumage de lumière, rien à signaler, extinction de la lumière, cauchemar, éveil en sueur, bourdonnement, lumière… À cinq heures, je buvais mon café debout dans la cuisine, incapable de rester plus longtemps allongé. Il ne fallait plus que je dorme : c’est là qu’ils menaient leurs expériences, pendant que mon esprit baissait la garde. Désormais, jusqu’à leur éradication complète, je boirais café sur café.

Cinq heures trente, le fracas de ma tasse se brisant sur le sol m’éveilla en sursaut ; j’avais dû m’assoupir sans m’en rendre compte, appuyé contre l’ilot central de la cuisine. Le temps de reprendre mes esprits, un bruit dans le couloir… Un frôlement, quelque chose de gros qui s’approchait… Les sens en alarme, je m’apprêtai à bondir. Le frôlement approchait… Ma femme !

« - Qu’est-ce que tu fiches ici ? » M’exclamai-je à son entrée dans la cuisine.
« - C’est quoi ce bordel encore ? Du café partout ! Il va falloir faire quelque chose Jérôme, tu sais… »

Encore ces histoires, encore et toujours la même rengaine : « fais-toi soigner », « va voir quelqu’un », « tu me fais peur parfois », et cætera. Poussé à bout, je n’en pouvais plus de ces jérémiades, de ces reproches, de ces conseils, presque des ordres. Mais pour qui se prenaient-ils, tous ? Savaient-ils ce que je subissais ? Tout ce qui m’écrasait, jour après jour ? Ce poids énorme de la responsabilité ? Cette tâche qui m’était échue alors que je n’avais rien demandé ? Comment avancer alors qu’on ne faisait que m’entraver ?

Je ne me souviens pas exactement des minutes qui ont suivi notre énième dispute. Ses menaces ne m'ont pas laissé le choix. Au moins elle n'a pas souffert. Ou pas trop. L'escalier qui descend dans la cave est suffisamment raide pour qu'une chute rende les choses rapides. Elle n'a pas gémi plus d'une demi-heure, mais de toute façon je n'entendais pratiquement pas ses soupirs, ma tête étant sur le point d'exploser à cause de leurs pensées : « Tu vois ce que tu as fait ? Misérable, tu n'es pas digne de vivre, ta race n'est pas digne de vivre, mais ne t'inquiète pas, nous allons régler ce petit problème. »

Je crois même que j'ai crié quand elle a cessé de gémir, car quelqu'un est venu toquer à la porte d'entrée. C'était la voisine, elle paraissait inquiète. Elle m'a demandé si ma femme et moi allions bien - elle avait entendu pas mal de bruit, disait-elle. Encore une pulsion dans ma tête. J'ai été obligé de l'inviter à entrer pour constater que ma femme se portait bien, « enfin en dehors de son horrible torticolis. » Un torticolis, quelle présence d'esprit ! À la voir gésir au bas de l'escalier, la tête formant un angle étrange avec son tronc, comme dans l'une des scènes de l'Exorciste, la voisine s'est retournée vers moi en ouvrant des yeux aussi grands que des soucoupes, des soucoupes comme celles qu'ils ont employées pour venir chez moi, songeai-je au moment précis où je la projetai dans la volée de marches. Trop surprise, elle ne poussa même pas un cri. J'avoue, un peu honteusement, que j'ai manqué éclater de rire en la voyant basculer cul par-dessus tête, sa jupe retroussée révélant des dessous rouge affriolants. Je crois que son cou ne résista pas au premier impact, en tous cas pour elle ce fut totalement silencieux.

Pendant peut-être deux ou trois minutes, ils me laissèrent tranquille. Je mis ces instants à profit pour réfléchir, et la solution s'imposa à moi, naturelle. Pour le bien de l'humanité, j'allais me sacrifier. Lorsque ma décision fut prise, ils tentèrent de nouveau de faire éclater mon esprit en lambeaux, mais je tins bon : j'allai puiser du fioul dans la cuve de la cave, enjambant au passage les corps des deux femmes, dont l'une fut la mienne pendant plus de quinze années – mon Dieu, l'angle de son cou ! – et aspergeai soigneusement les meubles, les murs et les sols, en commençant par le premier étage, et bien sûr par la bibliothèque où ils avaient élu domicile. Je dus faire trois fois le plein de mon jerrican, mais l'affaire ne me prit pas plus de vingt minutes. Je n'oubliai pas bien entendu de répandre du fioul dans la cave, jusque sous la cuve, pleine d'encore plus de mille cinq cent litres de liquide inflammable.

À ce moment, les voix dans ma tête avaient atteint leur paroxysme : je sentais que des éléments de mon cerveau étaient en train de se rompre tellement la pression était forte. N'écoutant que mon courage, au cœur de ces lieux où nous avons vécu tant de choses heureuses, à deux pas de mon épouse, je sortis le briquet de ma poche, et l'allumai sans un mot, songeant à l'acte de bravoure que je commettais : personne n'en saurait jamais rien, mais je vais dans un instant sauver l'humanité.
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Le sommet n'est qu'un passage.

Hors ligne Philippe47

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Re : Le sens du sacrifice
« Réponse #1 le: 14 Mai 2019 à 14:56:11 »
Bonjour LamEmm

Je suis bien embêté pour formuler une critique constructive. Je "sens" qui ça ne coule pas comme ça pourrait/devrait, mais j'ai du mal à identifier ce qui fluidifierait le récit.

Citer
je reste mitigé sur l'emploi des temps sur certains passages
Oui. Je suis aussi dubitatif sur les alternances de temps utilisés.

En termes de scénario, je ne suis pas sûr que livrer la fin dès le début (de
Citer
Pas de bruit, pas d'odeur, pas de lueur
à
Citer
Je ne peux pas laisser faire ça.
ne nuise pas au suspense, même si la chute pose finalement d'autres questions que l'éventuelle origine extra-terrestre de supposés envahisseurs.

Je vais méditer. Si quelque chose m'apparaît, je te fais partager mon illumination.  ;D

Mais l'idée est vraiment sympa !  :)
Lorsque les mots perdent leur sens, les gens perdent leur liberté (Confucius).

Hors ligne LamEmm

  • Tabellion
  • Messages: 36
Re : Le sens du sacrifice
« Réponse #2 le: 19 Mai 2019 à 21:02:19 »
Merci Philippe pour ton commentaire qui abonde dans l'idée que j'ai de ce texte, il fait partie de ceux qui me posent souci, mais un jour j'aurai la solution !  >:D
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Le sommet n'est qu'un passage.

Hors ligne Philippe47

  • Calligraphe
  • Messages: 122
Re : Le sens du sacrifice
« Réponse #3 le: 19 Mai 2019 à 23:06:03 »
Juste une idée qui m'a traversé l'esprit (pour l'avoir appliquée pour un texte cependant très différent) : as-tu essayé de raconter l'histoire (sans réelle mise en forme, juste "pour toi " et "pour voir") non pas depuis le personnage humain mais depuis la "Reine des Mouches" (par exemple) ?
En changeant l'angle d'approche/le point depuis lequel on regarde (le fameux "point de vue"), souvent on complète le scénario et/ou la mise en scène en l'éclaircissant (dans notre propre esprit).
Lorsque les mots perdent leur sens, les gens perdent leur liberté (Confucius).

Nathalie Marie

  • Invité
Re : Le sens du sacrifice
« Réponse #4 le: 20 Mai 2019 à 09:05:03 »
Bonjour

Je rejoins le commentaire ci-dessus et ai beaucoup aimé l'idée du texte partagé.
Sa construction est astucieuse et si la première partie m'a fait sourire, la gravité du sujet m'a ensuite totalement embarquée.
Pourquoi ne pas essayer de démarrer ton texte dès le 2ème paragraphe et de privilégier, dès que cela t'est possible, le temps présent ?
Je pense que l'intensité en serait renforcée. Qu'en penses tu ?
Belle journée,
Nathalie Marie



 

 


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