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Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Textes courts (Modérateur: Claudius) » Le poulet rôti du dimanche midi

Auteur Sujet: Le poulet rôti du dimanche midi  (Lu 2002 fois)

Hors ligne LamEmm

  • Tabellion
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Le poulet rôti du dimanche midi
« le: 08 Mai 2019 à 18:34:17 »
[Un texte écrit en 2015 mais qui a longtemps mûri dans ma tête, inspiré par diverses discussions et déclenché par un événement particulier. À ce jour, deux questions continuent de trotter dans ma tête - j'attends donc vos retours éclairés et éclairants.]

Encore une miette, là, dans le coin de l’îlot central. Éponge main droite, torchon main gauche. Elle se penche, son œil vient balayer la surface du plan de travail. Rien. C’est propre, net.

La vaisselle maintenant. Le verre, l’assiette, le bol, la cuillère, le couteau. Eau très chaude, beaucoup de liquide vaisselle. Une éponge à deux surfaces : d’abord celle qui gratte pour bien décaper les couverts, puis la douce pour ôter la graisse des surfaces planes. Ça étincelle.

Ses gestes sont précis, chirurgicaux ; on pourrait les croire machinaux, tels ceux d’un robot qui exécuterait la même tâche, jour après jour, année après année. Non : ces gestes sont conscients, appliqués, dirigés par un esprit tout absorbé à sa tâche, désireux de bien faire. De très bien faire. De faire parfaitement.

La vaisselle égouttée, elle l’essuie. Avec un autre torchon que celui qui a servi à essuyer le plan de travail, bien sûr. Vérification, grâce au néon au-dessus de l’évier, que le verre est vierge de toute trace, de toute poussière. Examen passé, les ustensiles du petit-déjeuner rejoignent leur place dans les placards, les tiroirs. Ordre militaire.

Un café maintenant, un expresso. Bien serré. Un Colombien en plus, corsé et suave. Pas qu’elle aime particulièrement les cafés très forts, mais c’est une habitude qu’elle a prise. Ça lui donne un petit coup de fouet, fort à propos le dimanche matin, lorsqu’il faut préparer le repas de midi. Et puis c’est comme ça qu’il les aime, lui.

L’expresso terminé dans le silence quasi sépulcral de la cuisine, la tasse nettoyée et rangée, elle vérifie l’heure à l’horloge en cuivre qui trône en face de la fenêtre de la cuisine. Un cadeau de ses parents à lui, pas très en accord avec le reste de leur mobilier, mais elle s’y est faite. Trois heures trente avant que midi sonne, parfait. Elle va pouvoir se mettre à la préparation du déjeuner.

Le repas du dimanche midi, c’est sérieux. Ça vient de sa famille à lui ; chez elle, on n’y a jamais accordé d’importance. Au contraire, chacun se préparait ce qu’il voulait, piochait dans le réfrigérateur, ou même grignotait sur le pouce un morceau de pain et du fromage. Mais chez lui, un dimanche midi, c’était forcément apéritif-entrée-plat-fromage-dessert. Et attention : un plat de viande ou de poisson, pas juste un pâté en croûte ou une pizza. Si au début de leur relation, cette coutume, sans doute issue d’un milieu judéo-chrétien ouvrier pour lequel le dimanche midi revêt quelque chose de sacré, l’avait passablement agacée, aujourd’hui elle s’y prête de bonne grâce. De très bonne grâce.

Le menu du jour, ce sera bouchées-à-la-reine en entrée, avec des ris-de-veau s’il-vous-plait, puis un très traditionnel poulet rôti accompagné d’une jardinière de légumes – faite maison bien entendu –, suivi d’un petit Brie de Meaux qu’elle espère à point, pour terminer sur des îles flottantes.

Tous les produits sont frais, viennent du marché de la Place de la Mairie, ou des petits commerçants du village. Pas question de mettre les pieds dans un supermarché. Il a toujours dit que les supermarchés étaient les temples de la malbouffe, de la kilocalorie gratuite, de la culture du sucre et du gras, du bourrage de crânes à notre insu.

Le ballet débute, sobre, silencieux, parfaitement exécuté. Pas un bol qui s’entrechoque avec une assiette, pas un œuf qui s’échappe d’une main distraite et qui se brise au sol, pas un nuage de farine qui s’élève d’un saladier. Les gestes s’enchaînent, d’une précision et d’une rigueur extrêmes. Sans hâte, mais sans lenteur excessive non plus, les plats se constituent les uns après les autres.

Parfois, d’un geste vif, elle goûte une sauce, une crème, un assaisonnement. Tout est parfait, aucune correction n’est nécessaire.

À onze heures, elle ouvre la bouteille de vin, un Crozes-Hermitage. Il l’adore. Année deux mille onze. Il s’accordera parfaitement avec la bouchée-à-la-reine et le poulet rôti. Pour le dessert, elle a prévu autre chose, un blanc d’Alsace sec et fruité qui fera merveille avec la saveur douce et sucrée des îles flottantes. Il repose à la cave pour le moment, la température sera parfaite au moment de servir.

Midi moins cinq, tout est prêt : le dessert est au frais, le Brie de Meaux se réchauffe doucement à température ambiante, la peau du poulet commence tout juste à craqueler dans le four, et elle vient d’enfourner les bouchées pour trente minutes dans le four d’appoint.

Il ne manque plus que lui.

Curieux, midi et il n’est toujours pas rentré. Il n’a pourtant pas l’habitude d’être en retard le dimanche midi. « L’heure c’est l’heure » lui a-t-il toujours dit.

Attention, ce n’est pas un tyran, un mauvais mari, ou un sale type ; elle l’aime fort, et lui l’aime tout autant en retour. Il a juste quelques manies – un psychanalyste se régalerait sans aucun doute de son pointillisme horaire, de ses lavages de mains sans doute trop nombreux, de son horreur de la saleté et des microbes. Mais peu importe, car au fond c’est une belle personne, qui ne rechigne pas à l’aider à la maison, et qui a toujours à l’esprit le respect de son prochain. Si ce n’est pas l’homme idéal – mais existe-t-il ? – c’est son homme idéal à elle.

Midi dix.

Debout devant l’horloge, elle suit des yeux la course lente mais inexorable de la grande aiguille : quand on est suffisamment concentré, on peut la voir se déplacer, millimètre après millimètre.

Midi vingt-cinq.

Ses yeux piquent. Elle s’ébroue. Elle sent des fourmis dans ses jambes, dans ses pieds. À ses narines parvient l’odeur du poulet rôti au faîte de sa cuisson ; il va vraiment être délicieux ce midi. Sans précipitation mais avec assurance, elle ouvre le four, sort à demi le poulet et l’arrose du jus de cuisson. Il est magnifique.

Treize heures.

Assise face à l’horloge, ses yeux ne voient plus l’aiguille tourner, ses narines ne sentent pas le poulet brûler. Son regard est vide, son visage inexpressif. Elle ressemble à ces statues de cire du Musée Grévin.

Sinon qu’une statue de cire ne pleure pas.

Doucement, comme intimidée par le calme absolu régnant dans la cuisine, une larme coule sur sa joue droite. Elle traverse les sillons des ridules sous l’œil, puis s’attaque au creux de la joue. Elle peine à s’en extraire, puis accélère jusqu’à l’arête formée par l’os de la mâchoire. Elle reste suspendue quelques secondes, et soudain se détache et chute sur la table de la cuisine.

Quatorze heures.

Une épaisse fumée a envahi la pièce, accompagnée d’une odeur atroce de viande calcinée. Les aiguilles ont continué de tourner, la larme a fini de sécher sur la table, ne laissant qu’une petite trace de sel qu’elle nettoiera plus tard. Elle récurera aussi les deux fours, les plats brûlés, elle aérera la pièce, la désodorisera avec ce produit que Monsieur François du bazar lui a vanté et qui fait réellement des miracles. Ce soir, rien n’y paraîtra plus.

Alors elle ira se coucher, seule dans leur chambre à l’étage. Comme chaque soir, elle prendra deux pilules, pour dormir d’un sommeil sans rêves, aussi net que la cuisine et que le reste de la maison. Et demain débutera une nouvelle semaine, où elle exécutera jour après jour les automatismes qu’on attend d’elle : se rendre au travail, entretenir la maison, faire les courses… Vivre.

Si l’on peut appeler ça vivre.

Il n’y a que le dimanche matin qui vaille quelque chose à ses yeux. Le dimanche matin, elle l’attend. Elle sait qu’il va rentrer à midi pile, comme chaque dimanche, après ses trois heures de vélo tous terrains. Elle l’attend en préparant le repas. Il faut que tout soit parfait pour midi, quand il rentrera, tout crotté, et qu’il l’embrassera l’air rieur, la complimentant sur l’odeur qui s’échappe du four, avant d’aller prendre une douche. Alors ils se mettront à table et tout ira bien.

Mais il ne rentre plus.

Dimanche prochain, elle préparera un rostbeef. Ou plutôt un poulet rôti, c’est ce qu’il préfère. Avec des bouchées-à-la-reine en entrée, un Brie et des îles flottantes. Ça va être parfait. Il sera ravi.

[Isère : un vététiste tué lors d’un accident de chasse
Un vététiste de 41 ans qui roulait seul au pied du massif de Belledonne, près d’Uriage-les-Bains, a été tué dimanche matin au cours d'un accident de chasse, a-t-on appris auprès des pompiers.
Selon la gendarmerie, qui s'est voulue prudente sur les circonstances de cet accident survenu peu avant 11 h 30, un homme âgé d'une vingtaine d'années aurait été identifié comme le tireur. Il faisait partie d’un groupe faisant une battue aux sangliers. Le vététiste semblait être équipé de vêtements colorés.
« En l'état, il s'agit d'un accident de chasse », a confirmé le parquet de Grenoble, précisant que l’enquête a été confiée à la gendarmerie pour déterminer les circonstances exactes de l’accident. Le jeune homme à l’origine du tir mortel a été placé en garde à vue pour être entendu. « Il est très choqué », a ajouté le parquet.
C'est un membre du groupe de chasseurs qui a alerté les secours après l'accident. En dépit de l'intervention des pompiers, le quadragénaire n'a pu être ranimé.
Chaque année, il se produit 10 à 15 accidents de chasse mortels en France.]
« Modifié: 08 Mai 2019 à 21:26:57 par LamEmm »
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Hors ligne Claudius

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Re : Le poulet rôti du dimanche midi
« Réponse #1 le: 08 Mai 2019 à 19:23:17 »
Bonsoir Lam

C'est un très beau texte, bien écrit. Les phrases courtes donnent un rythme particulier qui me fait imaginer une petite femme affairée et précise, ce qui ajoute un plus aux termes choisis.

En commençant à lire et au fur et à mesure j'ai senti que quelque chose allait se passer pour détruire cette belle harmonie. Je ne pensais pas à cette fin cruelle.

Je suis désolée, mon commentaire n'est pas très constructif, mais il suffit de lire et d'apprécier.

 ;) ;)
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Hors ligne Philippe47

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Re : Le poulet rôti du dimanche midi
« Réponse #2 le: 08 Mai 2019 à 19:47:36 »
En tout point remarquable. Deux minuscules remarques :

Citer
riz-de-veau
Ris de veau plutôt. Non ?
Il s'agit d'un thymus, pas d'une céréale  :)

Citer
Crozes Hermitage
Crozes-Hermitage. Il y a un trait d'union pour cette AOC

Je ne sais pas bien quelles questions tu te poses (et c'est tant mieux), mais de mon point  de vue (et à l'instar de Claudius) je trouve le choix des phrases courtes et des multiples détails descriptifs très pertinent. La souci de perfection qui se dégage suggère effectivement que "quelque chose va se passer" mais la fin reste parfaitement imprévisible. Et la dernière phrase, qui traduit le déni qui survient quand le désespoir est trop fort, est très judicieuse.

Désolé, je ne suis pas très constructif, mais a-t-on idée de pondre des chouettes textes pareils aussi !
  ;D
Lorsque les mots perdent leur sens, les gens perdent leur liberté (Confucius).

Hors ligne LamEmm

  • Tabellion
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Re : Re : Le poulet rôti du dimanche midi
« Réponse #3 le: 08 Mai 2019 à 21:25:59 »
Les phrases courtes donnent un rythme particulier qui me fait imaginer une petite femme affairée et précise, ce qui ajoute un plus aux termes choisis.
En commençant à lire et au fur et à mesure j'ai senti que quelque chose allait se passer pour détruire cette belle harmonie. Je ne pensais pas à cette fin cruelle.
Je suis désolée, mon commentaire n'est pas très constructif, mais il suffit de lire et d'apprécier.

Merci pour ces quelques mots, effectivement par ce rythme assez incisif j'espère donner l'idée du mouvement, de la concentration, de la précision, parfait si ça colle ! Et ne sois pas désolée, l'absence de davantage de commentaires répond en elle-même à mes interrogations.

@Philippe47
Citer
Ris de veau plutôt. Non ?
Oh, merci !  :-[

Citer
Crozes-Hermitage. Il y a un trait d'union pour cette AOC
Pour la peine je m'en ouvrirai une bouteille le week-end prochain, merci   :-¬?

Citer
Je ne sais pas bien quelles questions tu te poses (et c'est tant mieux), mais de mon point  de vue (et à l'instar de Claudius) je trouve le choix des phrases courtes et des multiples détails descriptifs très pertinent. La souci de perfection qui se dégage suggère effectivement que "quelque chose va se passer" mais la fin reste parfaitement imprévisible. Et la dernière phrase, qui traduit le déni qui survient quand le désespoir est trop fort, est très judicieuse.
Écoute, ce commentaire me va parfaitement, il est plus constructif que tu ne le penses ! Merci !
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Hors ligne Spontex31

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Re : Le poulet rôti du dimanche midi
« Réponse #4 le: 09 Mai 2019 à 03:02:58 »
Bonsoir LamEmm,

C'est un vraiment un très beau texte. Dès le début j'ai ressentis une certaine tristesse pour cette femme. Elle paraît résignée à une condition qui pourtant ne semble pas la rendre heureuse.  Elle se rassure en prétendant avoir trouver son idéal. Mais on a du mal à la croire. Cette femme semble enfermée dans une vie triste, corsetée par un mari désormais décédé.  Dès lors, on se demande ce qui la pousse à continuer d'assurer un rite dont elle n'avait que faire.  Est elle malade de chagrin ?  Est elle trop amoureuse pour admettre la mort de son époux ? En suspens ...

Bravo pour ces lignes assez poignantes.

Un gratteur imprévisible ...

Hors ligne LamEmm

  • Tabellion
  • Messages: 36
Re : Re : Le poulet rôti du dimanche midi
« Réponse #5 le: 09 Mai 2019 à 08:53:28 »
Est elle malade de chagrin ?  Est elle trop amoureuse pour admettre la mort de son époux ? En suspens ...
Bravo pour ces lignes assez poignantes.

Merci Spontex31 pour ta lecture et ton commentaire ! Effectivement, la maladie (dépression) due au chagrin est au coeur de ce texte, et tout le déni qui en est une conséquence.
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Hors ligne Alan Tréard

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Re : Le poulet rôti du dimanche midi
« Réponse #6 le: 09 Mai 2019 à 10:13:01 »
Bonjour LamEmm,

Eh bien, je dois dire qu'il y a un certain calme dans ton texte qui ne fait pas tant de mal qu'on pourrait le croire, ça fait du bien, un peu de calme.

Alors, au niveau du vocabulaire, j'ai eu le sentiment que tu avais fait en sorte d'être soigneux, de choisir des mots qui font sens à tes yeux, donc cela permet de découvrir le fond de ta pensée sur des tournures recherchées ce qui n'est pas désagréable.

Sur l'introduction :


Citer
Encore une miette, là, dans le coin de l’îlot central. Éponge main droite, torchon main gauche. Elle se penche, son œil vient balayer la surface du plan de travail. Rien. C’est propre, net.

La vaisselle maintenant. Le verre, l’assiette, le bol, la cuillère, le couteau. Eau très chaude, beaucoup de liquide vaisselle. Une éponge à deux surfaces : d’abord celle qui gratte pour bien décaper les couverts, puis la douce pour ôter la graisse des surfaces planes. Ça étincelle.

Ses gestes sont précis, chirurgicaux ; on pourrait les croire machinaux, tels ceux d’un robot qui exécuterait la même tâche, jour après jour, année après année. Non : ces gestes sont conscients, appliqués, dirigés par un esprit tout absorbé à sa tâche, désireux de bien faire. De très bien faire. De faire parfaitement.

L'effet est vraiment très marqué (surtout que tu reproduis des phrases nominales sur l'ensemble du texte) ; généralement, lorsque tu souhaites te donner un peu de style, il est préférable de ne pas trop appuyer ton geste. Apprendre à doser une formulation, c'est essayer de l'employer avec ponctualité afin de ne pas trop alourdir la lecture.

Savoir employer un effet qu'on maîtrise, c'est l'employer le moins possible, c'est savoir le placer au moment où il sera le plus opportun.

Si tu souhaites introduire ton texte sur une telle tournure, je pense qu'un paragraphe suffira, afin de diversifier les techniques d'écriture et ne pas trop surcharger la lecture.




Citer
Tous les produits sont frais, viennent du marché de la Place de la Mairie, ou des petits commerçants du village. Pas question de mettre les pieds dans un supermarché. Il a toujours dit que les supermarchés étaient les temples de la malbouffe, de la kilocalorie gratuite, de la culture du sucre et du gras, du bourrage de crânes à notre insu.

Le propos du texte était tourné vers le personnage féminin, et soudainement on a le récit qui bascule sur un propos très marqué sur les habitudes de vie ou sur des contraintes morales imposées par l'homme. Que tu donnes quelques clés sur la personnalité du mort, pourquoi pas ? mais cela efface complètement le personnage féminin, alors ce n'est pas le bonhomme qui est en tort, c'est toi en tant qu'auteur qui montres que tu as plus à dire sur le gars que sur la fille, et ça, c'est à toi de le prendre en compte (pas à ton personnage...).

Je pense que tu as intérêt à revoir ta narration, à la repenser dans un sens où : soit tu fais reposer des éléments-clés sur le bonhomme et tu ne centres pas la narration sur la bonne femme, soit tu centres la narration sur cette Dame et fais en sorte qu'elle soit actrice de cette narration (qu'elle ne soit pas juste un personnage secondaire).

Ce que je dis ci-dessus, ça concerne avant tout tes choix de narration (savoir incarner un personnage et ne pas se mettre en défaut en allant chercher des prétextes secondaires dans le récit).




Citer
Curieux, midi et il n’est toujours pas rentré. Il n’a pourtant pas l’habitude d’être en retard le dimanche midi. « L’heure c’est l’heure » lui a-t-il toujours dit.
Idem, le second basculement donne la parole à l'homme (tu enlèves la parole à la femme, elle ne dit mot). Je ne suis pas sûr d'avoir compris le propos de ton texte, mais si tu avais souhaité évoquer la vie d'une veuve, je crois que tu aurais pu un peu plus donner d'éléments sur sa personne. C'est vraiment important que ton personnage féminin ait une identité si tu souhaites en parler, sinon ton propos s'efface.



Citer
Il n’y a que le dimanche matin qui vaille quelque chose à ses yeux. Le dimanche matin, elle l’attend. Elle sait qu’il va rentrer à midi pile, comme chaque dimanche, après ses trois heures de vélo tous terrains. Elle l’attend en préparant le repas. Il faut que tout soit parfait pour midi, quand il rentrera, tout crotté, et qu’il l’embrassera l’air rieur, la complimentant sur l’odeur qui s’échappe du four, avant d’aller prendre une douche. Alors ils se mettront à table et tout ira bien.

Tu en dis très, très peu sur cette femme, sur ce qu'elle ressent, sur comment elle le ressent, il faut vraiment que tu donnes vie à ton personnage si tu veux que l'on ressente sa détresse.

Décrire la détresse, c'est un peu plus que de l'évoquer, et le choix des mots (notamment dans la citation ci-dessus) est clairement tourné vers l'imaginaire et non vers la signification profonde du texte. Dans ce genre de cas, tu as trois choix :

  • soit tu restes dans ce style de l'imaginaire et tu fais en sorte que l'on soit informé qu'il y a un secret derrière cette situation, un quelque chose qu'on ne saurait pas et qui justifierait la situation (comme pour évoquer à la lectrice ou au lecteur qu'il lui manque une clé de compréhension) ;

  • soit au contraire tu sors de ce style pour revenir au propos sur le deuil ou la dévotion, et dans ce cas tu donnes immédiatement toutes les clés de compréhension qui nous permettent de mieux connaître le personnage féminin, de nous en rapprocher ;

  • soit enfin tu peux distinguer l'imaginaire de cette femme de ton imaginaire à toi, et dans ce cas, cela demande pour toi d'assumer pleinement que tu ne comprends pas cette femme et que tu imagines ce qu'elle peut ressentir pour agir ainsi, ce qui peut bien la motiver à se souvenir de son homme (un propos sciemment de l'ordre de l'interprétation).



Voilà pour des pistes de progression, j'espère qu'elles te seront utiles pour comprendre progressivement les différents outils d'expression littéraire qui sont à ta disposition.

En espérant que tu situes les différents points que j'ai soulevés, je reste à ta disposition pour des clarifications si besoin.
« Modifié: 09 Mai 2019 à 11:58:28 par Alan Tréard »

Hors ligne LamEmm

  • Tabellion
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Re : Re : Le poulet rôti du dimanche midi
« Réponse #7 le: 09 Mai 2019 à 13:42:48 »
Merci Alan d'avoir pris le temps de lire et de commenter ce texte. Et en effet je crois qu'un poulet brûlé comme faîte de l'action permet de qualifier ce texte de "calme"  ::)

Mon texte peut se découper en quatre parties :

1/ L'introduction qui est effectivement très hachée, descriptive, chirurgicale - on observe une scène. Pas d'émotion, juste des faits. Qui quand quoi où. Je vais m'y replonger pour voir si j'ai mal dosé cet effet.

2/ La mise en abîme qui débute par "Non : ces gestes sont conscients, appliqués, dirigés" : on (le lecteur) est conscient de la motivation (en tous cas d'une partie) du personnage principal. Et on ne voit (en tous cas on ne nous montre) qu'un protagoniste sans aucun relief, qui se décrit elle-même en creux par rapport à sa référence, l'homme - "Et puis c’est comme ça qu’il les aime, lui." ; "mais elle s’y est faite" ; "Ça vient de sa famille à lui " ; "aujourd’hui elle s’y prête de bonne grâce" ; "Il a toujours dit que les supermarchés " ; "un Crozes-Hermitage. Il l’adore". On pourrait penser à une femme totalement soumise, dominée, effacée, craintive, (battue ?), à ce point de la lecture.  On sent bien évidemment un problème. Juste, on ne sait pas lequel. Aurais-je dû accentuer ceci en décrivant physiquement le personnage - je l'imagine comme Claudius plutôt petite, pâle, économe de ses gestes... Je n'en suis pas sûr, il me semble opportun de laisser à chacun la possibilité de visualiser au fil de la lecture sa propre image.

En tous cas, j'assume totalement tes trois remarques sur le personnage féminin : elle n'a pas d'existence propre, elle ne se définit que par rapport à l'autre. Elle ne ressent rien. Je veux que le lecteur ne sache rien d'elle, et qu'il soit conscient qu'elle n'est rien (à ses yeux à elle).

Et du coup par rapport à tes trois préconisations de narration, il me semble que je me situe dans la première, et que c'est exactement ce que je fais : suggérer qu'il y a un problème derrière cet ordre apparent que l'on nous décrit, laisser les portes ouvertes par rapport aux causes de ce problème, pour  toutes les refermer sauf une à la fin.

3/ La réalité qui débute à "Sinon qu’une statue de cire ne pleure pas." : cette larme, et la tristesse infinie qu'on imagine associée (j'espère en tous cas !), c'est la seule émotion que l'on perçoit du personnage principal au cours du texte. Cette fois, c'est bien son émotion à elle, et du coup, je pense qu'elle est mise davantage en relief. Quant à la fin du texte, elle accentue encore cette émotion puisqu'elle nous fait comprendre que le personnage est enfermé dans cette routine marquée par le déni face à un événement qui a ravagé l'ordre de sa vie. Là encore, je ne m'appesantis pas sur le personnage, mais plutôt sur la situation inextricable. Finalement, elle peut être n'importe qui, on s'en fiche, ce qui compte, c'est ce qui lui est arrivé et ce qu'elle en a fait. Enfin je le vois comme ça.

4/ La coupure de journal qui sert de conclusion abrupte, dénuée d'émotion, un peu glaciale, et vient trancher avec l'état dans lequel est plongé le personnage principal. Je reste partagé par cette conclusion - utile ou pas ? À placer dans le temps ou pas ? À insérer dans le texte principal ou pas (la coupure accrochée au frigidaire sous un aimant)  ?

Donc pour résumer mon intention, lorsque tu dis :
Citer
Je pense que tu as intérêt à revoir ta narration, à la repenser dans un sens où : soit tu fais reposer des éléments-clés sur le bonhomme et tu ne centres pas la narration sur la bonne femme, soit tu centres la narration sur cette Dame et fais en sorte qu'elle soit actrice de cette narration (qu'elle ne soit pas juste un personnage secondaire).
Je suis content parce que c'est exactement ce que je veux, que le personnage principal ne soit pas acteur, mais spectateur de sa propre vie qu'il ne vit que pour oublier, l'espace d'une demi-journée, que désormais il manque quelque chose. Est-ce plus clair pour toi, et du coup manque-t-il, à ton sens, quelque chose pour que ce soit davantage perçu comme tel ?
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Hors ligne ticreuch

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Re : Le poulet rôti du dimanche midi
« Réponse #8 le: 09 Mai 2019 à 15:19:08 »
Je n'ai pas l'œil habitué aux critiques mais j'aurais dit la même chose que Claudius. Bon rythme, bonne description, on se laisse aller en avant même en sentant la petite appréhension qui monte.

Très bel hommage au déni et à la routine d'une vie détruite par accident.

Vivo Ad Nauseam

Hors ligne Alan Tréard

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Re : Re : Re : Le poulet rôti du dimanche midi
« Réponse #9 le: 09 Mai 2019 à 15:41:27 »
Donc pour résumer mon intention, lorsque tu dis :
Citer
Je pense que tu as intérêt à revoir ta narration, à la repenser dans un sens où : soit tu fais reposer des éléments-clés sur le bonhomme et tu ne centres pas la narration sur la bonne femme, soit tu centres la narration sur cette Dame et fais en sorte qu'elle soit actrice de cette narration (qu'elle ne soit pas juste un personnage secondaire).
Je suis content parce que c'est exactement ce que je veux, que le personnage principal ne soit pas acteur, mais spectateur de sa propre vie qu'il ne vit que pour oublier, l'espace d'une demi-journée, que désormais il manque quelque chose. Est-ce plus clair pour toi, et du coup manque-t-il, à ton sens, quelque chose pour que ce soit davantage perçu comme tel ?

Alors, maintenant que je connais ton propos, je comprends mieux le sens du texte, et je dois t'avouer que le descriptif que tu fais ci-dessus est beaucoup plus approfondi sur ton personnage que ce que j'ai retrouvé dans le texte (c'était probablement trop implicite pour moi).

De mon point de vue, avec les quelques éléments que j'ai en main, je dirais que tu dois pouvoir avoir les moyens de donner à cette « veuve qui n'est rien » un caractère plus humain qui peut-être redonne un sens à ce qu'elle observe. Une spectatrice n'est pas nécessairement une inconnue, elle peut tout à fait être l'observatrice omnisciente qui donne un regard critique sur son monde, une conscience lucide de ce qui fait le quotidien, une sagesse présente et qui se déplace au gré du temps. Exemple : une spectatrice s'émeut... Tu as donc le loisir de décrire le caractère émotionnel de ton personnage, de lui donner l'âme de ce qu'elle découvre ou espère découvrir.

À mes yeux, il y a du potentiel, un quelque chose à trouver dans le fil conducteur pour que tu aies plus d'aisance à l'écrit, or je pense que tu as une base technique et un vocabulaire qui peuvent rehausser le tout, j'espère que mon impression de lecture t'apportera des éléments extérieurs (un point de vue sur ce que j'ai retenu de ma lecture).

 


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