Publié chez Gallmeister, 350 p. en poche, extrait dispo
sur cette page.
Ce qu'en dit l'éditeur :
À la fin des années 1950, Edward Abbey travaille deux saisons comme ranger dans le parc national des Arches, en plein cœur du désert de l'Utah. Lorsqu'il y retourne, une dizaine d'années plus tard, il constate avec effroi que le progrès est aussi passé par là.
(...) Chef-d'œuvre irrévérencieux et tumultueux, Désert solitaire
est un classique du nature writing
et sans conteste l'un des plus beaux textes jamais inspirés par le désert américain.*
C'est écrit d'une façon très fluidifiée, assez spontanée j'ai trouvé, et il aurait surement pu retravailler ses paragraphes pour une meilleure taille, des phrases plus resserrées... mais j'avoue que je préfère surement cet état actuel des choses, cette écriture à la sauvage qui me semble si bien rendre l'esthétique du désert, ses plaines mouvantes parsemées d'épineux hagards et traversées parfois d'un buisson arraché que le vent fait vagabonder. Il y a aussi dans l'écriture ce motif de la crue soudaine qui revient souvent dans le livre, ces torrents rougeâtres qui soudain dévalent les canyons desséchés, balayant tout sur leur passage avant de les rendre à la sécheresse.
Voyage au pays des canyons. En terme de paysages, d'immersivité, c'est un livre très puissant. Il se trouve que le désert est un environnement qui en moi entre particulièrement en résonance donc ce n'est pas très étonnant, mais la richesse du vocabulaire, la précision des descriptions et toutes les réflexions et morceaux de folklore qu'Abbey détaille font que même un désertophile modéré devrait y trouver largement son compte.
La réflexion est assez inégale, il y a des choses très intéressantes sur la gestion des parcs et leur avenir, et les contradictions d'Abbey sont assez touchantes (il n'est pas McCandless, il a son salaire et sa jeep, et beaucoup de conserves). D'autres remarques m'ont deux fois interrompu dans ma lecture, le temps de surligner ses mots sur ma liseuse et de les commenter par "Abbey tais-toi" -_- genre sa pseudo-distinction entre civilisation et culture et sa généralisation qui le conduit à dire "Sartre c'est la civilisation [pouce vert], Cocteau c'est la culture [pouce rouge]" ça m'a blasé grave mdr
Sa perspective est aussi très états-uno-centrée (?), on parle des cultures amérindiennes mais c'est rarement très développé, elles sont surtout "incluses dans le paysage" (pétroglyphes, campements anciens).
En termes de sensiblisation au désert, à cet être immense qu'est le désert, c'est assez brillant.
Ca m'a occasionné de l'émotion et de la colère, notamment tout l'épisode où il navigue dans le Glen Canyon, alors que l'endroit est voué à disparaitre à cause d'un putain de barrage ("voué à" à l'époque du périple d'Abbey ; ça fait bientôt quarante ans que le canyon a été inondé).
En résumé, si vous n'avez pas l'occasion de randonner dans le désert bientôt, et que ça vous attriste, lisez
Désert solitaire. Vous en sortirez surement assez rassasié. Si vous aimez les styles qui foncent, qui privilégient l'élan, qui préfèrent rester junglesques que jardin-japonais (Abbey écrit un peu beatnik finalement), vous accrocherez très vite.
Et puis c'est quand même tellement chouette de lire le quotidien de ce type qui au réveil vérifie si le crotale sous sa caravane a bien dormi...
J'ai pas ignoré dans ma critique les défauts, les trucs qui m'ont chiffonné, mais finalement il est beau comme ça, complètement imparfait, faut bien avoir un peu de sable dans les dents, ce sont des sujets (nature/civilisation) qui sont tellement délicats, j'aime bien le fait qu'Abbey les prenne à bras le corps, en sachant qu'il va se foutre des épines dans la peau, et qu'on ne sort pas irréprochablement indemne de ce genre de réflexion. C'est sûr que ce bouquin je le mets en gras dans ma liste de lectures de l'année (:
Pour sa traduction, Jacques Mailhos a reçu en 2011 le prix Coindreau.
(PS : Le titre original c'est :
Desert solitaire. A season in the wilderness. Ca me fait rigoler parce que depuis que je le sais, je ne peux pas m'empêcher d'appeler ce livre, même dans ma tête, "Désewr sowlitaiwr"

)