Qui est le vin ?
Qui est le vin ? On peut, évidemment, considérer qu’il est vain de s’interroger sur la psychologie du vin et faire l’impasse sur cette question sans jamais chercher à savoir si le vin a une psyché, un tempérament ou un caractère. Ainsi, est-il aisé de penser qu’à peine tiré, il faut le boire prestement sans commentaire. De même, il est facile de mettre de l’eau dans son vin dès le début du repas afin d’éviter toute discussion sur la joyeuseté d’un pomerol ou la rudesse d’un vin de la montagne noire. Ce serait dommage. Car le vin est un sujet qui mérite bien qu’on se penche au bord d’un verre pour savoir qui est au fond.
Le vin revient de loin, il est mythique. Il suffit, alors, de l’imaginer somnolant dans les tonneaux de Bacchus ou en train de trinquer dans la corne de Dionysos. Il est attendrissant, aussi, de suivre le fil de ses vignes, d’aller de cépage en cépage et de vrille en vrille pour remonter jusqu’à son enfance et, pourquoi pas, jusqu’au pépin d’où il s’origine. Il n’est pas interdit, bien sûr, de s’intéresser à lui ici et maintenant, sans se soucier d’où il vient, sans lui demander son âge. Tout dépend dans quelle relation on s’engage, tout dépend de l’intérêt qu’on lui porte et des effets qu’il nous réserve en retour.
Pour mieux l’appréhender, il est courant de puiser dans le bon sens populaire et d’en extraire l’idée que le rouge se bonifie avec l’âge et que le rosé n’est pas franc parce qu’il n’affiche pas vraiment sa couleur. De même, en parlant de vin blanc, on évoque aisément la pétulance du champagne, la sournoiserie des vins mousseux, le moelleux des vins d’Alsace. Faut-il en déduire que la couleur du vin détermine, en partie, son caractère ?
Pour tenter de définir certains traits, plus obscurs, de sa personnalité, on peut aussi jeter un œil sur ses surnoms, comme le jaja ou le picrate, qui évoquent les beuveries et la mauvaise vinasse bue à grandes goulées. Il y a, aussi, le rouquin qui a le vin chaud et s’embrase dès qu’il a bu un verre de trop. Il y a, enfin, le pousse au crime dont les intentions sont clairement inquiétantes.
Mais qui est le vin ? Après mûre réflexion, je suggérerais que le vin n’est personne d’autre que son buveur. Derrière le vin, il y a l’ivresse de celui qui boit et peut avoir le vin mauvais, joyeux, radoteur ou triste. Certains, plus rares, ont même le vin intelligent. La psychologie du vin, finalement, dépend du gosier dans lequel il descend, des intestins où il circule et des circuits neuronaux qui distillent ses vapeurs.
Un dicton dit que dans le vin se trouve la vérité. In vino veritas. Un autre dicton dit que toute vérité n’est pas bonne à dire. En associant les deux, il est possible de se convaincre qu’il y a dans le vin certaines vérités qu’il vaudrait mieux cacher et certains mots qu’il faudrait taire. La prudence, alors, nous susurre de contourner le fond du verre et de regarder d’un autre œil le tranchant de son cristal afin d’éviter que le vin, par de violents éclats de voix, n’impose sa dictature à table.