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Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Textes courts (Modérateur: Claudius) » Plage

Auteur Sujet: Plage  (Lu 1375 fois)

Hors ligne Neojamin

  • Buvard
  • Messages: 2
Plage
« le: 14 Janvier 2019 à 18:31:05 »
Plein été, soleil bien haut dans le ciel. Sensation de brûlure douce, progressive. Camille s’étire et enfouit ses mains dans le sable chaud. Les vagues qui susurrent à son oreille. L’envie subite d’un avocat… distillée aussitôt par la paresse. Ses muscles sont détendus, ses paupières se ferment toutes seules. Somnolence. Elle se rappelle du conte de la veille. La grenouille qui terminait cuite dans un chaudron. Elle est la grenouille. Et ça lui va comme destin. On est bien comme ça, plongé dans l’engourdissement doux et sensuel provoqué par la chaleur. Ses lèvres sont sèches. Elle peine à avaler sa salive. La bouteille d’eau est juste là, à moins de 20 centimètres de sa main. Elle pourrait l’attraper, boire une gorgée ou deux. Elle pourrait… mais le moindre mouvement lui coûte. Elle est trop bien comme ça. Elle boira après, juste après. Elle se sent trop bien. Et puis elle ne va pas mourir de soif. Trois jours ils ont dit à Koh Lanta. On peut survivre trois jours sans eau… cette pensée la fait bailler. Il parait que s’endormir au soleil est dangereux. Pourquoi ? Qu’est-ce que ça change qu’elle dorme ou pas ? Et puis c’est si bon. Allez, juste un petit somme.

Un cri soudain, suivi par des voix agitées et paniquées qui s’élèvent un peu partout autour d’elle. Camille s’étire et baille, plonge ses orteils dans le sable. S’est-elle finalement endormie ? Une giclée de sable suivi d’une autre. Qu’est-ce qui se passe ? Elle ouvre ses yeux péniblement. Des dizaines de paires de jambes en mouvement. Elle se contorsionne pour raccrocher le haut de son maillot de bain et se redresse sur ses deux bras. Toute la plage est prise d’une frénésie insolite, les gens courent vers la promenade chargée de leurs serviettes, sac à dos, parasols et autres bouées gonflables. Des gamins sont traînés sur le sable alors qu’ils regardent d’un air ahuri en direction de la mer.
Elle se retourne et écarquille les yeux. Un bateau immense s’élève dans les airs juste devant elle. Un paquebot, avec une coque noire et des centaines de petites fenêtres, un genre de Titanic qui avance tout doucement dans des eaux tumultueuses. Rêve-t-elle encore ? Elle a du mal à y croire. Un regard rapide derrière elle confirme que quelque chose de grave est en train de se produire. Plusieurs voitures de police se sont garées le long de la promenade, gyrophares allumés. La foule en maillot de bain disparaît derrière une chaîne d’hommes en bleu armés de boucliers transparents qui avancent lentement sur le sable.
— Madame ?
La voix la fait sursauter. Un homme en débardeur la prend par le bras.
— Madame ! Il faut partir.
Elle a envie de lui demander ce qui se passe, mais il ne lui en laisse pas le temps.
— Relevez-vous !
Elle se relève sans protester, l’homme lui fait mal. Il l’entraîne brusquement, elle trébuche dans le sable, il l’aide à se relever et la lâche ensuite.
— Dépêchez-vous madame, je m’occupe de vos affaires.
Ses pensées brouillées s’éclaircissent un peu, son corps tout engourdi par le soleil se réanime lentement. Camille se dirige d’un pas plus ferme vers le mur de policier. D’autres voitures sont arrivées ainsi qu’un camion de pompier. Les boucliers s’écartent pour la laisser passer et un policier la prend par le bras, de la même manière que l’autre, en serrant trop fort.
— Dépêchez-vous madame.
— Mes affaires, essaye-t-elle de dire en se retournant, mais le policier ne l’écoute plus, il lâche son emprise en la poussant légèrement vers le bitume et se précipite sur quelqu’un d’autre, le paquebot est entré dans la crique, il s’est arrêté et s’incline lentement sur la droite. Les cris autour d’elle s’intensifient.
Elle cherche du regard l’homme de tout à l’heure, en vain. Qu’avait-elle pris comme affaire au juste, sa serviette, son sac avec la crème, un livre et les clés de l’hôtel… Ils doivent avoir un double. Il y a ses lunettes de soleil aussi. Des fausses qu’elle a achetées hier sur la promenade, elles les aimaient bien.
D’autres sirènes s’ajoutent au brouhaha ambiant, le bitume lui brûle les pieds. Elle pense à ses claquettes restées sur la plage. Un hélicoptère tournoie dans les airs. Elle regarde à nouveau en arrière, si elle pouvait juste récupérer ses lunettes. Elle est très sensible au soleil. Panique soudaine. Et son portable. Elle l’avait pris avec elle. Demi-tour immédiat, mais un policier surgit et l’en empêche.
— Madame, vous ne pouvez pas aller là-bas…
— Mais il y a mon sac, je dois…
— C’est trop dangereux madame.
L’officier s’interpose. Elle essaye de voir par-dessus son épaule. Elle se sent tirée par l’arrière, une autre voix lui dit de reculer, qu’il ne faut pas resté là. Elle essaye de se dégager, en vain. Le paquebot s’est figé, oblique, énorme, à quelques mètres à peine de la plage. Des cordes sont projetées par-dessus bord et des hommes se laissent glisser jusque dans l’eau. Une nouvelle voix l’interpelle.
— Madame ? Madame ? Regardez-moi.
Une femme habillée en blanc lui parle tout en l’entraînant loin de la promenade.
— La situation peut dégénérer très vite, il faut rentrer tout de suite chez vous. Vous vivez ici, vous êtes à l’hôtel ?
— Hôtel, je suis aux quatre crustacés.
— Très bien. Allez-y de suite, les gérants de l’hôtel sauront quoi faire.
— Mais mon sac, avec mon portable, tout est resté sur la plage.
— Je suis désolée madame, mais il faut rentrer. Vous pouvez… c’est trop dangereux, les objets perdus seront envoyés à la mairie ajoute-t-elle sans conviction, le regard fuyant vers le fond de la rue. Rentrez vite madame, très vite !
Camille s’exécute. Elle suit le trottoir pour déboucher sur le boulevard. Elle ne connaît pas bien la ville et n’est jamais passée par là. Elle bifurque à gauche avant de se raviser. Les rues sont bruyantes de monde, les sirènes n’arrêtent pas et des camions de CRS et de Samu conduisent à vive allure sur la voie de bus. Les gens regardent, curieux, avant de reprendre leurs discussions, certains rient aux éclats. Il fait très chaud. Le ciel est d’un bleu limpide. Une journée estivale comme elle les aime. Elle se trompe à nouveau et revient sur ses pas, là où l’infirmière lui a dit de rentrer à l’hôtel. Au bout de l’avenue, la promenade est envahie par des dizaines de véhicules bleus et rouges. Des cris résonnent jusqu’à elle. Le paquebot apparaît dans le fond, majestueux, irréel, comme s’il avait été ajouté par ordinateur.
Elle plisse les yeux pour mieux voir, les cordes qui pendent du bateau sont secouées par des corps dont elle ne distingue que vaguement la forme. Des hommes ? des femmes ? Des marins ? Ils sont nombreux et descendent vite, certains lâchent la corde et tombent là où son regard ne peut plus porter.
Un cri attire son attention, une vielle dame s’est écroulée par terre dans une ruelle, son chien aboie furieusement contre deux hommes trapus, la peau mate et les cheveux hirsutes. Ils s’approchent de Camille d’un pas lent et s’arrête à moins d’un mètre d’elle. Dans leurs yeux, un mélange de crainte et d’agressivité.
Elle se tient devant eux, figée, incapable d’effectuer le moindre mouvement, le regard, neutre qui va de l’un à l’autre. Les effets de sa longue sieste au soleil peinent à se dissiper, elle se sent encore un peu vague. Sa peau chauffe encore.
— Là, il y en a deux là ! crie un policier juste derrière eux. Les deux hommes déguerpissent sans rien dire en frôlant le corps de Camille.
L’un des policiers s’arrête au niveau de la vielle dame qui respire bruyamment sur le trottoir. Il la traîne jusqu’au mur, un dernier « vous allez bien ? » et il repart aussitôt. Camille se demande si elle doit lui porter secours. La dame est visiblement en état de choc mais Camille peine à sentir de l’empathie à ce moment-là. Elle repense à son sac et regarde en direction du paquebot. En passant derrière les véhicules de police, elle pourrait regagner la promenade et son hôtel.
Elle avise une dernière fois la vieille dame qui gémit. Elle aperçoit un autre groupe se faufiler dans la rue, à moitié courbé, derrière la ligne de voitures. Ils sont tous aussi petits que les deux autres et possèdent le même teint de peau. De plus près, elle identifie deux femmes aux yeux d’amandes qu’elle trouve magnifique. Elles lui rappellent une photo qui a fait la une de Elle la semaine dernière sur une indigène qui a percé à Hollywood. Les deux femmes portent des robes noires épaisses et des chandails multicolores. Ne crèvent-elles pas de chaud comme ça ? Ils disparaissent au coin de la rue. Et Camille reprend son chemin. Elle longe le trottoir en direction de la plage. Une bonne dizaine de policiers se tiennent entre les véhicules, mais ils ne font pas attention à elle. Elle risque un œil entre deux camions de CRS, des dizaines de personnes courent dans tous les sens sur la plage, poursuivies par des policiers.
Elle presse le pas sur la promenade. Sur sa droite, d’autres gens tentent d’échapper aux forces de l’ordre, certains sont retournés dans la mer et nagent vers l’horizon. Une femme surgit soudainement d’un escalier menant à la plage. Leurs regards se croisent. Camille lui lâche un sourire avant de s’écarter. La femme se précipite dans une rue adjacente.
Camille reprend sa marche, déambulant tranquillement sur la promenade qui n’a jamais été aussi peu peuplée. Si elle avait su, elle aurait pris ses rollers. Elle aurait eu de la place aujourd’hui. Arrivée devant l’hôtel, elle se retourne. Une moue de déception. Quel dommage. Ce paquebot au bord de la plage aurait fait une superbe photo pour son Instagram.
« Modifié: 14 Janvier 2019 à 18:32:41 par Neojamin »

J.

  • Invité
Re : Plage
« Réponse #1 le: 15 Janvier 2019 à 08:35:16 »
Bonjour. Texte rythmé et agréable à lire. On s'y croirait. Bonne idée que celle du détournement d'un paquebot de croisière. Fiction un jour, réalité un autre jour.

 


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