L'hélico survolait des prés verdoyants bordés d'arbres où serpentait une rivière. Dordogne, bords de Loire ou autre, je ne savais pas trop et ça valait mieux, la destination devait rester secrète. L'appareil descendait à présent, je me remémorai l'entrée fracassante dans mon bureau de Marina, rédac'chef de Rock&Folk, magazine pour lequel j'officiais, bible des amateurs de musique branchée.
-Ça y est ! On a l'exclusivité !
-L'exclusivité de quoi ?
-L'interview exclusive de Jeff Bartlett !
-Non ! Jeff Bartlett !
-Si ! Et c'est toi qui va y aller !
Bon, ben j'y étais chez Jeff, l'homme le plus recherché de la planète depuis la mort de Ben Laden, LE mythe, le dernier peut-être, la quintessence du rock'n'roll auprès duquel Keith Richards passait pour un vrp, celui dont le riff de guitare vingt ans plus tôt avait viré Michaël Jackson du sommet des charts, dont la voix grave et sensuelle déclenchait chez certaines femmes selon le magazine Rolling Stone «un plaisir proche de l’orgasme». Au sommet d'une carrière fulgurante, le sex-symbol avait soudain disparu de la circulation. Ces derniers temps, la rumeur d'un retour après dix années sabbatiques avait enflé, chaque journaliste s'était mis à rêver du scoop qui assurerait sa gloire. Et c'est moi, dont les articles brillants suscitaient la jalousie de confrères plus expérimentés mais moins doués, qui avait été choisie !
L'appareil se posa sur une pelouse immense où attendaient deux mastodontes en costume gris très chic, munis d'une oreillette. Ils m'escortèrent le long d'une allée de gravier, guettant d'hypothétiques paparazzis embusqués dans les grands arbres du parc. Devant moi, une bâtisse genre château de la Star Academy qui grossissait à vue d'œil comme un vaisseau sur la mer.
Nous entrâmes dans un hall gigantesque avec un plafond à caissons plus élevé que celui de la chapelle Sixtine et un escalier de marbre au centre. L'un des deux malabars désigna l'aile gauche du château, je le suivis dans un long couloir aux murs garnis de chandeliers. Il me fit pénétrer dans une sorte de bureau laissé dans la pénombre, m'indiqua un siège, je m'assis les mains crispées sur mon sac Vuitton.
Dans le demi-jour se dessinèrent le dos d'un grand fauteuil de cuir puis les contours d'une table de bois sur laquelle était posée une bouteille d'eau minérale et une boîte de cachets.
Je crus distinguer sur le rebord de la table une paire de mocassins en position verticale qui ressemblaient furieusement à des charentaises. Un orteil bougea dans le silence. Soudain le fauteuil pivota et j'eus un haut-le-cœur. Devant moi, Dieu en personne ou le diable si vous préférez : Jeff Bartlett. A vrai dire, je le distinguai mal, le contre-jour filtrant à travers les persiennes m'aveuglait, laissait le visage dans l'obscurité. J'articulai la formule consacrée.
-Hello Jeff, i am very glad to meet …
Une voix nasillarde m'interrompit.
-En français s'il vous plaît.
-Vous parlez français ?
-Pour un natif de Périgueux, cela me parait légitime.
-Périgueux … vous n'êtes pas né dans le Bronx ?
-Du tout. Papa était en poste à l'ONU, je suis resté à New-York de l'âge de cinq à huit ans. Quelle ville horrible, sale, bruyante. Après un retour salutaire en France, nous dûmes hélas repartir durant l'année de mes seize ans, papa ayant été nommé à la fondation Guggenheim.
-Vous souvenez-vous de votre concert mémorable au Madison Square Garden, le sommet de votre carrière ?
-Si je m'en souviens ! Un vrai cauchemar !
-Mais les premiers accords de «Fuck the planet», un moment de légende !
-Je ne sais trop, le retour son était très mauvais, les projecteurs m'aveuglaient et le batteur frappait comme un sourd.
-Vous voulez parlez de Rob Gardner qui joua plus tard avec les Guns'Roses ?
-Lui-même, charmant garçon mais il avait visiblement un compte à régler avec ses cymbales. Heureusement, j'avais mes boules Quies.
-Vos boules Quies !?
-Parfaitement, j'ai fait toute la tournée US avec, sans ça je serais sourd aujourd'hui.
-La tournée US ! Votre clip légendaire «Fuck the moon» enregistré à Nashville ! Vous hiératique avec votre Gibson noire !
-Hiératique … forcément, cette cochonnerie de guitare pesait une tonne, je ne pouvais pas bouger.
-Et cette intro incroyable qui scotcha la planète, mélange de Bon Jovi et de ZZTop.
-Une erreur de ma part ni plus ni moins. On était en studio, j'avais abusé de Lipton Yellow, décalé mon accordage, le sol était en ré, le si en sol etc. Ces affreuses cordes de métal m'avaient écorché le bout des doigts, je fis tout en barrant avec l'index et en descendant le manche au petit bonheur.
-Tout de même, plus de cinquante millions d'albums vendus, le plus gros hit de l'histoire !
-L'erreur paye parfois … surtout dans le rock.
-Puis il y a eu cette interpellation musclée à Dallas lors de l'enregistrement de «Fuck the galaxy», le sachet d'héroïne caché dans la caisse de votre guitare.
-C'était du bicarbonate. La pub pour Budweiser m'avait donné des aigreurs d'estomac.
-Du bicarbonate !? Et la caution de 500 000 dollars ?
-Une inspiration de mon manager. De l'esbroufe tout comme l'idée de faire reprendre ma voix backstage par ce chanteur noir de soul music.
-Backstage ! Vous voulez dire, ce n'est pas votre voix en concert ?
-Ni en studio. Le procédé est courant vous savez.
-Et ce chanteur de l'ombre n'a jamais vendu la mèche ?
-Ce n'était pas dans son intérêt, il est très laid et n'avait aucun succès auparavant. Aux dernières nouvelles la perspective de retravailler avec moi l'enchante.
-Mais votre relation avec la sulfureuse playmate Pamela Hopkins, la … hum … gâterie dans la limousine qui fit la une des tabloïds, c'était pas du playback si j'ose dire ?
-Tout comme. On revenait d'une soirée chez cet ignoble maquereau de …
-Hugh Hefner, le patron de Playboy.
- C'est ça … Pamela, chic fille, ex pom pom girl, un pois chiche dans la tête mais serviable. Je lui montre mon eczéma sous le nombril causé par la pub pour ces jean's Levis si étroits ; pleine de compassion elle se penche, un paparazzi nous flashe et voilà … vous avez l'air abattue, vous prendrez bien quelque chose.
Après ce que je venais d'entendre, j'avais besoin d'un remontant. Il sonna. Un serviteur vêtu d'une veste blanche et d'un pantalon noir apporta deux bouteilles d'eau minérale sur un plateau puis se retira.
-Vous préférez Évian peut-être ? Moi je suis très Volvic, elle contient plus de potassium, c'est mieux contre l'angoisse.
-Vous n'auriez pas un cognac ?
-Désolé. A vivre reclus depuis huit ans, j'ai un peu perdu l'usage du monde. Et puis je ne supporte pas l'alcool.
-Sans doute depuis votre cure de désintoxication dans une clinique suisse en compagnie de Rod Stewart ?
-Quel pochard ce type. Obsédé avec ça, toujours à peloter les infirmières. Non moi voyez-vous, j'étais accro à l'Anthémis Nobilis.
-Je vois … c'est le nom latin de l'opium il me semble.
-De la camomille plus exactement.
-La camomille ! Vous plaisantez !
-Du tout ! Je ne pouvais plus fermer l'œil sans cette redoutable herbacée. Ils m'ont donné un soin palliatif à la verveine, quelques antidépresseurs et aujourd'hui, à part le spasfon, le lexomil et le prozac, je n'ai plus d'addiction.
Il y eut un silence. Dans le rai de lumière, il leva le bras, fit tournoyer doucement son verre comme un tastevin.
-Grand cru, y'a pas à dire, l'année 2008 est un millésime.
Je fis un effort surhumain pour ne pas lui envoyer son millésime au visage. Malgré ma stupeur, j'étais décidée à sauver sa réputation et la mienne.
-Bon, reprenons. Comment expliquez-vous votre succès auprès des femmes ?
-Peut-être ma perruque et mes lentilles de contact y sont-elles pour quelque chose ?
-Vous voulez dire, vos cheveux de beau ténébreux et vos yeux d'émeraude sont …
- … factices. Très pratique à vrai dire, le matin je pouvais aller incognito à l'université de Berkeley pour mes cours de harpe.
-Dans ce cas expliquez-moi pourquoi aucune de vos conquêtes n'a révélé l'imposture.
-La jalousie. Chacune croyait que je couchais avec l'autre et mentait pour se donner le beau rôle dans la presse. En réalité je me contentais de les accompagner au restaurant et dans les clubs. A l'hôtel nous faisions chambre à part, elles ne m'ont jamais vu dans l'intimité.
Je me dressai sur les accoudoirs.
-Je ne vous crois pas, vous êtes un dangereux affabulateur.
Il se leva, ouvrit les persiennes. Ce fut comme un projecteur soudain braqué sur un petit binoclard au front dégarni, en peignoir et charentaises, qui ressemblait à Woody Allen.
-Vous n'êtes pas Jeff Bartlett, vous êtes un imposteur !
Il sonna à nouveau, deux personnes silencieuses et empressées parurent et en un quart d'heure Woody Allen se métamorphosa en un hybride de Jim Morrison et de Robert Pattinson, en un Jeff Bartlett plus vrai que nature, au sex-appeal ravageur. Le doute n'était plus permis. J'étais singulièrement troublée. Il s'avança et me prit les mains.
-Mademoiselle vous êtes si jeune, si belle, si naïve, je vous en supplie, oubliez ce que vous venez de voir et d'entendre. N'écornez pas le mythe ! Je vais devoir me grimer à nouveau en vampire de pacotille, mettre du fard, peindre mes lèvres en rouge, enfiler ce ridicule blouson de cuir et ces bottes à talons dans lesquelles je me tords les chevilles, supporter cette guitare qui me casse le dos, ces fans qui braillent et puent l'alcool, moi qui rêvais d'un duo avec André Rieu …
-Soit mais pourquoi ce come-back qui visiblement vous pèse ?
-L'argent ! L'entretien du manoir familial est un gouffre. C'est ça ou vendre la propriété à un prince qatari.
-Il me faudrait un cliché pour le magazine.
Il prit la pose, je sortis de mon sac un appareil numérique dernier cri, mitraillai au petit bonheur.
-Je vous enverrai les photos par mail, vous choisirez celle qui convient.
Il me tendit une carte avec ses coordonnées en surimpression sur fond de château.
-Surtout ne les communiquez à personne.
-Promis. Salut Jeff.
-Appelez-moi «Léopold» je vous prie. C'est mon prénom de baptême, je ne l'ai plus entendu depuis une éternité.
Je m'exécutai. Au verso de la carte je lus ceci : «Baron Léopold Ursule Philémon de Casteljac, septième du nom, pour vous servir».
Il eut un sourire d'enfant timide.
-Vous êtes la bienvenue … quand vous voulez ...
Le lendemain je rêvassais devant mon PC, Marina entra sans frapper.
-Alors raconte ! Ce Jeff Bartlett, à la hauteur de sa réputation ?
-Davantage. C'est l'être le plus rock'n'roll que j'ai rencontré ...