Carte blanche
La soirée battait son plein. Impeccables dans leurs costumes blancs, les musiciens entonnèrent une valse. De superbes jeunes hommes en smoking noir invitèrent de ravissantes jeunes femmes étincelantes de beauté dans leurs robes de soirée. Les cavaliers chuchotaient parfois à l'oreille de leur cavalière qui souriait en rejetant la tête en arrière, découvrant des dents blanches impeccablement alignées.
Assise sur un tabouret, tournant le dos au bar, Rebecca observait leur manège. Elle allait reposer sa coupe de Veuve Cliquot sur le comptoir quand quelque chose heurta son bras. Elle lâcha la coupe qui se brisa sur le sol. Cela n'arrivait jamais. Depuis la grande mutation génétique de l'an 2150, aucun supra sapiens n'avait commis de maladresse. Elle se tourna vivement et se trouva face à un jeune homme à la mine satisfaite.
-Vous pourriez faire attention !
Il eut un sursaut.
-Mais c'est vous qui …
Puis devant la beauté de Rebecca, il se radoucit.
-Mille excuses, c'était une cuvée 2160 ?
-Quelle importance ? Depuis l'harmonisation biologique, toutes les cuvées ont le même goût.
-C'est vrai, un goût exquis" dit le jeune homme en lui tendant une autre coupe.
Elle le fixa à son tour. Il était très beau certes, comme tous ceux ayant bénéficié du programme Omega de suppression génétique des tares physiques et psychiques. Mais son regard manquait de cette netteté propre à la nouvelle caste dominante des "supra". Comme elle l'étudiait, il se gratta la nuque, geste parasite depuis longtemps disparu. Après avoir vidé son verre, il l'invita à sortir sur la terrasse. Intriguée par ce geste d’audace prématuré, elle accepta.
-On ne devrait pas" dit-elle en enfilant une veste cintrée.
-Pourquoi ? La soirée est si douce …
-Mais depuis hier, la pression atmosphérique est en baisse. La diminution des hectopascals peut amoindrir les facultés des supra sapiens s'ils ne prennent pas leur pilule de rééquilibrage. Article 317b du Code Omega. Vous ne l'avez donc pas lu ?
-Si bien sûr … mais ne peut-on faire une exception ?
Elle prit un air de supériorité fataliste.
-L'exception tue la perfection. Or, nous, les supras sommes voués à la perfection.
-C'est vrai, j'oubliais …
Ils contournèrent la piste de danse, franchirent une immense porte-fenêtre et traversèrent une grande terrasse. Rebecca s'accouda à une balustrade de pierre puis désigna du menton la partie basse de la ville, plongée dans l'obscurité.
-Voulez-vous que nous ressemblions à ces affreux homo sapiens, à ces hommes chauves, ridés, croulants à soixante ans à peine, à ces femmes ménopausées, couvertes de cellulite dans la fleur de l'âge, à cinquante ans ? Dieu merci, ma famille a pu bénéficier du programme Omega.
Le jeune homme s'accouda à son tour, leurs épaules se touchèrent.
-Seuls quelques privilégiés y ont eu droit. Est-ce juste ?
-Non, certes. Je suis démocrate, je milite pour l'accès du plus grand nombre au programme …
-Hypocrisie bourgeoise. Vous savez qu'il coûte bien trop cher …
De toute évidence, ce bellâtre n'avait pas lu le Code qui interdisait tout propos désagréable en galante compagnie. Selon ce même Code, Rebecca aurait dû appeler la sécurité pour vérification d'identité mais quelque chose l'en empêchait.
Ils descendirent le perron, parcoururent des allées en légère pente, aux haies parfaitement taillées et se trouvèrent face à la muraille lumineuse qui entourait tout le quartier.
-Si on la franchissait ?" proposa le jeune homme.
-C'est impossible, vous le savez bien. Seuls les gardes possèdent la combinaison du système d'alarme.
-Vous croyez ?
Il exhiba une carte intégralement blanche, l'introduisit dans la fente d'un boîtier métallique. Les faisceaux lasers s'éteignirent. Puis il prit la main de la jeune femme, l'entraîna de l'autre côté.
-Mais c'est interdit. Article …
Il introduisit la carte à nouveau et le faisceau réapparut.
Ils marchèrent le long d'une palissade bordée de hautes herbes. La gorge de Rebecca se serra. Elle mit le pied dans un trou, se tordit la cheville.
-Foutu monde d'homo sapiens !
Ils s'assirent au pied d'un arbre, le jeune homme palpa l’endroit douloureux puis le mollet.
-Cette peau si lisse, ce galbe parfait, vous êtes bien une supra …
Au loin, dans la nuit moite, inquiétante, des cris résonnèrent puis un coup de feu suivi d'une sirène de police.
La main remonta le long de la robe satinée.
-Vous frissonnez ...
-De peur, uniquement de …
Il l'enlaça par la taille et l'embrassa. Elle se dégagea un instant, le regarda comme si elle allait le gifler.
-Maudits hectopascals !
Oublieuse du Code, elle se rua sur lui, …
Lorsqu'elle rouvrit les yeux, elle avait la joue droite contre le torse du jeune homme. Elle le caressa machinalement.
-Mais vous vous êtes rasé !
-C'est interdit ?
-Les supras sont glabres et dégagent un parfum naturel très agréable intégré à leur ADN.
-Je vois que vous les connaissez bien …
-Et puis … votre pénis … il n'est pas à la taille standard !
-Trop grand ou trop petit ?
- "Il est interdit entre suprasapiens de tenir de propos blessants". Article ...
-Vous allez me dénoncer pour pénis non conforme ?
-Je devrais ?
Elle s'appuya sur le coude. Son regard exprimait tour à tour une supériorité et une crainte.
-J'aimerais savoir comment vous avez pu décoder l'alarme.
-Curieuse hein ? J'appartiens au CRPT, Centre de Recherches Pour Tous dont les membres ont refusé le programme Omega jugé discriminatoire pour la majeure partie de l'humanité. Depuis quelques jours, nos chercheurs ont réussi à pirater les codes de certains quartiers dévolus aux supras et à reproduire une carte magnétique semblable à celles que possèdent les gardiens. Ils ont établi cinq prototypes.
-Très intéressant.
-Trois ont été attribués à des scientifiques comme moi pour infiltrer le monde des supras et tenter de se faire engager au centre de recherches Omega afin de saboter le programme …
-Trois plus le vôtre, ça fait quatre prototypes. Et le cinquième ?
-Volé !
-Volé ?
-Absolument. A l'heure actuelle, un petit malin se balade dans la nature avec une carte blanche. Il peut ruiner nos plans s'il nous dénonce ou s'il se fait prendre.
Elle le fixa, singulièrement troublée.
-Peut-être cette personne cherche-t-elle à agir pour son propre compte ? A tenter de devenir un supra ? Être beau, demeurer jeune plus longtemps, sans maladie génétique, sans pensées négatives … quelle merveilleuse sensation …
Le jeune homme haussa les épaules
-Des êtres déshumanisés, tous semblables, aux pensées formatées …
-Au moins, ils ne sentent pas le gibier !
-Je sens le gibier, moi ?
-Parfaitement !
Il la repoussa, se redressa, se rhabilla en hâte et se leva brusquement.
-Je crois qu'il est temps de rentrer.
Elle l'imita. Comme elle enfilait sa veste, il la dévisagea.
-Comptez-vous me livrer ?
Elle sourit.
-Je ne le puis.
-Votre conscience vous l'interdit ?
-Qui sait ?
Elle lui emboîta le pas puis trébucha à nouveau dans le même trou. Un objet tomba de sa veste. Une carte intégralement blanche. Le jeune homme se retourna, la vit accroupie, la main droite posée sur l’objet rectangulaire. Il fronça les sourcils.
-Décidément ce trou vous en veut.
-Oui. J’ai fait tomber mon … mon paquet de mouchoirs» bredouilla-t-elle en glissant d'un geste furtif l’objet dans sa poche...
Il s’approcha tout près, la fixa d’un air étrange.
-Pouvez-vous m’en donner un ? Pour essuyer mon front.
-Cer … certainement …
Elle mit à nouveau la main dans sa poche, tâtonna un bref instant puis en sortit un rectangle blanc qu’elle lui tendit, un paquet de mouchoirs …