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Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Textes courts (Modérateur: Claudius) » Engagé Martine-à-la-plage, au rapport.

Auteur Sujet: Engagé Martine-à-la-plage, au rapport.  (Lu 1498 fois)

Hors ligne Dr. Krieger

  • Plumelette
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Engagé Martine-à-la-plage, au rapport.
« le: 24 Septembre 2018 à 10:29:23 »

« If the people so violently shot down in Paris had guns, at least they would have had a fighting chance »

Donald J. Trump
Tweeter, 7 janvier 2015

Centre National de Formation aux Arts Graphiques et de la Guerre (C.N.F.A.G.G).
Territoire français, localisation inconnue.
Futur proche.

La section « caricature et satyre journalistique » constitue le corps d'élite d'une profession devenue l'apanage d’authentiques têtes brûlées. Gribouilleurs de plomb, chair à crayons, impertinentes machines à tuer (bien qu’aucune victime ne leur soit encore créditée à ce jour), les candidats au bataillon Charb font le serment de fusiller la bêtise et d’éradiquer la paresse morale, quoi qu’il en coûte. Ils promettent de ne faire aucun quartier jusqu’à ce que la liberté de penser ne soit plus menacée que par le chanteur Florent Pagny (par le biais de ses revendications obscures).
Recrutés aux quatre coins du globe, de confessions diverses et de nationalités hétéroclites, les hommes et les femmes composant la brigade placée sous le commandement de La Hyène ont été triés sur le volet, et seront fatalement appelés en première ligne, là où plus personne n’ose esquisser le moindre coup de crayon, ni le moindre sourire.

Devise de la section : Fusains d’assaut, Stabilo Crosses : on dessine pour nos gosses ! 

Pas exactement le genre à illustrer des couchers de soleil… Beaucoup d’entre eux mourront avant d'avoir obtenu leur carte de presse. Pour l'heure, la plupart des aspirants caricaturistes ont moins de trente ans et se sont distingués lors d’éprouvants tests physiques. Leur capacité de résistance au stress a été sollicitée jusqu'au point de rupture. Certains présenteraient même quelques aptitudes au dessin. Ces jeunes gens ont d'ores et déjà renoncé à leur identité. Ils conservent tous, au fond de leurs sacs camouflés, une lettre d'Adieu destinée à leurs proches. Ils ont prêté allégeance et feront volontiers don de leurs vies à l'art pictural, la France et la déconne laïque.

*
* *

Les quartiers de l’adjudant-chef Marcel Pocquin, dit « La Hyène », sont situés juste au-dessus de la chambrée des jeunes recrues, si bien qu’il lui est tout à fait commode, pour ne pas dire plaisant, de faire irruption en pleine nuit entre les lits superposés abritant les corps endormis des engagés volontaires placés sous son autorité. La légende de La Hyène se compose d’un tissu de faits d’armes avérés ; mais aussi de fantasmes inspirés par la crainte, le respect ou la propagande. On dit de lui qu’il serait capable de représenter le prophète de trois-quarts face avec une fidélité déconcertante, sans que jamais sa main ne tremble, en un éclair, comme une signature (juste avant de se resservir des nouilles). La Hyène se refuse toutefois à faire étalage de ce talent, car il nourrit un profond respect pour ses frères de confession musulmane. Il ne s’agit pas là du moindre de ses paradoxes.
J’aurai toujours davantage d’estime, répète-t-il à loisir, pour un homme à genoux devant son Dieu, que pour son voisin prétendument athée, et dont l’unique détresse spirituelle consistera à hésiter entre deux opérateurs téléphoniques.
Notre ennemi, scande-t-il à l’attention de ses soldats, n’est en aucun cas la religion. Toutefois, nous combattrons jusqu’à la mort les trois grands fléaux : intolérance, fanatisme et connerie universelle ! 
Une chose est sûre, et ses recrues peuvent en témoigner : l’adjudant-chef Marcel Pocquin, dit la Hyène, est régulièrement victime d’insomnie. Il souffre atrocement du ménisque externe, souvenir d’un éclat d’obus  l’ayant fauché lors du terrible épisode des tranchées du festival d’Angoulême, le vingt-neuf janvier 2018. Par conséquent, La Hyène se réveille souvent en pleine nuit et, plutôt que de morfler en silence dans ses draps trempés de sueur, le voici qui descend, en caleçon, tester la foi de ses ouailles. 
Sa main écrase l’interrupteur. Deux rangées de néon crépitent, avant d’illuminer cruellement la piaule plongée jusque-là dans la rêverie érotique et les fantasmes d’un monde pacifié. « DEBOUT MES LES BRAVES ! s’égosille La Hyène. L’HUMOUR A BESOIN DE TOI, CAMARADE… » 
Une planche à dessin est renversée avec fracas.
« Je veux vos fesses en bas des plumards dans trois secondes ! Go, go, go. Présentez mines graphite numéro cinq ! Exécution ! Allez, debout mes chéris ». Comme un seul homme, les recrues dégringolent au pied de leurs couchettes, les yeux qui piquent, l’haleine chargée, fouillant leurs paquetages à la recherche de leur arme de poing, leur petite amie, cette satanée mine graphite numéro cinq (bordel, où te caches-tu, vibrante épée ?). La Hyène déambule à travers les rangs tandis que les recrues de sa chère unité se tiennent désormais au garde à vous dans leurs pyjamas réglementaires, présentant devant leurs poitrines un dérisoire crayon parfaitement taillé. La Hyène s’époumone :
Vous vous trouvez sans doute très malins, je me trompe ? La crème de la crème. La putain d'avant-garde de l'impertinence. Vous pensez pouvoir vendre votre âme pour la Une d’un hebdomadaire gauchiste tiré à cinq cents exemplaires ? J'ai tort ?
Rédac-Chef, non, Chef ! hurlent les caricaturistes de concert.

- Mon cul. A mon avis, vous n’êtes rien. Un foutu gaspillage. En vérité, vous êtes de sombres merdes. Si j’égorgeais l’un d’entre vous, ici et maintenant, je suis prêt à parier que le misérable trouffion ne serait même pas foutu de me saigner de l’encre. VOUS ETES UNE HONTE ! Vous êtes le pire bataillon de dessinateurs vaguement figuratifs dont j’ai eu la charge jusqu’à présent. Vous ne seriez même pas capables de me torcher un manga choupinou ou un calendrier de l’avant… Engagé Gommette ?
- Redac-chef, présent, chef !
- Engagé Gommette, ça te plait de tenir un crayon ?
- Redac-chef, à en crever, chef !
- Mon cul. Tu ne serais pas plutôt du genre à peindre des aquarelles impressionnistes en cachette ? Est-ce que Maman et Papa ne t’auraient pas acheté trop de feutres multicolores quand t’étais petit, pour que tu puisses dessiner des putains de licornes au coin du feu ? Ne serais-tu pas un peu naturaliste sur les bords, engagé Gommette ?
- Chef…
- QUOI ? Qu’est-ce que tu t’apprêtais à dire ? TU REVES PARFOIS DE PEINDRE DES TOURNESOLS, C’EST CA ?
- Chef, non, ch…
- Tu voudrais que je te tranche l’oreille sur le champ, engagé Gommette ?
- Chef, négatif, chef. Je veux m’engager. Je veux être au service de l’humour et de la provocation, chef ! Je veux taper là où ça fait mal !
- Mon cul. J’y crois pas une seconde. Tu me fais pas marrer et pire que tout : TU ME FAIS PAS PEUR ! Gare à tes miches…
- Chef, reçu, chef.
- Engagé Picasso ?
- Chef, présent, chef !
- Est-ce que je te dérange ? Est-ce que tu faisais de beaux rêves ?
- Chef, je rêvais que je sauvais le monde de la barbarie, chef.
- Et comment tu t’y prenais, engagé Picasso ?
- Chef, je dessinais avec mes tripes. Je ridiculisais de ma plume vengeresse tous les épouvantails de la planète. J’étais sans compromis. Mon esprit satyrique éveillait les esprits et participait à la création d’un monde moins con, chef !
- Vous me faites sincèrement plaisir, recrue. C’est du miel pour mes oreilles. Est-ce que tu dessinais des bites et des nichons à tous les intégristes moraux qui portent atteinte à notre chère laïcité ?
- Chef, c’est à peine si j’avais assez de bites et de nichons pour tous ces connards, chef !
- Quelle est la portée efficace d’un jet de gomme à tir tendu, engagé Picasso ?
- Chef, environ six mètres, chef.
- Je ne te le fais pas dire ! Et est-ce que tu es prêt à mourir au compas ?
- Chef, je suis prêt à me défendre, moi et ma compagnie, à l’aide de toutes les armes dont je dispose. Mes fusains sont mes fusils, chef !
- Tout espoir n’est donc pas perdu. Engagé Picasso, vous passez chef de chambrée. Engagé Patchwork, vous êtes relevé de vos fonctions. C’est vu, les bleus ?
- Redac-chef, oui, chef !
- Engagé Martine-à-la-plage, au rapport !!
- Chef, présent, chef.
- Mon cul, j’entends rien…
- CHEF, ENGAGE MARTINE-A-LA-PLAGE AU RAPPORT, CHEF !
- Fais-moi voir ta gueule de caricaturiste.
- Chef ?
- AAAAHHHHHHH !!! Ça, c’est ma gueule de caricaturiste. Elle te plaît ?
- Chef, je chie dans mon froc, chef.
- Je suis touché, Martine. Je te jure. Maintenant, montre-moi ta gueule de caricaturiste !
- Ooouuhhhhrrgh…
- Bordel, c’était quoi ça ?
- Chef, ma gueule de caricat…
- Ferme-là. J’ai jamais eu aussi honte de toute ma chienne de vie. Tu ne mérites même pas que je te gifle. Engagé Picasso, vous giflerez l’engagé Martine-à-la-plage quand vous aurez un moment.
- Chef, à vos ordres, chef !
- Engagé Martine-à-la-plage : représente-moi le prophète !
- Qu… Quoi ? Chef…
- Exécution ! Qu’est-ce que tu ne piges pas ? Représente-moi le prophète sur le champ ou je te fais fusiller.
- Chef, à quel prophète pensez-vous, chef ?
- LA PRINCESSE DIANA EVIDEMMENT ! QU’EST-CE QUE VOUS CROYEZ ? LE PUTAIN DE GRAND SCHTROUMPH, BOB MARLEY...
- Bob Marley, oui, d’accord, très bien alors heu…
- Recrue ? Seriez-vous en train d’essayer de vous payer ma tronche ?
- Chef, c’est juste… J’ai un petit garçon. Il a six mois…
- Alors fais-le pour ton gosse, engagé Martine-à-la-ferme !
- Chef, à la plage, chef…
- Ta gueule. Pensez-vous que votre môme grandira au pays des licornes ? On est en guerre, bordel. Représente-moi immédiatement le prophète ou quitte ma chère unité !
*
* *

Matthieu Demay, vingt-deux ans, est escorté hors des murs du C.N.F.A.G.G.
Une voiture avec chauffeur ronronne derrière la grille, et s’apprête à le reconduire chez lui, près de son fils de six mois, loin du théâtre des opérations. Il ne dessinera jamais pour la France et la bonne vieille déconne laïque. Son escorte lui fait signer un document indiquant qu’il n’a jamais eu connaissance de cet endroit, ni de ses camarades de la promotion Charb, ni d’aucune Hyène. Son sac est balancé dans le coffre et Adieu.
L’homme au volant, un maghrébin d’une quarantaine d’années, jette des regards curieux dans le rétroviseur, en direction du pauvre type effondré sur sa banquette arrière. Enfin, il dit :

- Ça n’a pas marché pour vous, hein ?
- Un foutu désastre, précise Matthieu Demay.
- Vous en faites pas. Vous n’êtes pas le premier à plier bagage dès la première semaine. C’est toujours moi qui les ramasse. Des types biens, en général. Vachement intéressants et tout… Vous en faites pas pour ça.
- Ils m’ont demandé de représenter le prophète. J’ai craqué. J’ai pas pu.
- C’est des conneries tout ça, croyez-moi. Vous serez mieux dehors que là-dedans…

Il fait bon dans la voiture. C’est agréable de voir défiler ce paysage de novembre à travers la vitre embuée. Le jour se lève péniblement. Matthieu se sent glisser vers le sommeil. Le chauffeur le rattrape de justesse :

- C’était quoi, votre petit nom ?
- Engagé Martine-à-la-plage.
- Ah ah ah, les cons. Ils sont plein de ressources, on ne peut pas leur enlever ça. Le prenez pas mal, ok ? C’est juste… Ça me fait marrer.
- Dites...
- Oui ?
- Vous diriez quoi, vous, si je dessinais le prophète, là, sur la vitre arrière de votre voiture ?
- Pas grand chose. Seulement, je serais obligé de me garer sur le bas côté, sortir mon couteau de chasse de la boite à gants, vous extraire du véhicule, vous mettre à genoux sur le gravier et vous trancher la gorge. Il faudrait aussi que je me débrouille pour filmer tout ça avec mon téléphone, envoyer la vidéo à un contact, écrire un message de revendication... Ensuite, une fois activé, je devrais sans doute prendre d'assaut un magasin d'alimentation, monter un site Web, actualiser ma page Facebook, communiquer en direct avec les organismes de presses... Bref, ça va me faire beaucoup de travail alors que j'envisageais de rentrer chez moi tranquillement après cette course et puis emmener mes gamins à l'école, comme un bon arabe...

Le rire tonitruant du chauffeur envahit l'habitacle.
La voiture disparaît dans le brouillard.
Sur la buée de la vitre, l’engagé Martine-à-la-plage, anéanti, vient de dessiner un tournesol. 

Hors ligne fulgiras

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Re : Engagé Martine-à-la-plage, au rapport.
« Réponse #1 le: 24 Septembre 2018 à 11:01:06 »
C'est génial ! Et parce que c'est plus fort que moi : troufion avec un seul f

Hors ligne BlackSpoon

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  • Procastinateur
Re : Engagé Martine-à-la-plage, au rapport.
« Réponse #2 le: 24 Septembre 2018 à 11:32:13 »
J’ai trouvé ça très chouette aussi et novateur. La chute te permet de t’en sortir avec élégance. Je voyais mal comment cette section allait concrètement opérer. Une coquille que j’ai vu « DEBOUT MES LES BRAVES ! » mes-les, il faut choisir 😁.

Par contre je suis curieux de les voir sur le terrain alors si tu as une suite,  n’hésites pas.
"Ceux qui n'ont pas peur du vide ne tombent pas."

Hors ligne Mandemassa

  • Tabellion
  • Messages: 35
Re : Engagé Martine-à-la-plage, au rapport.
« Réponse #3 le: 24 Septembre 2018 à 16:11:59 »
Bel hommage à Charlie Hebdo et à Full Metal Jacket. J'ai bien ri!


- Mon cul. Tu ne serais pas plutôt du genre à peindre des aquarelles impressionnistes en cachette ? Est-ce que Maman et Papa ne t’auraient pas acheté trop de feutres multicolores quand t’étais petit, pour que tu puisses dessiner des putains de licornes au coin du feu ? Ne serais-tu pas un peu naturaliste sur les bords, engagé Gommette ?


 :D :D :D

Hors ligne Manu

  • Calame Supersonique
  • Messages: 1 543
Re : Engagé Martine-à-la-plage, au rapport.
« Réponse #4 le: 25 Septembre 2018 à 11:10:09 »
.
« Modifié: 13 Juillet 2022 à 12:16:12 par Manu »

Hors ligne Dr. Krieger

  • Plumelette
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Re : Engagé Martine-à-la-plage, au rapport.
« Réponse #5 le: 25 Septembre 2018 à 12:28:10 »
Qui n'a pas besoin, aujourd'hui, d'un soutien psychologique constant ? Accompagné si possible de la prise raisonnable de drogues récréatives ? Merci pour ce soutien inattendu et salvateur, Manu (et sympa l'excavation du plongeur né, ravi que ça ait fait pschitt dans ta tête)
Merci à tous ceux qui sont passés par là, notament pour avoir pris le soin de m'indiquer les coquilles. J'en ferai bon usage, soyez-en assurés. Merci beaucoup pour ça.
Nous avons là un texte un peu daté, du point de vue de l'actualité, ne présentant pas un intérêt immédiat (mon délai de digestion est assez important). Vous êtes d'autant plus méritants de vous être arrétés ici.

 


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