Le Monde de L'Écriture – Forum d'entraide littéraire

01 Juillet 2026 à 01:14:48
Bienvenue, Invité. Merci de vous connecter ou de vous inscrire.


Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Textes courts (Modérateur: Claudius) » Unboxing

Auteur Sujet: Unboxing  (Lu 1528 fois)

Hors ligne Say

  • Aède
  • Messages: 158
Unboxing
« le: 25 Mai 2018 à 14:57:39 »
Unboxing

   Situation initiale : il y a un avion et il tombe vers le sol, il plonge comme un enfant qui pour faire comme les grands, à la piscine, se précipite vers un plat douloureux qui lui laissera de grandes marques rouges sur le dos. Ça ne laissera pas de survivant ça, ça balaiera tout sur son passage, BLAM, comme un seau d'eau jeté dans la crasse. Ça ne laissera qu'une trace calcinée, choquante, enfin bon, vite oubliée, comme le sursaut d'un mauvais film d'horreur vu contre son gré.

   Il y a un ange fatigué, à bord de cet avion en piqué, qui se demande entre les lâcher-prises de sa somnolence gluante s'il ne devrait pas offrir aux passagers un miracle. La lassitude l'accroche à son siège. Il a vécu des guerres fondatrices, affronté les plus puissants des hommes-oiseaux, vécu les prisons démoniaques et la colère des Dieux, mais rien, non rien, vraiment rien n'a jamais été aussi violent que cette flemme, ce détachement du monde, cet ennui des humains. Ils paniquent autour de lui, les gros, les nuls, les faibles les ennuyeux, qui n'ont jamais rien bâtis, à qui on a tout donné. Ils n'ont aucune valeur, voila, c'est juste des poussières sur la ligne du temps, qui raclent le sol dans un palace pourtant bâti pour des géants.

   Il suffirait d'un geste, bon deux trois peut être, pour redresser l'avion. Mais plus les gens paniquent, moins l'ange a envie de les sauver : ils sont tellement laids, avec leurs faces déformées, toutes rouges, s'accrochant à une vie qui ne vaut RIEN pourtant, regardez vous ! A vous affoler comme ça. On dirait un ado après sa première rupture, qui croit que l'univers en a quelque chose à faire.

   Un soubresaut de l'avion, un hoquet, secoue l'ange sur son siège. Il balade dans la carlingue un œil tendu par son humeur maussade. Il y a un type, à genoux sur le sol, pleurant toutes les larmes de son corps en soufflant sur un coquillage peint. L'ange se perd un instant dans ce regard , dans lequel il lit le reflet de la petite coquille, riche d'une histoire qui a l'air si puissante, que l'ange ne connaît pas, qu’il ne comprend pas. Un regret le pique comme un moustique gargantuesque qui aspirerai tout son sang. 

   Plus le temps pour un miracle, plus le temps pour grand chose. Il bondit, saisit un passager par les aisselles, au hasard, et s'échappe par la fenêtre. Au moins un, au moins il aura fait un petit quelque chose. Il déploie ses ailes à l’extérieur et se propulse en l’air, puis il regarde le grand véhicule s’écraser en contrebas, BOOM.

C’est un feu d’artifices de corps et de d’esprits qui volent au vent.
Le regret, c’est bon, plus grand-chose, peut être une trace légère qui s’évapore. Une personne sauvée, envolée la culpabilité.

« Salut, lui dit-il en battant des ailes.
- Salut, lui répond-elle en battant des pieds. »
C’est une jeune fille, blonde, ado ou un peu plus.
« Tu es sauvée, je suis un ange. C’est quoi ton nom ? Tu fais quoi dans la vie ?
- Je suis Gwendolyne, youtubeuse beauté lifestyle.
- Je connais pas.
- Pourquoi tu m’as sauvée moi ?
- Disons un hasard. J’aime tous les êtres humains à égalité mais je n’ai malheureusement pu sauver qu’une seule personne parmi tous les passagers (il tousse intérieurement). Tant que tu n’es pas un homme-oiseau, je t’aime telle que tu es, avec ou sans tes pêchés. Donc ton identité m’importe peu.
- Je suis youtubeuse beauté lifestyle.
- Oui j’ai entendu. Je te ramène chez toi ?
- Yep. »
__

   Le duo arrive chez la fille. Je peux dormir chez toi, lui demande l’ange, il se fait tard, et chez moi c’est loin dans le ciel, et en plus c’est chiant à mourir là bas. Bon d’accord, dis la fille, je te prépare le clic-clac. L’ange bloque sur l’armoire à pharmacie de sa protégée :

« C’est quoi ça ?
- Ca, c’est du bain de bouche, de l’Eludryl. Ça élimine les bactéries, c’est utile, j’en ai fait une review dans mon spécial « mouth-bathing » de Noël, tu pourra aller voir si ça t’intéresse.
- C’est le nom qui m’a fait bizarre, Eludryl c’est le nom du prince des hommes-oiseaux qui nous a bien amoché à l’époque, quand on se battait avec eux pour savoir qui dominerait le ciel. Je l’avais affronté en combat singulier, il m’avait volé ma copine, grosse rage.
- C’est le seigneur des anneaux ton truc là ou quoi ?
- Non, enfin comprends le parallèle que tu fais, mais c’est pas pareil, là je te parle d’un conflit historique, quelque chose de réel, avec du sang et des tripes à l’air. Rends toi compte, si on s’était moins bien battus, ce serait peut-être de gros corbeaux sales qui peupleraient la Terre à l’heure qu’il est.

   Ils s’installent tout les deux sur le clic-clac, et commencent à discuter avec un bon smoothie aux fruits frais. La jeune fille lui raconte Youtube, la beauté, les abonnés, les pouces bleus. L’ange lui raconte la guerre, les hommes-oiseaux, le sang, les armes et les fondations de l’univers telle qu’elle le connaît. Leur conversation est d’une intensité inattendue, pour l’un comme pour l’autre, et elle n’est interrompue que par la night routine de Gwen, qu’elle ne peut pas retarder de plus d’une heure sous peine de sentir ses molaires grincer.
   Vers cinq heures du matin, à l’heure où le sommeil commence à peser dans le cerveau des êtres humains, Gwen évoque l’idée d’aller se coucher dans son lit. Elle lance une dernière idée, comme ça :

«  Hé l’ange, tu veux pas ouvrir une chaîne Youtube, et comme ça on fait des swap ?
- Quoi ?
- Ouais, des swap, on s’échange des colis surprise, des cadeaux, et on se filme en train de les unboxer. J’aimerais trop faire un swap avec toi.
- Ca roule !

__

   SWAP. Une semaine après c’est lancé. L’ange unboxe son beau colis depuis chez lui, en se filmant depuis une petite caméra qu’il a acheté spécialement pour l’occasion. Il découvre alors les joies du maquillage et du soin de peau. Sa peau d’ange a beau être douce comme la laine d’un agneau, rien ne vaut le sentiment de réconfort procuré par ces quelques crèmes. Rouge à lèvres, mascara, crayon noir...quel plaisir il prend, ce soir là, devant son miroir.

   Gwen, lorsqu’elle ouvre son paquet, a une sacrée surprise. L’auréole logée à l’intérieur lui explose en plein visage et lui recouvre le crâne, comme un béret de lumière. Ses yeux mettent un peu de temps à se remettre des petites lumières qui dansent tout autour d’elle.

   C’est les cris qui viennent du dehors qui la font réagir en premier. Visiblement des gens marchent sur les genoux jusqu’à devant sa porte, en hurlant les catchphrases de ses vidéos comme des invocations. Les jambes en sang, un homme ou une femme, vêtu d’une perruque blonde, hurle « LA BEAUTÉ ELLE EST LA ! » en ouvrant sa main pour englober son visage et son cœur du même geste, une trouvaille gestuelle dont Gwen était particulièrement fière, parce qu’elle permet de mettre tout le monde d’accord, de joindre à l’idéal de beauté la correction de penser à la personnalité, de ne vexer personne. Les gens se mettent à crier, à supplier, en chœur, devant sa porte. Hommes, femmes, vieillards, enfants, viennent de toute les rues de la ville. Ils se saluent en scandant un puissant « SALUT LES GIRLZ ! » et se quittent en hurlant, toujours, toujours, « LA BEAUTE ELLE EST LA ! » en se désignant les uns, les autres, toujours du fameux petit geste de la main.

   Gwen décide d’aller vomir, mais l’ange l’appelle en FaceTime. En bleu de travail, maquillé comme jamais, il lui annonce :

« Passe avant minuit, Gwendale, je vais te faire vivre un dream.
- Tu fais quoi putain ?
- La on te fait construire une cathédrale. Tu me diras ce que tu penses de la statue. »

   Gwen laisse tomber son téléphone, et bouillir sa rage. Elle consulte sa chaîne, machinalement. Un milliard d’abonnés, elle en avait dix mille la veille. Elle tremble de plus en plus. Dans sa salle de bain aussi, le flacon d’Eludryl se met à danser à grand bruit sur l’étagère. Brutalement le bouchon se dévisse, à un vitesse qui rendrait fou le plus grand des champions de Formule 1. Le liquide en sort avec colère et se laisse pousser deux ailes et un visage acéré, qui piaille un gigantesque gargouillis. Des ses serres visqueuses, l’oiseau improvisé saisit Gwen et file à travers le ciel.

   Dans les pharmacies alentour comme chez les gens, tous les flacons d’Eludryl explosent à grand fracas. Le liquide rouge, aux quatre coins du monde, fuse à travers le ciel pour rejoindre le grand oiseau liquide. Les adorateurs des Oiseaux, depuis l’aube des temps, avaient dilué pour la postérité la dernière goutte de sang d’Eludryl, sa dernière émotion, avant que l’oiseau ne s’évapore dans les lacs et la pluie, ployant sous le joug impénétrable des anges. Cette dernière goutte d’espoir avait subsisté, cachée chez tous les pharmacologues, divisée, avalée, recrachée, puis enfin unie en ce jour historique.

   Gwen, assise en tailleur sur l’immense monstre aquatique qui fend le ciel, ferme les yeux en se concentrant sur le poids du conflit au cœur duquel elle si situe. Elle pense à la douceur de ces gigantesques plumes d’eau, sur lesquels aucune crème ne pourra jamais agir. Elle arrive face à la grande cathédrale. L’ange en bleu de travail est là, le visage pâle, de stress probablement. L’oiseau, devenu gigantesque de tout l’Eludryl rassemblé, perce les cieux et vient lui arracher ses deux ailes d'un coup de bec ; l'ange roule sur le sol en hurlant de douleur.

« Eludryl sale race, va manger tes morts ! hurle-il, en sortant un flacon de sa poche. Je m’étais préparé à ton retour, on sait jamais. Depuis le début, j’ai gardé ces larmes de Claritine avec moi. J’en ai bu un peu même, pour tester, c’était BON. Je les ai diluées, de toute façon toute cette histoire, c’est une histoire de dilution. Comme ça j’ai pu les faire boire au plus de gens possible : elles sont assez efficaces contre les allergies aux acariens. Mais qui l’eut cru, on a tous pensé à diluer pour la postérité ;  vos secrétions à tous les deux sont de super médicaments. Toi et ta meuf vous avez réussi à rester ensemble tout ce temps, tous ces millénaires, dans les pharmacies, seulement séparés par du verre, du carton et des vieilles dames qui demandent des ordonnances. Alors, oui, peut être que l’amour est plus fort que tout finalement. Allez maintenant nique ta race. »

   Il balance le flacon dévissé le plus loin qu’il peut dans le ciel, et l’immense oiseau rouge part comme une fusée à la poursuite des dernières larmes de son amour adolescent. Il abandonne litre après litre sa couverture de sang pour redevenir le minuscule oiseau rouge transparent qu’il était, dans le flacon de Gwen. Celle-ci ne peut pas suivre le rythme sur le dos du volatile, et lâche prise à une centaine de mètres du sol. Voyant sa dernière heure arriver, elle se retourne alors sur l’amertume des dernières années de sa vie, et chuchote : « Rendez moi les soirées pyjama avec les copines. Rendez moi les après-midi à Sephora. Rendez moi les vidéos faites à l’arrache, pour les cousines, pour la famille, pour les amies. Rendez moi la fierté de mon premier commentaire. »

   L’ange hurle. Il ne chuchote pas, mais il pense. Pas toi, pas Sainte Gwendolyne. La seule personne qui ai vraiment compté, en tous ces millénaires. Youtube, c’était tellement nouveau, j’avais l’impression de renaître. Le swap avec quelqu’un, je n’avais jamais vécu ça. Je veux te sauver, je veux bien retourner la Terre, mais je veux refaire un swap avec toi juste une fois. Je pensais tout bien faire, alors pourquoi tu as fait revenir Eludryl, il m’a arraché les ailes. Meurs pas.

   Mais sans ses ailes, un ange ne peut plus faire grand-chose, et il ne peut que regarder Gwendolyne s’unboxer sur le sol. L’ange tombe à genoux, et déglutit. En voyant, au loin, un minuscule oiseau rouge se fondre avec bonheur dans son flacon de Claritine, il comprend que, peut-être, il y a quelque chose qu’il a manqué, qu’il n’a pas compris. La poussière a peut-être plus d’importance qu'il ne le croyait ; maintenant, c’est trop tard.

Hors ligne Galianis

  • ex Jan Flant
  • Calligraphe
  • Messages: 114
    • Mon compte Senscritique
Re : Unboxing
« Réponse #1 le: 26 Mai 2018 à 12:05:23 »
J'ai bien ri  :D
Je m'attendais pas à trouver sur le MdE des références aux milliards d'anglicismes des youtubeuses beauté. A mon avis, tout le monde n'aura pas les références ici.

En revanche, j'ai eu la sensation en lisant ce texte que tout allait trop vite. A mon avis, il y a trop d'actions pour trop peu de mots. J'aurais préféré un texte plus étoffé ou moins dense. Ça aurait permis notamment de mieux caractériser les persos pour les rendre encore plus drôle.
Je ne suis pas bien sûr d'avoir compris la fin, aussi.

Ce que j'ai relevé :
Citer
elle si situe

Citer
« Salut, lui dit-il en battant des ailes.
- Salut, lui répond-elle en battant des pieds. »
les "lui" sont-ils bien nécessaires ?


Citer
- Yep. »
Pas mal cette réponse

Hors ligne Olik

  • Troubadour
  • Messages: 260
Re : Unboxing
« Réponse #2 le: 26 Mai 2018 à 16:30:06 »

Ton texte a l'air bien vivant, mon regret est que je n'ai pas compris. Manque de références, probablement.
“Tout romancier, tout cinéaste, a au fond de lui un nombril du monde à exhiber.”
Michel Audiard.

“Un artiste, c’est quelqu’un qui se penche par la fenêtre là où on ne le ferait pas, qui doit nous montrer des choses qu’on n’ose pas aller regarder.”
Tania de Montaigne.

Hors ligne Say

  • Aède
  • Messages: 158
Re : Unboxing
« Réponse #3 le: 27 Mai 2018 à 18:29:50 »
@Olik

Citer
Ton texte a l'air bien vivant, mon regret est que je n'ai pas compris. Manque de références, probablement.

Bonjour Olik, tu confirmes la remarque postée par Galianis plus haut ! Effectivement, c'est vrai que le texte se construit pas mal sur des références à la scène Youtube contemporaine. Tout n'est pas questions de références cependant, je pense que le texte se veut globalement assez obscur, mais la connaissance de l'univers des youtubeuses beauté est effectivement presque pré-requis pour comprendre un peu ce qui se raconte ici !

En tout cas, merci pour ta lecture, et pour ta remarque de texte "bien vivant" qui fait plaisir !

@Galianis

Citer
En revanche, j'ai eu la sensation en lisant ce texte que tout allait trop vite. A mon avis, il y a trop d'actions pour trop peu de mots. J'aurais préféré un texte plus étoffé ou moins dense. Ça aurait permis notamment de mieux caractériser les persos pour les rendre encore plus drôle.

Effectivement, le rythme du texte est assez étrange ! Mais j'ai l'impression qu'en l'étalant davantage, je rendrais le texte peut être plus "pris au sérieux", alors que j'aime ce côté survolté du texte qui ne s'arrête plus presque jusqu'à overdose, justement un peu sous le joug de l'hégémonie Youtube de l'efficacité et du "toujours plus". Mais je suis conscient que ça se fait au détriment de pas mal de choses...
Je pense que je reverrais peut être la fin quand même, qui est peut être un poil too much et hermétique en l'état ! Merci beaucoup pour ta lecture et tes remarques en tout cas !! (et ta détection de la faute de frappe)

Citer
les "lui" sont-ils bien nécessaires ?

Une petite lourdeur que j'aime bien, mais elle reste une petite lourdeur, qui n'est pas des plus magnifiques ! Je repasserai peut être la dessus !

 Merci à vous deux !

 


Écrivez-nous :
Ou retrouvez-nous sur les réseaux sociaux :
Les textes postés sur le forum sont publiés sous licence Creative Commons BY-NC-ND. Merci de la respecter :)

SMF 2.0.19 | SMF © 2017, Simple Machines | Terms and Policies
Manuscript © Blocweb

Page générée en 0.019 secondes avec 23 requêtes.