Un long couloir. Avec une seule porte. Donc je l'ouvre. Donc je rentre. Pièce carrée. Assez grande. Pas de quoi y mettre une cousinade, mais tout de même. Tout est blanc : murs, sol, plafond. Pas de mobilier, juste un banc, transparent, comme en verre. Alors, comme je n'ai rien d'autre à faire que de m'assoir, je m'assois. Apparaît, comme par magie, devant moi, un bureau-table, tout blanc lui aussi avec derrière un monsieur assis comme moi sur un banc transparent. Surpris, je me lève. Tout s'efface et redevient comme avant que je ne m'assois. Sans bureau-table. Sans monsieur derrière. Donc, je repose mon postérieur sur le banc. Bureau table et monsieur derrière réapparaissent. Et là, mes yeux, mes oreilles et tout ce que mon corps compte d'orifices s'écarquillent. Car je connais monsieur derrière bureau table. Ce type est mort. Depuis 20 ans.
Quand j'ai connu monsieur derrière bureau-table, il s'appelait Mr Cleme, il était mon maitre d'école en CE2, c'était sa dernière année. Il partait à la retraite. pas un tendre. Adepte des punitions et autres coups de baguette en bois sur le bout des doigts. Mauvais souvenirs. Mauvais kiffes. Pas eu le temps de profiter de son petit bout de jardin et de sa vieille ferme rénovée. Cancer du colon.
50 ans après, il était devant moi. Tel que je l'avais quitté un soir de juin : petits fours, pétillant pour les grands et limonade pour les enfants. Coupe à fruits de chez Arcoroc, offert par les parents d'élèves, comme cadeau de départ à la retraite.
Il passa le dos de sa main sur la surface lisse du bureau-table et plusieurs écrans s'allumèrent sur les murs, le sol et le plafond. Tous diffusaient des instantanés de ma vie. Moi à l'école, moi enfant de chœur, moi au bord de la mer, moi et mes frères, moi à l'épicerie, moi moi moi. Partout. Avec le son. Trop fort. Trop lumineux. Trop de moi. Moi à l'armée, moi au travail, moi et Béa, moi et les enfants. Trop fort. Trop lumineux. Trop de moi. Fermage des yeux. Bouchage des oreilles.
Toute ma vie défilait sur cette pièce.
Blanche.
Plat de la main sur bureau-table. Plus rien. Ni images. Ni sons. Plus de moi. Mettre les mains le long de mes cuisses, comme au CE2. Re-plat de la main sur bureau-table, grand écran en face de moi. Moi au volant de ma petite voiture de sport. Pneus qui crissent dans les virages appuyés. Camion arrivant trop vite. Encastré. Sous le châssis. Bruits de ferrailles, de vitres cassées, de vies esquintées. Secours. Paroles réconfortantes. Lit d'hôpital. Salle d'op. Fin du film. C'était hier. Plus d'images. Plus de sons. Plus rien de moi.
Je suis mort. Vivant mais mort.
Alors, Mr Cleme parla. De cette voix qui me demandai, enfant, la table de multiplication par 7. La pire. " Tu es ici dans un sasse. Entre deux mondes. Je vais t'expliquer ce qui va t'arriver. N'aie pas peur. Ta nouvelle vie sera très belle, si tu le décides. Je ne te dirai pas mon nom. Je n'en ai pas. Mais sache que je ne suis pas Mr Cleme. J'ai juste pris son enveloppe, son apparence et sa voix. Nous faisons cela à chaque fois. Ici, le monde d'où tu viens on l'appelle Monde-Méchant. Et notre monde, là où tu vas aller, on l'appelle Monde-Gentil. Tu vois, c'est très simple, très basic. Le bien et le mal. Tout est basé sur la gentillesse, plus tu seras gentil avec les gens qui t'entoures, plus ta vie sera belle et longue. A l'inverse, si tu fais preuves de méchancetés, ta vie sera courte et dure. Tu as le choix. Dans Monde-Gentil, le temps n'existe pas tel que tu le connais dans Monde-Méchant. C'est toi qui est le maitre de l'horloge. De ton temps. De ta vie. Regarde :
Le grand écran derrière l'enveloppe de monsieur Cleme derrière bureau-table se ralluma. Coin d'une rue. Feu rouge puis vert. Un aveugle attendait pour traverser la rue. A coté de lui un piéton passa sans la moindre attention pour lui. Cinq secondes plus tard, le piéton disparaissait. Ecran noir-blanc. Enveloppe qui parle.
" Tu as vu, nous étions en direct de Monde-Gentil. Ce passant n'a pas fait preuves de gentillesse vis à vis de l'aveugle. Il aurait du l'aider à traverser le carrefour. Il a donc été sanctionné. Il a perdu quelques mois de sa vie. Comme ça. Instantanément. Il a été transporté automatiquement dans son futur. Plus près de sa mort. Je te préviens, dans Monde-Gentil, nous sommes à l'inverse de Monde-Méchant. nous ne vieillissons pas, nous rajeunissons."
Yeux, oreilles et tout ce que mon corps compte d'orifices re s'écarquillent.
La porte par laquelle j'étais rentré s'effaça du mur.
L'enveloppe de monsieur derrière bureau-table commençai elle aussi a disparaître. Elle devenait transparente.
Mais elle parlait encore.
" A la fin de ta nouvelle vie, quand tu seras à nouveau nouveau né, le stade ultime sera d'être fœtus. Dans le ventre d'une mère. Alors, le grand comptable fera la balance du bien et du mal. Si la méchanceté l'emporte, tu seras spermarto, et tu devras te battre pour revivre. Si la gentillesse l'emporte, tu seras de nouveau bébé dans Monde-Méchant.
Fini. H.S l'enveloppe de Mr Cleme. Plus de bureau-table. Une porte apparut à la place du grand écran. Je me suis levé de mon banc transparent et je me suis approché de cette porte. A ce moment là une sirène stridente retentit. et les murs blancs passèrent au rouge vif. Sang.
Une voix caverneuse. " Erreur. Erreur."
Reblanc partout. La porte. Donc, je l'ouvre. Donc je sors. Et je reprend le grand couloir.
J'ouvre difficilement les yeux. Grande chambre carrée. Pas de quoi y mettre une cousinade. Tout est blanc. Jeune fille penchée sur moi. Blouse blanche. Je tourne la tête . Béa. Livide. Et les enfants. Putain, j'ai mal.
Pas tout a fait mort.
Pas tout a fait vivant.