Bonjour,
Souhaitant satisfaire les critiques qui reprochaient à mon dernier texte une poésie du rêve, voici un texte dont le délai de prescription aboutit, j'espère, dans le plaisir du partage littéraire : ***
J’ai marché dans Toulouse d’environ 22 heures à 1h du matin. Dans le ventre ce jour-là, j’ai un avocat chipé à Papa, ouvert à la fac avec le même ciseau qui fit office de cuiller, un sachet de biscuits sec, et je partage pour la soirée quatre gâteaux petits princes au chocolat, achetés pour un euro au distributeur universitaire – une folie. Une dilution la veille d’une pincée de sulfate de magnésium dans un fond de thé fluidifie mon transit.
J’ai découvert l’amicale des non-entendant qui donnai une veillée, et longé le canal de la Brienne puis du midi. J’ai vu des filles en robes moulantes et courtes qui segmentaient les trottoirs. Après une place bondée de kebab, une mosquée ouvre une porte sur la rue et des hommes en robe longue blanche psalmodient. Plus loin, des jeunes gens se mettent cul nul. Mes pieds devenaient douloureux. J’ai attendu revenir devant l’église saint Sernin pour dépanner des bandages avec du papier des rouleaux universitaires. Sur un banc voisin, des filles s’amusent. De plausibles étudiants déambulent. Je rompt ou récolte les miettes des deux derniers gâteaux au chocolat achetés à la fac dans l’aprem.
L. m’a abordée vers l’avenue de S. Blanc, un petit mètre quatre-vingt, un chemise, pas de bagage, les yeux bleus. Il se déclare promoteur immobilier à son compte.
-Puis-je vous aider à trouver votre chemin ?
Je cherche une boite où se tient un concert à entrée libre. Nous franchissons un passage piéton :
-Comme ça c’est amusant, dit-il.
Avant le troisième passage piéton, il m’invite chez lui. Néanmoins, nous nous rendons au night club. Je me rafraichis. C’est le dernier jour de mes règles et je n’ai pas de protections hygiéniques : j’ai fait le cycle sur du papier toilettes. En piste :
-Je pensais te voir revenir changée, en tenue de femme fatale. Enfin, tu as fait un effort, dit-il.
Je porte une robe dos nu à la taille, fendue sur la jambe gauche et décolletée jusqu’au nombril, en jersey fin rose perlé. Cependant je n’ai pas remis de rouge à lèvre et ne porte pas de talons. Les toulousains sont exigeants. Qu’est-ce qu’on danse ici ? je reconnais un tube de Linkin Park.
L. préfère je-ne-sais-plus quelles musiques, mais ni le rock, ni le jazz, ni le bachata.
Des filles lèvent les bras, vont d’un bout à l’autre de la salle. Sobre, je fais un effort pour me dénouer. L. n’est pas un bon cavalier : il ne me fait pas danser. C’est un peu triste.
A la fermeture du club, je demande l’heure.
-bientôt deux heures.
Je peux trainer autour des boites puis marcher jusqu’au matin, ou écouter L. proposer une boisson pétillante aux bactéries de sa composition. J’espère une douche. J’en prendrais trois.
Je me souviens que les champignons me sont désagréables. Mais Maman fait fermenter du lait :
-Est-ce comme du képhir ?
-Oui, en quelques sorte. Et d’expliquer : les bactéries, c’est la vie. On en a presque deux kilos dans le ventre. Elles peuvent réparer les dégâts des médicaments, de la viande – et j’en mange pour deux.
-J’ai pris un doliprane en deux ans. Et de penser : zut, un carnivore, c’est une malchance de végétarienne.
L’appartement est rangé. La porte ouvre sur le salon, à gauche une terrasse et un passe-plat. En face, un piano droit, sans partitions, et un moule de rhinocéros. Une bibliothèque est intégrée au mur devant un canapé. Je pose mon sac près de la porte.
-Je peux prendre une douche ?
Un corridor, deux chambres à droite, une à gauche ; la salle de bain en face. L. me tend une serviette imprimée d’un côté. Je repousse la porte puis me lave et me sèche. Il n’y a pas de savon spécial, mais du shampoing industriel dont le bouchon est refermé. Une fois réenfilée ma robe, je rouvre le robinet afin d’humidifier mes cheveux vers l’arrière.
-Ici c’est la chambre de ma fille, elle a dix-sept ans. Viens voir la terrasse !
De sa chambre, une baie vitrée donne sur Toulouse. L. repousse des pinces à linge. La tour d’une église est éclairée, contrairement aux nombreuses fenêtres éteintes. L’air calme de la nuit retient une suspicion tiède.
Au salon, L. me propose un verre de sa mixture exotique. Il vante les bactéries réutilisables des mois, leur multiplication et l’échange des souches – avec son frère. Voilà le dépôt de gingembre, et ici, le cercle blanc des levures.
-Prends-tu un verre ?
Je trempe du bout des lèvres dans le verre rempli d’une boisson inconnue méditée par un quidam. Discours sur l’acide et le sucré.
-Celui-là est fait maison. Je t’en propose un autre, du commerce, à base de jus de pomme.
A la main sur le frigo, on voit briller une alliance. Le second verre est presque fade. Mon ventre se contracte.
-Ca va ?
-Pardon, ça va, je suis surprise.
Finis les verres, la porte s’ouvre sur le palier.
-Mais tu ne vas pas dormir dehors, reste, invite L.
La porte se referme sur le salon éteint. Le dos sur le mur, je vois L. approcher :
-embrasse-moi, demande-t-il.
Le contact de ses lèvres est assez large et couvrant.
-Ca faisait longtemps que tu n’avais pas fait ça ? demande-t-il.
-Trois ans. Et toi ?
-Beaucoup moins longtemps.
S’en va le souvenir des lèvres de J., au parfum de romarin, que je ne voulais pas seulement embrasser avec la langue. S’en va l’hésitation à acquiescer au doux R., qui demandait « can I kiss you ? ».
L. sait tourner sa langue dans le sens des aiguilles d’une montre, et dans le sens antihoraire. Il ne mordille pas, ni ne fait de suçons. Vite fait captivé par cette sorte de frasque dont l’insolence ne lui déplaisait pas :
-ne reste pas dans l’angle de la porte, viens ! dit-il en m’invitant dans l’appartement.
Il ne joue pas avec ma robe, pas plus que je ne cherche ses boutons. Dans l’exigüe salle de bain, chacun se déshabille. Il éteint la lumière. L’eau coule sous la douche.
-Je vais te faire l’amour ! Je vais te faire un bâtard ! dit-il.
Nous nous savonnons un peu sous l’eau qui se répartit sur quatre épaules. Et lui de désigner son sexe dressé :
- Vois ! touche-le !
L. se penche sur mes jambes humides et cherche à lécher l’intérieur de mes cuisses. Je serre les chevilles et me déhanche vers l’arrière. Je résous le conflit d’accès en me penchant à mon tour sur son sexe, suçote des testicules peu poilues dont le gonflement n’est pas encore exacerbé, avale à demi le membre tendu.
L’assentiment de ce geste amène la fin de la douche. L. m’invite dans sa chambre que la baie vitrée éclaire faiblement. A droite de la porte, il y a une table de nuit tressée. Le lit double sans bois s’appuie sur ce même mur.
On ne se met pas debout sur le matelas, je m’y agenouille. Ce n’est pas une multitude de petits bisous précipités, ni de très longues caresses retenant les peaux. Ni tapes ni morsures.
Un instant, L. suce mes seins. Je découvre les siens, plonge à l’arrière de ses épaules, remonte sur son cou. Quelques questions de positions :
-allonges-toi, demande-t-il, mais je ne m’allonge pas tout de suite.
Puis :
-viens, retourne-toi, etc, tandis que nous visitons la longueur du matelas.
La suite me revient en désordre ; le ventre lâche de L., sa faible pilosité, sa langue qui excite mon pubis vite refermé sous mes jambes.
-Je vais te faire l’amour, dit-il.
Son enthousiasme se termine sous ma langue sur son sexe déployé.
-Si tu continues, je vais jouir, prévient-il.
Je descends sur son sexe, le prends dans ma bouche tandis que ma main cherche sous son scrotum à palper la tension. Sans mordiller la verge, je lèche le gland, et l’avale à nouveau.
-ça vient, dit-il.
Dans ma bouche, le sexe est parcouru d’un frisson. Sur ma salive coule le sperme. L. gémit de longues secondes. J’ai le temps de reprendre ses testicules déchargés dans mes lèvres, de le caresser encore tandis qu’il jouit allongé, moi courbée sur son ventre.
Il me propose je-ne-sais-plus-quelle solution pour me rincer la bouche, peut-être un verre d’eau ou un mouchoir. Je pose alternativement un index sur mes lèvres closes retenant le sperme juste jailli et sur les siennes étendues. Il ne comprend pas que je lui propose de la sorte embrasser ses propres spermatozoïdes. Aussi, je me rends dans la salle de bain éteinte et laisse couler dans l’évier une bave épaisse.
L. prends une douche ; je le laisse se laver. Par un élan solidaire, j’ouvre la porte sur la cabine où la lumière électrique est maintenant allumée, et plante un baiser volontaire sur sa bouche accueillante.
Je le vois marcher vers le piano et se prendre d’un bref soliloque :
-On l’a retrouvée, et on n’a pas eu besoin de prof d’anglais.
Nous revoilà dans la chambre :
-Si tu étais ma copine, je te ferais l’amour cinq fois par jour, assure L.
Une pensée fugace me tourne vers C. qui me donnait jusqu’à neuf orgasmes par jour en une auberge de Bucarest.
-Tu es Vénus, tu es Aphrodite, tu es la déesse de l’Amour, enchante L.
Sous des caresses qu’un apaisement allonge, l’étreinte reprend. J’enserre son bassin de mes cuisses, il m’embrasse assis sur ses talons. Son sexe croît entre nous.
-C’est la vie ! Présente-t-il.
Ses caresses reprennent avec un engouement explicite :
-Je veux te pénétrer, entrer en toi…je veux te faire l’amour. Je n’ai pas de maladie et j’ai déjà éjaculé, on peut le faire.
Je n’accède pas à sa demande, mais bascule sur le dos. Sa main cherche l’entrée de ma vulve :
-Je sens ta chaleur, dit L.
Cependant, la sensation de pression et d’écartement m’est tout de suite désagréable.
-tu résistes-bien, complimente L.
Je serre ses fesses qu’il a relativement petites sous mes mains. Leur froideur me surprend tandis que mes paumes étendues s’efforcent à en chauffer la surface charnue :
-j’aime quand tu touches mes fesses, dit-il.
D’allongée, je me cambre, pousse derrière mes épaules et fait un pont qui finalement me redresse sur mes pieds –souplesse avant- face à lui qui m’espère debout au chevet du lit.
-Tu es athlétique, félicite-t-il.
L. monte sur le lit, je l’accueille sur mes cuisses qui forment un dossier à son torse déroulé. Le ventre épais s’étale sous sa figure épanouie.
Une seconde fois, L. jouit, dans ma main gauche.
-Veux-tu un mouchoir ?
J’acquiesce. Il saisit une boite de mouchoir sur une seconde table de nuit, de l’autre côté du lit, vers la baie vitrée. Je froisse le papier dans ma paume et le jette vers l’angle du mur.
-veux-tu dormir un peu ?
-Oui.
Je me repose sur sa cuisse gauche et caresse ses jambes. Il replie le couvre-lit sur mon corps. Dehors, il n’y a pas de présage de l’aube dans la ville électrique.
Quelques temps plus tard :
-Tu as pu dormir ?
-Sommeiller, dis-je.
-Je préfèrerais que tu t’en ailles. Ma fille de dix-sept ans est chez son copain mais elle ne va pas tarder à revenir. Je ne veux pas qu’elle te voie.
-Je comprends. Je songe un instant à un improbable plan à trois avec l’adolescente.
-Tu es athlétique, élancée, viens à Toulouse ! Il n’y a rien pour toi ailleurs, il ne faut pas que tu y restes !
Ces derniers mots ont un écho douloureux sur l’avenir qui m’attend.
Il apporta tous mes vêtements et les déposa au pied du lit, du côté de la porte. Je m’accroupis sur le lino, m’habille, et recoiffe un chignon du crayon HB à rayures rouges et noires un temps délaissé sur la table de nuit.
-Ma femme n’est pas là, nous avons plusieurs enfants et elle est partie avec eux pour le weekend. Je ne peux pas te revoir. Je voudrais bien, mais je ne peux pas.
Son activité procréatrice explique sans doute qu’il n’a pas eu le réflexe de recourir à un préservatif dès le début de son érection.
L. explique plus en détail la situation familiale qui le retient. Généreux, il me propose :
-as-tu besoin de quelque chose, as-tu ce qu’il te faut pour aujourd’hui ?
-Merci, ça va, dis-je effrontément dans le noir.
Nous échangeons quelques derniers mots dans le salon. Il se répète un peu :
-Tu es athlétique, élancée, ton corps n’a pas de graisses, complimente L.
-Oh, un peu là, fis-je remarquer en posant une main sur la hanche.
-Oh non ! dénie L.
Mais je sais mes efforts pour que mon mètre quatre-vingt respecte la taille 38 au centimètre.
-merci de m’avoir évité dormir sur les berges de la Garonne ce soir, et de m’avoir respectée, dis-je. Et je demandais :
-de quelle couleur sont les cheveux de ta fille ?
-elle est blonde, répond L., mimant de la main une chevelure aux épaules.
Ayant les cheveux noirs jusque sous les seins, je recommande :
-Penses bien à vérifier la salle de bain.
-Oui, je nettoierai, assure L.
Un dernier bisou sur la bouche :
-dis-moi bonne nuit, demandais-je.
-Bonne nuit, répond L.
Dans le hall de l’immeuble, je confonds l’interrupteur de la lumière électrique avec le bouton de la porte. Enfin, je suis dehors. Rien ne me choque dans les conversations des piétons mitoyens et je me fonds dans une banalité nouvelle.
Il est environ 6 heures, et je compose à l’université à 8 heures.
Dans l’amphi, je dévore du regard la gent masculine. La fatigue et un besoin fruste me font soupirer devant les enseignants distribuant les brouillons et sur les jolies épaules sortant des tenues estivales.
Toutes les machines à café sont en panne. Je donne mon numéro à un black sympathique. Un arabe qui l’est tout autant me donne spontanément son mail, conquis par mon style classique ou rétro. Youpi, je me fais des copains.
Dans le métro du retour, je passe par la station « trois cocus – tres cocuos » et médite un instant l’utilité de compter jusqu’à quatre. Un, la femme cocufiée de L. La suite du compte est moins accessible :
J’ai alors une pensée émue pour Maman, qui me disait, un jour que nous nous baladions :
-Il vous faut un conjoint très attentionné. Vous serez très fidèle.