Laurent Cazalet pressait l'allure. Ses pas rapides transformaient la terre sèche de l'allée en nuages de poussières qui voletaient derrière lui. D'un geste las, il souleva sa casquette pour essuyer la sueur qui lui noyait le front. La chaleur écrasante l'enveloppait tout entier de son étreinte moite, mais l'uniforme restait malheureusement de rigueur.
Autour de lui, les promeneurs fourmillaient déjà, flânant sous les arbres du parc et les berges du lac à la recherche de fraîcheur. Un attroupement lorgnait avec envie la devanture d'un marchand de glace dans l'espoir d'une ouverture prochaine. Le petit camion, orné d'une fière enseigne aux couleurs acidulées, portait le nom d'
Aglaglace. Le jeu de mot était si ridicule mais si courageusement assumé qu'il fit sourire Laurent. De toute évidence, le sens de l'humour du propriétaire dépassait son sens des affaires, car aucun marchand de glace un tant soit peu sensé n'aurait gardé son commerce fermé un jour de si grande chaleur.
Avec un soupir, Laurent bifurqua sur sa droite et s'enfonça dans une allée sombre.
Un groupe de badauds s'agglutinait déjà autour du ruban qui protégeait la scène de crime. Certains brandissaient leurs portables, immortalisant de leurs doigts fébriles ce moment si extraordinaire de leurs vies ordinaires. Tous se tordaient le cou pour essayer d'apercevoir quelque chose derrière les épais buissons qui leur cachaient la vue. Un bras, une jambe. Qu'importe. Quelque chose qui leur permettrait de devenir – ne serait-ce que pour une soirée – le centre d'attention de leur cercle d'amis. Dégoûté par leur curiosité malsaine, Laurent montra son badge à l'un de ses collègues et passa sous le ruban pour s'éloigner au plus vite.
La joggeuse qui avait découvert le corps était toujours sur place. Prostrée sur un banc de fonte, à l'abri des regards, elle fixait le vide en répondant laconiquement aux questions d'une agente. Laurent trouvait que la quantité de joggeurs impliqués chaque année dans ce genre d'affaire sordide dépassait l'entendement ; c'était à croire qu'il y avait une corrélation quelque part. Peut-être serait-il utile de faire de la prévention pour que les gens arrêtent de courir. Juste au cas où.
Sur la scène du crime, le gars de la scientifique s'affairait encore. Une silhouette blanche et masquée glissait dans un dernier sachet le câble de chargeur ayant servi à étrangler la victime. Celle-ci était – ou plutôt
avait été – une jeune femme ; ses longs cheveux blonds tapissaient l'herbe sèche et l'une de ses jambes était repliée sous son corps inerte, comme si elle était tout simplement tombée là. Elle portait un jean et un t-shirt des plus basiques, recouverts d'un tablier aux couleurs d'
Aglaglace. Laurent trouva le nom bien moins amusant tout d'un coup, et il comprit finalement pourquoi le camion de glaces n'avait pas ouvert. Alors qu'il s'approchait de la pauvre marchande, une odeur âcre de sucre et de charogne l'assaillit, manquant de le faire vomir. Il enleva immédiatement sa casquette pleine de sueur et la plaqua sur son nez et sa bouche avant d'observer le cadavre de plus près. Des sillons violacées marquaient le cou. Près de la main gauche, un sac à main. La main droite tenait un cornet brisé. Vide. La crème glacée, étrangement répandue sur le visage, avait fondu sur la peau. Jusqu'à se prendre dans les racines des cheveux. Brouillant tristement les beaux traits de la victime, ce résidu de sucre collant avait pris au piège une armée d'insectes gourmands dont la moitié était déjà morts. Les survivants battaient encore mollement leurs ailes engluées pour essayer de s'en sortir. En vain.
***
Laurent se détourna du sinistre tableau et rejoignit Gilles, premier de ses collègues arrivé sur les lieux. La canicule avait dessiné deux auréoles humides sur sa chemise et lui donnait un visage rougeaud et luisant. Après une poignée de main moite mais amicale en guise de bonjour, il briefa rapidement Laurent sur la situation.
« Elle s'appelle Marie Comparot. On a retrouvé son portefeuille sur elle, déclara Gilles en respirant péniblement. D'après son tablier, elle bossait au camion de glaces, pas loin. Depuis quelques mois, selon les témoignages.
— Des témoins de la scène ?
— Malheureusement non, ça a dû se passer hier soir, à la fermeture du parc.
— Le type, là-bas, on sait qui c'est ? »
Parmi la foule de vautours, Laurent avait repéré un homme qui paraissait plus troublé que curieux. Il se tenait, silencieux, derrière le ruban de signalisation, vêtu d'un gilet de sécurité orange assez élimé, une expression de tristesse mêlée de colère sur le visage.
« Franck Boitel, l'agent d'entretien du parc, répondit Gilles en lisant ses notes.
— Il doit connaître la victime, en conclut Laurent. Je vais aller lui parler. »
***
« Oui, je la connaissais, avoua Franck, des plis soucieux marquant son front. Je passais devant son camion plusieurs fois par jour. Très gentille. Elle me disait bonjour, c'était une des rares à le faire. D'habitude, les gens m'ignorent dès qu'ils s'aperçoivent que je ramasse leurs déchets...
— Et vous l'avez vue hier ? »
Franck hocha la tête d'un air triste.
« Comme j'ai dit à votre collègue, elle était là toute la journée et elle a fermé sa boutique vers dix-neuf heures, comme d'habitude. Mais je l'ai revue plus tard, quand la nuit commençait à tomber. Elle est repassée devant son camion. »
L'agent d'entretien marqua une pause pour déglutir et reprit :
« Elle avait l'air bizarre, elle arrêtait pas de se retourner. On aurait dit que quelqu'un la suivait... je suis sûr que c'est ce type !
— Quel type ? demanda Laurent, intrigué.
— Un grand blond, louche. Il venait tous les midis, il s'asseyait sur le banc en face de son camion et passait son temps à la regarder. Et elle, elle n'avait d'yeux que pour lui. »
Laurent percevait très nettement la jalousie qui rongeait l'homme. Cela méritait qu'il s'attarde sur son cas, mais il ne fallait pas pour autant qu'il néglige la piste de choix que ce dernier lui avait fournie.
— Tous les midis vous dites ? demanda-t-il en jetant un coup d’œil à sa montre. S'il revient aujourd'hui, il ne devrait pas tarder. On va aller l'attendre au cas où. »
Franck parut s'en réjouir, mais il se figea quand Laurent reprit la parole.
« Ça vous dérange de suivre mon collègue au commissariat ? lui demanda-t-il en appelant Gilles d'un geste de la main. J'aimerais qu'on discute de tout ça plus en détails, si vous voulez bien. »
***
Laurent n'eut à attendre que quelques minutes pour voir apparaître au loin, marchant nerveusement sur le chemin, l'homme qui correspondait à la description faite par l'agent d'entretien.
Alors que le grand blond arrivait à hauteur du camion de glaces, ses sourcils se froncèrent. Il était visiblement surpris et déçu de le voir fermé. Décontenancé, il tourna sur lui-même et scruta les alentours. C'est le moment que choisit Laurent pour s'avancer vers lui.
« Vous cherchez quelqu'un ? » demanda-t-il en révélant son badge de police à l'inconnu.
***
Au commissariat, les rares ventilateurs encore en état de marche tournaient à plein régime. Leur souffle régulier faisait bruisser les feuilles des dossiers posés sur les bureaux métalliques. La chaleur restait étouffante, mais beaucoup plus supportable qu'à l'extérieur. Gilles avait d'ailleurs l'air bien plus frais que sous le soleil de cet été caniculaire, et c'est tout fringant qu'il aborda Laurent dès son retour du parc.
« On a plus d'infos sur la victime, annonça-t-il, les yeux sur son dossier ouvert. En fait, elle ne s'appelle pas vraiment Marie Comparot, mais Sarah Chaumeron. Elle a changé de nom l'année dernière. Une histoire de harcèlement.
— Du harcèlement ?
— Ouais, un certain Sylvain Monnier, continua Gilles en relevant machinalement la première page du dossier. Apparemment, le gars l'appelait plusieurs fois par jour, lui écrivait des lettres et la suivait partout... La totale, quoi. Elle a porté plainte plusieurs fois, et elle a changé de ville et de nom après qu'il soit venu l'agresser chez elle.
— Ça se comprend... Et on sait où le trouver ce Monnier ? »
Gilles tourna quelques pages de plus, cherchant l'information en glissant son doigt sur les lignes au fur et à mesure qu'il les lisait.
« Ça devrait pas être trop compliqué. Il est obligé de se rendre tous les jours à l'hôpital psy. J'ai l'adresse et le numéro ici.
— Appelle-les, et essaie de savoir où il était hier soir. »
***
Laurent commençait à sentir la fatigue peser lourdement sur ses épaules. Il se rendit dans la cuisine du commissariat, prit dans un placard branlant une vieille tasse décorée d'une photo de chat presque entièrement délavée, et se servit un fond de café tiédasse avec le peu qui restait dans la cafetière. Profitant de ce petit moment de solitude inespéré, il s'adossa au comptoir et plaqua un instant ses mains sur ses yeux pour les reposer. Le meurtre de la veille était – sans aucun doute – déplorable, mais Laurent était tout de même soulagé d'avoir trois pistes pour le résoudre. Secrètement, il croisait les doigts pour que le harceleur n'ait aucun alibi et que son ADN soit identifié parmi les échantillons prélevés le matin même. L'affaire serait classée rapidement.
En attendant, il devait tout de même s'assurer qu'aucune piste n'était négligée. Il passerait donc très certainement le reste de son après-midi à interroger les deux autres suspects.
Dépité, Laurent but le contenu de sa tasse d'un trait et grimaça de dégoût quand l'âpreté du marc de café s'attarda sur ses papilles.
***
Quand Laurent entra dans son bureau, le mystérieux homme blond arrêté au parc l'attendait, inconfortablement installé sur une chaise usée en plastique beige. Après un bref salut dans sa direction, Laurent s'installa dans son fauteuil et se plongea dans les notes que ses collègues lui avaient laissées.
« Donc vous vous appelez Matteus Svensson ? récapitula Laurent sans lever les yeux. De nationalité suédoise, trente-et-un ans, et vous êtes en France depuis trois semaines pour le travail, c'est bien cela ?
— Oui, répondit Matteus avec un accent qu'il ne pouvait pas cacher.
— Comment vous connaissez la victime ?
— Je... j'ai acheté des glaces à elle. C'est tout.
— On m'a dit que vous veniez tous les jours pour la regarder, c'est correct ? »
Matteus rougit soudainement, fortement embarrassé.
« Je la trouvais jolie !
— Et vous ne lui parliez pas ?
— Je voulais, mais je ne sais pas parler dix bons mots en français, je ne savais pas quoi je lui aurais dit ! » se défendit Matteus avec véhémence.
Le type louche décrit par l'agent d'entretien s'avérait en fait être un grand timide, Laurent ne s'attendait pas à ça.
« Où vous étiez hier soir ? lui demanda-t-il.
— Dans le hôtel. Je suis rentré là-bas après mon travail, et j'ai mangé dans le restaurant.
— J'imagine qu'il y avait des témoins ?
Matteus confirma d'un hochement de tête.
Laurent soupira.
Quelqu'un frappa à la porte.
Gilles ouvrit sans attendre de réponse et fit un pas dans le bureau tout en gardant une main sur la poignée. D'un signe discret, il invita son collègue à le rejoindre.
Laurent se leva, s'excusant auprès de Matteus. Avec un peu de chance, et selon les informations qu'apportait son collègue, l'homme pourrait partir sans plus attendre.
« Le gars Monnier, là, le harceleur, c'est pas lui, chuchota Gilles d'un ton navré. Il était à sa thérapie de groupe, y a dix-sept personnes qui peuvent témoigner. »
Laurent ne put cacher sa déception et lâcha un juron à mi-voix. Son suspect numéro un était maintenant hors-jeu, et celui qu'il avait sous la main ne lui semblait guère convaincant dans le rôle du colonel Moutarde. De même que l'infortuné Franck Boitel qui l'attendait dans le bureau voisin. Mais Laurent n'avait que ces pistes, il lui faudrait donc continuer à creuser.
Il remercia mollement Gilles – qui repartit avec un air penaud – et retourna s'asseoir. Matteus le regardait avec de grands yeux perdus, comme s'il se demandait ce qui allait lui arriver maintenant. Pour tout dire, Laurent n'en avait guère d'idée non plus. Il hésita quelques instants, puis prit un dossier coincé sous ses notes.
« En temps normal, je ne ferais pas ça, mais... la victime n'avait pas de famille. Est-ce que ça vous dérangerait de jeter un coup d’œil aux photos, pour l'identifier ? demanda Laurent, un peu gêné. Je vous préviens, c'est pas joli, joli... »
Son interlocuteur blêmit mais accepta d'un hochement de tête.
Laurent sortit alors les clichés que la police scientifique lui avait fournis et les disposa sous les yeux effarés de Matteus qui ne put s'empêcher d'avoir un mouvement de recul. Si Laurent avait encore entretenu un doute quant à sa culpabilité, il aurait balayé ses derniers soupçons en voyant la douloureuse expression de malaise déformer les traits de Matteus.
Son regard blessé passait d'une photo à l'autre, et il hocha une nouvelle fois la tête.
« Oui... oui... murmura-t-il. C'est elle. Mais... pourquoi son visage... »
Il fut interrompu par la sonnerie stridente du téléphone fixe posé sur le bureau.
Laurent s'excusa et décrocha sans attendre, tandis que Matteus observait les photos en silence, les larmes aux yeux.
« Oui ?
— Le bureau du légiste a appelé. Ils ont estimé le moment du décès un peu avant vingt heures.
— Vingt heures ? »
Quelque chose venait de titiller l'esprit de Laurent.
« Il fait nuit à quelle heure en ce moment ? demanda-t-il.
— Euh... vers vingt heures trente. Même après je dirais. Pourquoi ? »
La personne n'eut pas de réponse. Laurent avait soudainement raccroché et fouillait fébrilement dans ses papiers. Là. Plus tôt, au parc, l'agent d'entretien avait certifié avoir revu Marie repasser devant le camion de glace. À la nuit tombée.
C'était impossible.
Franck cachait sûrement quelque chose et avait accusé Matteus pour se couvrir, c'était la seule solution. Laurent avait perdu assez de temps, le pauvre suédois aussi.
Il s'apprêtait à lui donner congé, lorsque ce dernier fronça brusquement les sourcils. Matteus frotta ses paupières pour chasser les larmes qui troublaient son regard, puis rapprocha la photo qu'il tenait afin de l'observer de plus près. Il fut alors prit d'un rire nerveux.
« C'est quoi votre problème ? s'écria Laurent, outré. Je peux savoir ce qui est si drôle ? Le cadavre, ou les marques sur son cou ? »
Le sourire de Matteus mourut sur ses lèvres. Il se rendit soudain compte de son attitude déplacée et, honteux, il s'expliqua.
« Je suis désolé... C'est juste que... Regardez ! fit-il en montrant le cliché qu'il avait du mal à quitter des yeux.
— Je ne vois rien de spécial... déclara Laurent, intrigué. C'est une main. Une main qui tient un cornet. »
Il lança à Matteus un regard inquisiteur pour l'inviter à expliciter sa pensée.
« Ce n'est pas elle ! Ce n'est pas la dame des glaces ! s'exclama l'homme en réprimant un sourire. Vous voyez, elle avait un... un... une chose comme ça, là, sur sa main, expliqua-t-il en tapotant de son doigt un grain de beauté qui se trouvait sur son bras. Une chose comme ça, sur sa main droite, au milieu de ses deux doigts. Juste ici. » Et il montra à Laurent la jonction de son pouce et de son index.
« Un grain de beauté ? Vous en êtes sûr ? demanda Laurent, blême, en scrutant la photo de la main à laquelle il manquait effectivement ce petit signe distinctif.
— Oui ! Je l'ai vu, quand j'ai acheté un cornet de la glace ! Elle me l'a donné, avec cette main, et j'ai pensé ça très joli !
— Mais... qui c'est alors ? »
***
Désolé, vous n'êtes pas autorisé à afficher le contenu du spoiler.
Une vague d'angoisse se répandit de nouveau dans les veines de Marie. Pour la huitième fois de la journée, Franck vidait la poubelle qui se trouvait juste en face de son camion. Le sac translucide laissait pourtant bien voir qu'il ne contenait presque rien, mais l'agent d'entretien continuait à venir et à profiter de ces occasions pour jeter des coups d’œil à la jeune femme.
Voyant que la marchande de glaces l'observait à son tour, il lui adressa un salut réjoui. Elle répondit par un sourire crispé, rendit sa monnaie à une vieille dame, et tourna le dos à l'extérieur.
Ses poumons s'étaient figés. À chaque fois que des yeux se posaient sur elle, sa peau se souvenait de l'étreinte forcée de Sylvain, de ses sordides caresses et de ses coups dans le ventre. Aujourd'hui encore, elle avait cru voir passer ce connard qui lui avait pourri la vie. Aujourd'hui encore, elle avait subi les regards oppressants de ce grand blond qui la scrutait en silence tous les putains de midis. Aujourd'hui encore, l'anxiété lui tordait les entrailles à chaque passage de Franck ; et elle n'en pouvait plus.
Marie frotta nerveusement ses poignets pour tenter d'en chasser la pression illusoire qu'elle ressentait maintenant en permanence. Il fallait qu'elle se reprenne, elle ne pouvait pas vivre comme ça. Elle essuya des larmes naissantes, colla un sourire sur son visage et se tourna vers le client suivant.
Elle lâcha alors un cri de surprise.
La jeune femme qui lui faisait face fit de même.
Leurs grands yeux bleus écarquillés se fixaient sans y croire ; chacune voyait en l'autre son reflet.
— Lucille, finit par dire la jeune femme en tendant une main amicale.
— Marie, fit Marie.
Dans sa poitrine, son cœur semblait s'être arrêté.***
Elles avaient très vite convenu de se retrouver le soir même, curieuses de savoir jusqu'où allait leur ressemblance. Lucille arriva devant le camion à dix-neuf heures tapantes ; Marie lui offrit une glace avant de donner un dernier coup de chiffon sur le comptoir et de fermer boutique.
Alors qu'elle sortait par la porte de derrière, elle tomba – sans surprise – sur Franck, qui l'attendait comme tous les soirs, feignant de chasser les détritus là où personne ne passait jamais.
— Bonsoir ! lança-t-il d'un ton enjoué.
— Bonsoir, souffla Marie dont les tripes se nouèrent une nouvelle fois.
Mal à l'aise, elle retira son tablier qu'elle roula en boule et – sans laisser le temps à Franck de poursuivre la conversation – elle s'éclipsa pour rejoindre Lucille.***
Elles avaient tellement parlé que Lucille en avait oublié de manger sa glace. En à peine une heure, les deux jeunes femmes connaissaient déjà presque tout de l'autre ; et bien que de nombreuses choses les différenciaient, certaines ressemblances se révélaient aussi frappantes que leur physique.
— Mes parents sont... morts, avait tristement confié Lucille. C'était la seule famille qu'il me restait. Et puis il y a eu une suite de mésaventures. J'ai eu envie de tout plaquer. De recommencer une nouvelle vie, tu vois ?
Marie ne voyais que trop. ***
— Je peux ? demanda Lucille en pointant du doigt le tablier coloré.
Marie, qui tenait toujours celui-ci contre elle, le lui tendit sans réfléchir. Son sosie l'enfila en prenant soin de ne pas faire couler sa glace fondue.
— Alors, je pourrais prendre ta place ? demanda Lucille, tout sourire.
« Oui... » pensa Marie, troublée par cette vision d'elle-même.
Ce fut comme un déclic.***
Marie se regardait dormir. Elle avait l'air si paisible, là, allongée sur le sol.
Personne ne se poserait de question. Pour les gens, elle n'était rien de plus que « la marchande de glaces », et la jeune femme au visage barbouillé de crème glacé et portant le tablier d'Aglaglace ne pouvait être qu'elle, tout le monde en conviendrait.
Marie délaissa son identité, en même temps que son sac qui contenait tous ses papiers.
Elle était Lucille Dussault désormais, et Lucille n'avait plus aucun souci.