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Auteur Sujet: La peau (Curzio Malaparte)  (Lu 2269 fois)

Ashka

  • Invité
La peau (Curzio Malaparte)
« le: 25 Décembre 2017 à 03:43:10 »
La Peau  Curzio Malaparte

Kaputt, est le premier volet de son témoignage sur la Seconde Guerre mondiale.

La Peau, le deuxième:

Malaparte nous livre ici, de son regard déjà éprouvé par le début de la Seconde Guerre mondiale, ses réflexions sur les conséquences de l’arrivée des soldats alliés dans la ville de Naples.
Je ne m'étendrai pas sur la personnalité controversée de Malaparte que j’ai découverte en faisant des recherches pour cette fiche de lecture. Je ne sais pas ce qu’il faut penser de l’homme, moi qui le prenais pour un héros. Finalement peu importe, même si certaines insinuations à son égard m’ont déçue.
Ce qui m’a intéressée dans ce livre, ce sont les réflexions sur la nature humaine, sur sa condition par rapport à des évènements donnés : la guerre, la lutte pour la survie, le malaise et le mal-être, le côté noir de l’être humain. Toutes ces facettes qui font de ce livre une réflexion profonde sur l’âme humaine. Ce livre lucide parvient pour moi à regarder sans concession les démons qui nous habitent.

Je ne suis pas une littéraire, je n’ai pas un esprit d’analyse extraordinaire. Je livre ici ce qui m’a interpellée dans ce livre. Qui m’a fait toucher du doigt avec des mots que j’ai trouvé justes une réalité, froide et vertigineuse.

Premier passage :

« La liberté coûte cher, beaucoup plus cher que l’esclavage. Et on ne l’achète ni avec l’or, ni avec le sang, ni avec les plus nobles sacrifices : mais avec la lâcheté, la prostitution, la trahison, avec toute la pourriture de l’âme humaine. »

Ici, la liberté, c’est celle de l’esprit. L’esclavage c’est la condition des peuples soumis au nazisme et au fascisme.

Lorsque les alliés ont débarqué péniblement en Italie, les Napolitains se sont rebellés, et seuls, ont délivré leur ville. Hommes, femmes et enfants. Ce qui a donné lieu à d’effroyables combats et massacres de civils et de soldats allemands.

Malaparte explique très bien ce qui va se passer à la suite de l’arrivée des alliés dans la ville, qui est frappée par la peste, physique, réelle, et une autre peste, morale celle-là, causée par les ravages de la guerre, Naples est épuisée, affamée : il ne s’agit plus de lutter et souffrir pour ne pas mourir, il s’agit dorénavant de lutter et souffrir pour vivre :

 «  Il y a une profonde différence entre la lutte pour ne pas mourir et la lutte pour vivre. Les hommes qui luttent pour ne pas mourir gardent leur dignité, la défendent jalousement, tous, hommes, femmes, enfants, avec une farouche obstination. Les hommes ne baissaient pas la tête. Ils s’enfuyaient sur les montagnes, dans les bois, ils vivaient dans les cavernes, luttaient comme des loups contre les envahisseurs. Ils luttaient pour ne pas mourir. C’était une lutte noble, digne, loyale. Les femmes ne vendaient pas leur corps au marché noir pour s’acheter du rouge à lèvres, des bas de soie, des cigarettes ou du pain. Elles enduraient la faim, mais ne se vendaient pas. Elles ne vendaient pas leurs hommes à l’ennemi. Elles préféraient voir leurs enfants mourir de faim, plutôt que se vendre, plutôt que de vendre leurs hommes. Seules les prostituées se vendaient à l’ennemi. Avant la Libération, les peuples d’Europe souffraient avec une merveilleuse dignité. Ils luttaient le front haut. Ils luttaient pour ne pas mourir. Et les hommes, quand ils luttent pour ne pas mourir, s’accrochent avec la force du désespoir à tout ce qui constitue la partie vivante, éternelle, de la vie humaine, l’essence, l’élément le plus noble et le plus pur de la vie : la dignité, la fierté, la liberté de leur conscience. Ils luttent pour sauver leur âme.
Mais, après la Libération, les hommes avaient dû lutter pour vivre. C’est une chose humiliante, horrible, c’est une nécessité honteuse que de lutter pour vivre, pour sauver sa peau. Ce n’est plus la lutte contre l’esclavage, la lutte pour la liberté, pour la dignité humaine, pour l’honneur. C’est la lutte contre la faim. C’est la lutte pour un morceau de pain, pour un peu de feu, pour une guenille avec laquelle couvrir ses enfants, pour un peu de paille sur quoi s’étendre. Quand les hommes luttent pour vivre, tout, même un pot vide, un mégot, une écorce d’orange, une croûte de pain sec ramassée dans les ordures, un os rongé, tout a pour eux une valeur décisive. Les hommes sont capables de n’importe quelle lâcheté pour vivre : de toutes les infamies, de tous les crimes pour vivre. Pour une croûte de pain, chacun de nous est prêt à vendre sa femme, ses filles, à souiller sa propre mère, à sacrifier ses frères et ses amis, à se prostituer à un autre homme. Il est prêt à s'agenouiller, à se trainer par terre, à lécher les souliers de celui qui peut lui donner à manger, à essuyer en souriant les crachats sur sa joue : et son sourire est humble, doux, son regard plein d’une espérance famélique et bestiale, d’une espérance merveilleuse.
Je préférais la guerre à la peste. D’un jour à  l’autre, en quelques heures, tous, hommes, femmes, enfants, avaient été atteints par l’horrible et mystérieuse maladie. Ce qui étonnait et effrayait le peuple, c’était son caractère soudain, violent, fatal. La peste avait fait, en quelques jours, plus que la tyrannie en vingt ans d‘universelle humiliation, et la guerre en trois années de faim, de deuils et d’atroces souffrances."

Voilà déjà un aperçu de ce livre dont je reprends la lecture après plusieurs années. Je reviendrai ici compléter la fiche, si la suite de ma lecture me donne envie de partager d'autres réflexions.

Second passage qui m’a interpellé, je l’avais oublié celui-là :

Le bombardement de Hambourg en 1943. Au phosphore.
Cette opération sur Hambourg par les alliés avait été baptisée l’opération Gomorrhe. Référence à la Bible et à la destruction totale des villes de Sodome et Gomorrhe :
« Alors l’Éternel fit pleuvoir du ciel sur Sodome et sur Gomorrhe du soufre et du feu, de par l’Éternel.
Il détruisit ces villes, toute la plaine et tous les habitants des villes, et les plantes de la terre.
La femme de Lot regarda en arrière, et elle devint une statue de sel.
Abraham se leva de bon matin, pour aller au lieu où il s’était tenu en présence de l’Éternel.
Il porta ses regards du côté de Sodome et de Gomorrhe, et sur tout le territoire de la plaine ; et voici, il vit s’élever de la terre une fumée, comme la fumée d’une fournaise. »

Le but des Anglais et des Américains concernant Hambourg était de détruire la ville afin de démoraliser les Allemands et d’atteindre les industries militaires ennemies. Ce dernier objectif n’a pas été vraiment atteint.
Pour arriver à ce résultat, les bombes au phosphore furent utilisées.
Le phosphore s’enflamme au contact de l’oxygène. Les fragments de phosphores font fondre la peau, la chair, les os, enflamment les blessures même après que celles-ci sont traitées. Même des blessures mineures peuvent être fatales. Les fragments enfouis dans les décombres peuvent se réveiller des semaines, des mois plus tard une fois réexposés à l’air libre.
Des pilotes de bombardiers abattus par la DCA allemande lors de cette opération furent lynchés par la population. 45 000 personnes moururent lors de ces bombardements, 80 000 furent blessées.

Malaparte rapporte des témoignages de ce massacre :

"Les bombes au phosphore avaient mis le feu à des quartiers entiers de cette ville, faisant un grand nombre de victimes. Jusque là, rien d’extraordinaire : même les Allemands sont mortels. Mais des milliers et des milliers de malheureux, ruisselants de phosphore ardent, dans l’espoir d’éteindre le feu qui les dévorait s’étaient jetés dans les canaux qui traversent Hambourg en tous sens, dans le port, le fleuve, les étangs, jusque dans les bassins des jardins publics ou s’étaient fait recouvrir de terre dans les tranchées creusées ça et là sur les places et dans les rues pour servir d’abri aux passants en cas de bombardement."

La suite du récit est digne des Enfers de Dante…

"… ( Les infirmiers) essayaient tantôt un onguent, tantôt un autre, mais en vain, car tandis qu’ils enduisaient un bras, une jambe, ou une épaule, tirés un instant hors de l’eau ou de la terre, les flammes semblables à des serpents de feu, se réveillaient aussitôt et rien ne parvenait à arrêter la morsure de cette lèpre ardente."

« Les plus courageux et les plus patients étaient les enfants. Ils ne pleuraient pas, ne criaient pas, mais tournaient autour d’eux des yeux clairs pour regarder l’effroyable spectacle, et souriaient à leurs parents avec cette merveilleuse résignation des enfants qui pardonnent à l’impuissance des grandes personnes et ont pitié d’elles qui ne peuvent les aider. »

Il est utile de rappeler que les bombes au phosphore sont de nos jours encore employées…

Dans le chaos de la ville de Naples, des choses insensées et hors nature se produisent, comme la vente des enfants comme esclaves sexuels à des soldats. Malaparte oppose l'une de ces laideur qui frappe la ville à la beauté du ciel bleu de ce jour où il découvre ce trafic. Une beauté pour lui honteuse. Ce choc de cette description entre la laideur et la beauté est particulièrement saisissant.

Les scènes que dépeint, à la suite, Malaparte, que ce soit dans celle d'hommes crucifiés, de la fin de son chien (à priori fausse), de la mort d'un jeune soldat américain, sont toutes terriblement touchantes. Finalement, c'est bien tout son talent de nous faire toucher ainsi l'immense chagrin de notre condition humaine maudite.

Malaparte, dans deux scènes de repas hallucinantes évoque justement la réalité et la fiction dans l'écriture. Pied de nez ? Le personnage était connu pour sa personnalité finalement très secrète.

Passage extraordinaire aussi sur l'éruption du Vésuve ...

Les forces américaines entrent dans Rome par la voie Appienne, la route qu'empruntèrent César, Cléopâtre, etc...

Il est à noter toutes les références sur l'histoire et sur l'art dans ce livre, que ce soit la peinture, les écrits, toute la richesse ancestrale de l'Italie au creux de ses paysages et de ses palais.

Encore un autre thème abordé, le combat fratricide entre italiens. Combat qui va avoir lieu ainsi dans tous les pays d'Europe. Et les sentiments tumultueux que cela provoque, cette haine de l'autre.

Très belle et déchirante fin.

Bref, dure lecture, qui n'épargne pas le lecteur, mais lecture salutaire pour ma part.
« Modifié: 26 Janvier 2018 à 16:52:20 par Ashka »

 


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