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Par une fin de journée de décembre juste après seize heures et bien avant le crépuscule, je décidai de prendre un petit Sprite dans une boutique tout ce qu’il y a de normal dans un des nombreux quartiers de la ville. Il faisait beau temps, la fraîcheur était pesante et les derniers rayons de soleil de cet hiver humide se faisaient de moins en moins brillants.
Après m’être accoudé un instant au comptoir de la petite échoppe, je décidai de m’envoyer quelques gorgées de ma boisson adossé à sa devanture, ayant scrupule à occuper toute l’étroitesse de son intérieur. De fines gouttes de pluies étaient tombées la veille au soir et les rues s’étaient remplies comme à l’accoutumée d’une eau couleur de pisse. Humant l’air frais, je ne vais pas assez loin dans mes pensées ; je dus faire l’impasse dessus parce qu’un frottement d’allumettes résonna de l’arrière-boutique. En me retournant, que ne fut ma surprise de me heurter à la mine toute fraîche d’un petit bonhomme pas plus grand qu’un poil de nez, dépassant à peine la mi-hauteur du comptoir. Il s’acharnait à allumer une Marlboro light, sans gêne et sans la moindre peur, une autre pendouillant de la poche de sa chemise. Je restai déconcerter devant la façon dont il frottait ses allumettes en utilisant, pour ce faire, ses deux petites mains d’homme. Cette scène à cheval entre le rêve et la réalité qui se déroulait sous mes yeux me fit hausser les sourcils. Je n’avais pas, pour autant que je puisse en juger, un de ces gosses de rues laissé-pour-compte, mais un jeunot à l’apparence soignée, un de ceux que l’on peut croiser tous les jours vous et moi. Sur un ton gouailleur, je lui demandai s’il avait l’âge requis pour ce genre de choses, mais aussi qu’il s’était véritablement trompé d’étagère : son truc à lui devrait surtout taper dans le rayon confiserie et qu’il devait, à cet âge, plus s’inquiéter pour ses molaires — qui repousseraient visiblement s’il les abîmait — que pour ses pauvres poumons qui n’auraient pas la même chance. J’ajoutai qu’il était très jeune et qu’il devait penser à sa santé, en mettant l’emphase sur ces derniers mots : la morale basique qu’il a sans doute dû entendre plus d’une fois.
La boutiquière qui m’avait servi le Spirit, une femme à la quarantaine avenante, lâcha un soupir puis disparut de derrière le comptoir. Elle posa son énorme derrière sur un tabouret d’où elle suivit le reste de notre interaction. Tout bien pesé, je n’appréciais pas son expression, non plus que le reste de sa personne me disant qu’elle devait en venir à des sentiments plus amènes. L’imberbe, lui, battait cette fois de la semelle avec entrain en me toisant du regard, l’œil toujours impassible, puis se tourna vers la vendeuse alléguant que cette saloperie d’allumette ne servait à rien, et encore moins à allumer une cigarette. « Dégage petit » lança-t-elle sans même daigner le fixer. Il avait apparemment carte blanche pour s’en griller une, à la condition expresse toutefois qu’il ne lui cassait pas trop les pieds. Je décidai d’arracher les cigarettes au petit. C’est ce que je fis. Le garnement part en coup de vent, sanglotant qui plus est ; et la dame de discourir de façon aussi froide que distante « prépare-toi à accueillir son excité de père, la seconde était pour lui… ». Elle bonnit tout ça en une phrase d’une voix nasillarde.
La suite maintenant, je la redoute, parce que je la sais très mouvementée. Les bonnes intentions font toujours un four ! Je balançai les cigarettes chourées au gamin. La vie est un peu fantasque, pensais-je, mais à cela près elle est toujours sensée. Ce disant, je revaux l’info à la détaillante par un sourire, tournai les talons et disparus vers une étroite ruelle dans un concert de claquement de sandales.