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Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Textes courts (Modérateur: Claudius) » De ma terre noire, je ne garde que la couleur de peau

Auteur Sujet: De ma terre noire, je ne garde que la couleur de peau  (Lu 1294 fois)

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De ma terre noire, je ne garde que la couleur de peau
« le: 24 Novembre 2017 à 14:33:09 »
– D'où viens-tu Sarah ?

***

Je viens de ce pays où l'on connaît les siens à travers le combiné défaillant d'un téléphone. Où l'étreinte d'un père est science-fiction et celle d'une mère, brisée. Où les jeunes ne parlent que de « sortir », mais pas à voix haute, car se faire entendre c'est aussi se faire taire à jamais. Dans mon pays, vie rime avec départ, mais jamais celui-ci ne se prépare. On vit sans vivre, on s'arme sans se défendre, on sert un pays en rêvant d'ailleurs, et puis un jour on remarque qu'on ne peut plus continuer. On se fait enfermer une année ou plus, et ensuite sans savoir pourquoi, on nous libère. Mais peut-on seulement être libéré dans un pays sans libertés ?

D'abord tu grandis, entourée de tes sœurs, de tes tantes, de ta mère. Tu vis de ce qu'on ne t'enlève pas, et tu n'as pas besoin de comprendre pourquoi les hommes se cachent, et pourquoi un jour ou l'autre ils « sortiront ». Ou alors ils sont déjà partis « apprendre la discipline », pour mieux tirer sur ceux qui s'en vont. C'est la même chose pour les femmes, à moins qu'un mariage ou un accouchement ne les épargnent. Ma terre est malade. Le parasite s'enracine, mais oublie de la laisser respirer. Et c'est toutes ses cellules qui, petit à petit, prennent le large. Un jour tu observes, une nuit tu tentes ta chance. Et tant pis si ça ne marche pas. De toute façon, tu préfères décider de mourir que d'avoir ton avenir arraché par d'autres que toi. Le futur... On connait tous ce mot... rempli d'espoir, même dans un monde opprimé. Je crois que c'est Dieu le premier qui m'a appris à prier quoiqu'il arrive, à chercher le salut dans ma foi, dans mon intérieur. Tu sais cette petite étincelle qui peine à briller, mais que personne ne peut t'enlever.

La douzième année d'école se fait au camp militaire de Sawa. La nuit, dans le noir, ton grand frère parle. « Moi je ne vais pas faire Sawa, je sors, c'est décidé ». Et tu ne sais pas si c'est vraiment les murs d'argile qui ont des oreilles, ou si c'est le hasard, mais le lendemain, ils viennent le chercher. Il y a toujours une personne qui guette l'entrée du village et qui envoie un enfant te prévenir. « Haben ! Haben ! Ils sont là pour la giffa ! Va chez grand-maman ! » Et Haben se met à courir, sans dire au revoir, alors que comme pour beaucoup, cette fois-là, c'est la dernière que tu verras son visage.

Une femme ici un jour m'a demandé : « Mais avec toutes les personnes qui meurent en essayant, comment pouvez-vous encore prendre de tels risques ? ». J'ai souri avec politesse, je n'ai rien dit. Au fond de moi j'ai pensé « parce qu'au moins si tu meurs, ça veut dire que juste avant, tu étais vivant ».

Dans ma terre noire, il n'y a pas de vie. En tout cas pas de celle que tu appelles la liberté, la sécurité, ou encore si tu as de la chance, le bonheur. Ma terre à moi n'a rien su m'offrir. Meurtrie qu'elle était par tant d'années passées à se faire pomper le sang. Mais qu'est-ce que je l'aime pourtant. Brisée, autant que moi.

A seize ans, on m'a présenté celui qui allait être mon mari. Yonas. Un homme du quartier, avec qui j'avais grandi. C'était mon père le premier qui, exilé depuis tant d'années, me disait : « Tu vas te marier Sarah, et ton mari un jour il sortira. Ce sera difficile. Et puis une fois, tu verras la lumière de l'autre côté de la frontière. » Mais avant que le temps ne nous permît même d'apprendre à vivre ensemble, ils sont venus le chercher. Je ne savais jamais lorsqu'il était avec eux, emprisonné, ou envoyé au front. Mais y avait-il seulement une différence ? Même s'il « sortait », je n'en saurais rien. Le voyage d'exil se fait toujours dans le silence le plus complet. Ne surtout pas réveiller son bourreau, lorsque la nuque dévoilée, on lui passe devant.

Et puis la violence. « Il est ou ton mari salope ? Il est parti tu le sais ! Tu vas venir avec nous et tu vas tout nous dire, sinon tant pis pour toi ! ». Un jour. Un jour seulement je suis restée dans cette salle de toutes les horreurs, à répondre à des questions dont je ne connaissais pas les réponses. Un jour. Mais déjà, mon cœur, comme ma terre, s'est mis à saigner. Et puis, ils m'ont laissée repartir. A la place, ils ont pris mon petit frère, mon amour, mon cœur, mon âme. C'était à son tour de faire Sawa. Mais lui, contrairement à Haben, n'a pas eu le temps d'observer. De tenter sa chance. De « sortir ».  De se sauver.

« – Sarah ?
– Medhanie ? Tu vas bien Medhani ?
– Sarah... promets-moi ! Ici tu ne dois jamais venir !
– Quoi ?
– Sarah. Ce n'est pas un monde pour une femme. Je les laisserai me tuer cent fois avant qu'ils ne t'emmènent ici. Et je me tuerai cent fois encore, si tu viens. Pars Sarah. N'attends pas de nouvelles de Yonas et pars ! »

Le gouffre. Qui envahit mes entrailles. Medhanie, mon amour, mon cœur, mon âme. Qu'avait-il pu voir à Sawa ? Que lui avaient-ils donc fait ? Lorsque la décision est prise de « sortir », elle ne se prépare pas. On trouve le premier passeur, on vend ses bijoux et on part. Lui saura par où passer. Cinq heures à marcher dans le noir entre les arbres, la peur au ventre, le ventre dans les jambes. Des coups de feu, devant, derrière, de tous les côtés. Tu ne sais même plus les différencier de ceux qui résonnent dans ton cœur depuis si longtemps. Medhanie, mon amour. Et toi ? Et mes sœurs ? Se sauver mais pour qui ? Tout à coup la forêt qui s'ouvre, la plaine qui se dégage. Le voilà enfin ce pays, qui après tant d'années en guerre contre ma terre, se retrouve être un refuge pour mon salut. Le passeur me dit une dernière fois : « Continue tout droit. Ici, plus rien ne peut t'arriver ». Douce illusion, que de croire qu'il suffit de « sortir » pour se sauver. Mais indispensable pour aller de l'avant.

A Mai Aini, j'y ai retrouvé des frères et des sœurs, de terre et de sang. J'ai repris mon souffle trois années durant. Une fois par semaine, aux téléphones grésillants du camp, mon père me donnait des nouvelles de ma famille. Surmontant ainsi, depuis son exil, le mur qui se hissait entre nous tous. « Attends ici Sarah, je vais te faire venir en Europe, je connais quelqu'un ». Et puis, un beau jour, j'ai reçu un appel d'Italie. Au bout du fil, la voix cassée – pourtant jamais oubliée – de Yonas. Deux ans et plus de 4000 kilomètres nous séparaient. « Il n'y a rien ici, Sarah, me disait-il. Rien pour toi. ». Deux fois, il est venu me voir. Mais le temps avait creusé une tranchée entre nous deux. Il était stressé, malheureux, son rêve européen brisé. Il avait vu trop de morts en mer pour croire encore aux vivants. « Sarah, ne traverse jamais le désert. Attends ici, quoiqu'il arrive ».

Mais une fois mon souffle repris, je me questionnai. Comment vivre dans un pays ennemi ? Comment faire confiance à ceux qui hier nous poignardaient dans le dos ? Et comment rester si près de ma terre, sans jamais pouvoir communiquer avec ma mère ? Enfin, c'est espoir nouveau, venu d'Allemagne, qui répondit à mes questions. « Voici des faux papiers de mariage, tu vas rejoindre un passeur à Berlin. Il t'expliquera la suite. ». Et des centaines de milliers de francs qui circulent entre Israël, l'Afrique, l'Europe, le Canada, l'Afrique à nouveau. Parfois ils nous font avancer. Parfois reculer. Mais toujours ils s'échangent dans la peur et l'espoir, dans la violence et le réconfort.

Je viens de ce pays où l'on connaît les siens à travers le combiné défaillant d'un téléphone. Où l'étreinte d'un père demeure science-fiction et celle d'une mère, toujours brisée. Elle qui reste à l'arrière, pendant que ses fils traversent la plus horrible des Mers. Pendant que nombre d'entre eux se perdent bien avant, dans le désert.

Je viens de ce pays où ceux qui te sauvent, sont aussi ceux qui se condamnent. Une année après mon départ, Medhanie a disparu à treize kilomètres des côtes italiennes. Sans personne pour tenir son corps. Sans personne pour bénir son dernier souffle. Medhanie, mon amour, mon cœur, mon âme. L'argent qui m'a fait venir ici est aussi celui qui t'a fait mourir. Brisées ces familles, brisée cette terre. Sortir, toujours, quoiqu'il arrive. Sortir et chercher la vie, au-delà des dunes et des eaux salées. Et tant pis si à la place, on trouve la mort.

De ma terre noire, je ne garde que la couleur de peau.

***

Toi qui voulais connaître mon histoire. La voilà à présent devant toi. Je suis une femme qui, comme tant d'autres, a risqué sa vie et celle des siens, pour un jour peut-être trouver une terre, de qui ses enfants pourront garder ne serait-ce que l'espoir.

« Modifié: 24 Novembre 2017 à 17:35:56 par Humoramor »
"Elle se moque de mourir. C'est vivre qu'elle veut. Et ce qu'elle veut, elle l'aura." - Alessandro Baricco, Océan Mer

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Re : De ma terre noire, je ne garde que la couleur de peau
« Réponse #1 le: 24 Novembre 2017 à 15:44:37 »
(à savoir que les smiley-coeurs, c'est pour les passages qui me touchent, parce qu'en vrai, ça fait plus pleurer qu'avoir des coeurs flottant au sommet du crâne)


ça commence très bien, cette simple question qui pose le thème.

Citer
Je viens de ce pays où l'on connaît les siens à travers le haut-parleur défaillant d'un téléphone
J'aime bien cette phrase, mais par contre pour moi, ce n'est pas le haut-parleur qui devrait être défaillant, mais plutôt la transmission du signal auditif. Pas que je suggère d'insérer les mots "transmission du signal auditif", mais peut-être de la changer un peu... :-[

Citer
Où l'étreinte d'un père est science-fiction et celle d'une mère meurtrie
l'utilisation de "meurtrie" me chiffonne..une étreinte meurtrie ça sonne étrange pour moi, et le mot coupe aussi la belle sonorité de cette phrase...

Citer
Mais peut-on seulement être libéré dans un pays sans liberté?
:coeur:

Citer
Tu vis de ce qu'on ne t'enlève pas
:coeur: :coeur:

Citer
Ou alors ils sont déjà partis "apprendre la discipline", pour mieux tirer sur ceux qui "sortent" justement.
trop de guillements tuent les guillements. Pareil avec l'utilisation du verbe sortir. Peut-être simplement "tirer sur ceux qui s'en vont"?

Citer
Le parasite s'enracine, mais oublie de la laisser respirer. Et c'est toutes ses cellules qui petit à petit, prennent le large. Un jour tu observes, une nuit tu tente ta chance.
:coeur: (par contre, petit "s" à tente)

Citer
De toute façon, tu préfères décider de mourir que d'avoir ton avenir décidé pour toi.
Répétition du verbe "décider" qui alourdit la phrase

Citer
Et tu ne sais pas si c'est vraiment les murs de terre qui ont des oreilles,
:coeur:

Citer
qui envoie un enfant en courant pour te prévenir.
je suggère de soit, enlever "en courant", soit de le transformer en "envoie un enfant courir te prévenir". Mais on imagine bien que l'enfant court pour te prévenir

Citer
Et Haben se met à courir, sans dire au revoir, alors que comme pour beaucoup, cette fois-là, c'est la dernière fois que tu verras son visage
Ici tu répètes "courir", donc autant vraiment l'enlever au-dessus. Autre suggestion "alors que comme pour beaucoup, cette fois-là, ce sera la dernière que tu verras son visage".

Citer
Une femme ici une fois m'a demandé "Mais
Deux points après demandé

Citer
comment pouvez-vous vouloir encore prendre ces risques?"
un peu lourd cette tournure, pas naturelle. Pourquoi pas "pourquoi vouloir encore prendre ces risques?"?

Citer
Au fond de moi j'ai pensé
deux points aussi

Citer
Mais avant que le temps ne nous permisse
ne nous permette? Suis pas sûre de ce que j'avance

Citer
Le voyage d'exil, se fait toujours dans le silence le plus complet
pas besoin de virgule

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"- Sarah?
- Medhanie? Tu vas bien Medhani?
- ... Sarah... promets-moi! Ici tu ne dois jamais venir!
- Quoi?
- Sarah. Ce n'est pas un monde pour une femme. Je les laisserai me tuer cent fois avant qu'ils ne t'emmènent ici. Et je me tuerai cent fois encore, si tu viens. Pars Sarah. N'attends pas de nouvelles de Yonas et pars!"
:coeur: :s

Citer
Le gouffre. Qui envahit mes entrailles. Medhanie, mon amour, mon coeur, mon âme. Qu'avait-il pu voir à Sawa? Qu'avaient-ils donc fait? Lorsque la décision est prise de "sortir", elle ne se prépare pas. On trouve le premier passeur, on vend ses bijoux et on part. Lui saura par où passer. Cinq heures à marcher dans le noir entre les arbres, la peur au ventre, le ventre dans le jambes. Des coups de feux, devant, derrière, de tous les côtés. Tu ne sais même plus les différencier de ceux qui résonnent dans ton coeur. Medhanie, mon amour. Et toi? Et mes soeurs? Se sauver mais pour qui? Tout à coup la forêt qui s'ouvre, la plaine qui se dégage. Le voilà enfin ce pays, qui tant d'années en guerre contre ma terre, se retrouve être un refuge pour mon salut. Le passeur me dit une dernière fois "Continue tout droit. Ici, plus rien ne peut t'arriver". Douce illusion, que de croire qu'il suffit de "sortir" pour se sauver. Mais indispensable pour continuer.
:coeur:

Citer
Et au bout du fil, la voix cassée - jamais oubliée - de Yonas
J'enlèverais "Et".

Citer
Il avait vu trop de morts en mer pour croire encore aux vivants.
:coeur:

Citer
Mais une fois mon souffle repris, je me questionnai.
J'enlèverais le "Mais"

Citer
Je viens de ce pays où ceux qui te sauvent, sont aussi ceux qui te condamnent. Une année après mon départ, Medhanie a disparu à treize kilomètre des côtes italiennes. Sans personne pour tenir son corps. Son personne pour bénir son dernier souffle. Medhanie, mon amour, mon coeur, mon âme. L'argent qui m'a fait venir ici est aussi celui qui t'a fait mourir. Brisées ces familles, brisée cette terre. Sortir, toujours, quoiqu'il arrive. Sortir et chercher la vie, au-delà des dunes et des eaux salées. Et tant pis si à la place, on trouve la mort.
:coeur:


Merci (pleins de coeurs et de bonhommes en larmes et de lutins qui lèvent le point)
"[...] alors le seul fait d'être au monde
  remplissait l'horizon jusqu'aux bords"
  Nicolas Bouvier

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Re : De ma terre noire, je ne garde que la couleur de peau
« Réponse #2 le: 24 Novembre 2017 à 18:36:32 »
Que dire, j'ai tremblé, frémi d'horreur, mouillé mes yeux, un texte très fort, très réel.

Décousu, je ne dirai pas ça, il est comme un cri lancé à l'univers, à ceux qui ne savent pas, qui croient savoir. Il est une vie, dépecée, lacérée, qui jamais ne pourra oublier, sa terre.

Tu dis n'avoir gardé que la couleur de ton pays, je crois que tu as gardé beaucoup plus au fond de ton coeur.

Certes il y a quelques imperfections, mais qu'importe, moi je le prends tel quel ton message, plein coeur !

 :coeur: :coeur:
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Re : De ma terre noire, je ne garde que la couleur de peau
« Réponse #3 le: 08 Décembre 2017 à 16:59:44 »
Je réponds un peu tard! ^^


Merci Claudius, Derrierelemiroir et Lila pour vos retours! :-)


Ce n'est pas une autobiographie, mais j'ai mis beaucoup de coeur dans ce texte alors ça me fait plaisir d'avoir des commentaires dessus.  :coeur: 

J'ai effectivement dû encore le retravailler, et je pense qu'il y a encore quelques éléments qui pourraient être améliorés.  :huhu:
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Re : De ma terre noire, je ne garde que la couleur de peau
« Réponse #4 le: 08 Décembre 2017 à 18:11:02 »


Ce n'est pas autobiographique et pourtant c'est ce que l'on ressent, du vécu. Alors encore plus de  :coeur:

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