Ils étaient couchés là, dans la boue, entre les barbelés les trous d’obus, agonisant criant, pleurant râlant ; des corps criblés de balles ou de shrapnels – de la chair encore chaude éparpillée mêlée à celle pourrissante des précédents assauts. Des bouts d’hommes partout, se perdant dans la brume de l’aube, écrasés sous les nuages sombres, le silence moribond – parvenant parfois même, au prix d’un effort surhumain voire fatal, à ramper durant de longues heures, jusqu’aux copains, qui depuis la tranchée, les trognes rongées par la faim la peur, les poils les puces et poux, sous les casques métalliques et défoncés, les yeux hagards, injectés de sang usés par la poussière, crient dans le brouillard, agitant les mains.
D’autres fois, c’est un coup de feu claquant dans le no man’s land qui vient faire taire les plaintes de l’un de ces malheureux – par la même occasion, momentanément, celles de ses compagnons d’infortune, s’agrippant alors à leurs tripes, ce qu’ils leur reste de vie, en s’enfonçant dans la terre meuble jusqu’à s’y mêler.
« Sinistre spectacle, n’est-ce pas ? ».
Descendu de la marche, j’ai tourné la tête, regardé l’officier – son regard triste, son visage buriné et sa moustache effilochée – la précieuse lettre dans la main, prêt à lui donner, levant le bras, quand un sifflement assourdissant a envahi l’espace sonore.
Une main, gigantesque, m’a poussée ; mon dos s’est écrasé sur le sol, expulsant l’air de mes poumons, me coupant la respiration ; mes yeux, l’espace d’une seconde qui en a durée milles, se sont fermés.
Puis,
j’ai ramassé mon être, serré les dents mon casque, contre ma poitrine, secouant la tête et le corps pour me débarrasser de la terre me recouvrant – la vision tremblante – me recroquevillant dans un abri rudimentaire gratté à même la paroi de la tranchée, ayant enjambé préalablement le cadavre à la face arrachée de l’officier, jeté là par le souffle de l’obus – tombé à ma droite, à cinq-six mètres, au milieu du chemin – un acouphène me crevant les tympans. Je n’ai rien dit, même pas crié – les copains, se bousculant pour évacuer les corps, chercher les blessés potentiels, n’ont vu qu’un tas informe de vêtements – attendant, trempé de larmes d’urine et de selles.
Maman, est-ce que je suis lâche ?