Le commandant Michel quitta le château de la reine et partit dans la contrée de la pie pour aller chercher son ami. Il n’aimait pas beaucoup son prénom, Ute, qui signifiait « monstre » dans la langue du premier sorcier, mais cela ne l’empêchait pas d’apprécier ses qualités et de vouloir en faire son lieutenant.
La contrée de la pie était située à la frontière du royaume de la reine, une contrée parmi les vingt et une que comptait la planète sur laquelle il habitait. Pour s’épargner un voyage de deux jours, il utilisa un vortex qui ne mit que dix minutes pour l’amener dans le point de transport le plus proche de sa destination. Il n’avait encore jamais utilisé cette technologie et fut surpris de constater l’état d’épuisement de son cheval, comme s’il avait lui-même parcouru toute la distance. Il ne restait qu’un kilomètre avant d’arriver au village où vivait Ute, il fit prendre à sa monture un pas tranquille pour la ménager, malgré sa hâte d’arriver.
Le soir se couchait lorsqu’il atteignit les premières maisons. Le village portait un nom signifiant « l’angélique ». La légende racontait que la première femme envoûtrice était née dans cette bourgade et avait fait disparaitre une maladie ravageuse grâce à un remède de son invention.
Au bruit provenant du grand bâtiment qui trônait au centre du village, il comprit qu’un bal populaire était donné. Ute y était sûrement, aussi décida-t-il de laisser son cheval dans la seule écurie qu’il trouva et entra dans la salle de bal. Une émotion soudaine le cloua sur place : son ami était en train de danser avec une créature merveilleuse, ils se parlaient sans cesser leur danse, elle souriait, sa tête faisait un petit mouvement en arrière quand la main de son cavalier la serrait un peu plus. La danse s’arrêta bien trop vite à son goût, il aurait voulu contempler encore cette femme qui le fascinait bien qu’il ne la connaisse pas.
Ute aperçut son ami parmi la foule de villageois qui les séparaient. Il fut étonné de constater qu’il n’était pas en uniforme, ce qui était bien la première fois depuis qu’ils se connaissaient. Michel ne voyait que sa sœur et ce regard énamouré le fit sourire, mais il prit la résolution de ne pas lui dire qu’elle faisait partie de sa famille ; c’était une coureuse d’hommes, les jeunes lui plaisaient plus encore et il n’adviendrait rien de bon pour le commandant s’il se rapprochait d’elle. Ute avait quitté l’armée depuis quelques semaines, juste après la démission du commandant en chef des armées, et se dit que si son ami était là, il devait lui aussi être parti. Cela ne lui ressemblait pas mais Ute était la preuve qu’un homme pouvait changer en deux lunes. Il garda la main de sa sœur dans la sienne et l’entraina parmi les danseurs, jusqu’au commandant.
-Michel, que fais-tu ici ?
Le regard du militaire se détourna un instant de la femme pour saluer son ami.
-Je sais que c’est inattendu, mais je veux que tu reprennes du service à mes côtés.
Michel avait parlé sans quitter la femme des yeux. Ute fronça les sourcils, se demandant si sa sœur allait agir comme d’habitude et engager la conversation sur un sujet banal pour ensuite l’attirer dans son lit, lui qui n’avait jamais connu de femme dans son lit. Il craignait le pire mais elle dit simplement :
-Vous voulez danser, Michel ?
-Je ne sais pas danser.
-Et bien, c’est le bon moment pour apprendre, nous avons une bonne salle et de la musique.
Ute vit sa sœur tendre la main à Michel, qui la prit et suivit la jeune femme, à son grand étonnement. Il réalisa qu’il lui avait proposé de travailler avec lui et que lui ne lui avait même pas présenté sa sœur. Il voulut le rattraper pour en savoir plus quand une magnifique créature blonde lui prit la main pour l’emmener danser.
Les danses se suivaient, la jeune femme expliquait les pas à Michel pour chacune d’elles, il se concentrait sur ses paroles, elle n’en revenait pas de le voir aussi attentif sur ses paroles et non sur elle. Elle avait pourtant mis une robe sublime faite pour l’occasion, qui avait un décolleté correct et laissait voir une magnifique poitrine sur laquelle reposait un collier de pierre noire, un cadeau de son regretté père. La robe de couleur orange, avec des reflets jaunes sur toute la longueur, la grandissait, les manches étaient entièrement fendues et simplement reliées par de fines bretelles. Elle avait elle-même imaginé cette robe et sa mère la lui avait confectionnée, elle avait laissé ses cheveux en liberté, les avait simplement bouclés.
Dans les bals de village, les musiciens avaient pris l’habitude de faire deux fois d’affilée la même danse, ils joueraient plus de trente danses différentes sur toute la soirée. La première était excitante, la deuxième parfaite ; la dernière danse était lancée, on finissait toujours par la première à avoir été jouée. Elle était déçue, elle n’avait pas pu lui apprendre la danse de la reine. Michel l’écoutait, son maitre de sagesse lui avait appris à compartimenter son cerveau pour qu’il arrive à apprendre la théorie et à la mettre en pratique juste après. A la fin de la dernière danse, il vit qu’il y avait un problème, son regard changea soudainement.
-J’ai si mal dansé ?
-Non, je voulais vous apprendre la danse de la reine, mais ils ne la joueront pas.
-On peut peut-être arranger ça, je vous abandonne juste trois minutes.
Trois minutes, comment va-t-il arriver à convaincre le chef d’orchestre ?
Elle le vit se diriger vers les musiciens qui rangeaient déjà leurs instruments de musique, il parla avec le chef d’orchestre.
-Bonjour, la demoiselle qui se trouve au milieu de la piste rêve de danser la danse de notre reine, serait-il possible de réaliser son rêve ?
Le chef d’orchestre le regarda, puis tourna ses yeux vers la fille. L’homme sourit.
Elle n’est pas jeune, il doit y avoir au moins vingt-cinq printemps de différence d'âge, le gamin veut se la faire, les jeunes sont prêts à tout pour se faire une fille. Après tout, on peut l’aider, en plus, c’est la première fois qu’on me demande cette danse, personne dans les villages où on se produit ne la demande.
-On te fait cette danse si tu payes une tournée.
-Marché conclus.
Michel se dirigea vers la piste de danse, elle le regarda avec la tête légèrement penchée sur le côté, il lui tendit la main.
-Est-elle facile à danser ?
-Ils vont la jouer ?
-Oui.
Un grand sourire apparut sur son visage.
Elle est encore plus belle quand elle a ce sourire.
Elle lui prit la main et se dirigea vers le milieu de la piste en lui demandant :
-Comment avez-vous fait ?
-Dois-je révéler mon secret ?
-Non, cette danse est merveilleuse, surtout si le cavalier suit le rythme de la musique et donne la bonne pression avec la main qu’il met sur la hanche de la fille.
Il la vit sourire en laissant apparaitre ses dents, les notes de musique envahirent la salle.
-Cette danse est très simple, ce sont toujours les même pas. Comme cette danse est la danse de Sa majesté, ils la commencent au centre de la piste comme nous et se déplacent toujours vers la droite en diagonale pour aller effectuer un tour complet de la piste, sur le cercle extérieur. Une fois le tour accompli, les danseurs font des diagonales, pour qu’à la fin de la danse, leurs majestés se retrouvent au milieu de la piste, nous pouvons effectuer deux tours complets de la salle et ensuite repartir vers le centre.
Cette danse était le plus souvent exécutée par les notables ou gouverneurs des provinces. Beaucoup de personnes étaient déjà parties et le peu de monde qui restait se mit à les regarder. Ute les observait, jamais il n’avait vu sa sœur sourire comme ça. Le chef d’orchestre les regardait lui aussi.
Ils sont vraiment faits l’un pour l’autre, on va leur en offrir une deuxième et au prochain bal, on va mettre cette danse.
Il se retourna vers ses musiciens, les dix personnes qui composaient le groupe ne perdaient pas une miette de la danse du couple, ils étaient les seuls danseurs sur la piste. Les musiciens virent le regard de leur chef et approuvèrent sa décision, leur chef leur signifia en levant le petit doigt qu’ils joueraient « la courtelle », leurs yeux se mirent à pétiller, ils s’entrainaient depuis des lunes pour pouvoir la jouer correctement, cette fois, ils allaient le faire devant un public restreint mais ce public était comme envouté par les danseurs, aucun ne détournait les yeux.
Michel ne quittait pas la jeune femme des yeux, il était un peu plus grand qu’elle, cette danse était un peu plus rapide, il lui sourit et ne réfléchit plus aux pas.
Comme j’aimerais que cette danse ne finisse jamais, serait-il celui que je cherche depuis mon enfance ? Il est si jeune.
A la fin de la deuxième danse qui avait été parfaite, Eléodore lui parla :
-Vous êtes sûr que vous n’aviez jamais dansé ?
-Oui, j’en suis sûr.
Elle n’en revenait pas, il ne disait que le strict nécessaire, ne rajoutait aucun commentaire. Elle allait lui répondre quand son frère vint à leur rencontre avec Miranda accrochée à son bras.
Mais qu’est-ce qu’il trouve à cette fille ?
-Michel, je te présente Miranda, une amie.
-Mademoiselle.
Eléodore vit le regard de Michel se poser sur son décolleté, qui était encore plus provocateur que le sien. Il lui fit un baisemain.
Génial, un garçon qui se comporte en parfait gentlemen, un baisemain parfait, dommage que le bal soit fini. C’est cette garce d’Eléodore qui va se le faire.
Elle allait parler quand Ute fit savoir que son amie était fatiguée et qu’il la raccompagnait.
Quoi ?
Michel vit Miranda faire la tête, il regarda Eléodore qui souriait en laissant voir légèrement ses dents.
Comme elle est belle avec ce sourire.
-Je raccompagne Miranda et on se voit après. Bonsoir petite sœur, passe une bonne nuit.
Pourquoi a-t-il dit petite sœur, elle est beaucoup plus vielle que lui. Il a une sœur magnifique, si elle pouvait être ma Céline… Non, personne ne la remplacera, je dois me concentrer sur mon travail, apparemment, on doit raccompagner la fille avec qui on a dansé, je n’ai pas le choix. Bon allez, on se lance.
Son frère les laissa seul, Eléodore vit un sourire apparaitre sur le visage de Michel.
-Je dois m’absenter cinq minutes, vous m’attendez ? demanda-t-elle.
-Je vous en prie mademoiselle, je vous attendrai au bar, cela vous convient ?
Elle acquiesça et il la regarda quitter la piste de danse, il se dirigea vers le bar.
-Très belle danse, bravo à vous, le complimenta le patron.
-Merci, j’offre deux tournées à vos musiciens, vous leur ferez savoir.
-Aucun problème, vous buvez quoi ?
-Un jus de fruit et je ne sais pas ce que ma partenaire aime boire.
-Moi je le sais, je vous apporte ça.
Quand elle revient, elle constata qu’il avait déjà bu la moitié de son jus de fruit, il lui tendit son verre en lui disant :
-Je peux vous raccompagner jusqu’à votre domicile, mademoiselle ?
Elle prit le verre machinalement et en but une gorgée. C’était sa boisson favorite, un cocktail fait de trois fruits.
Ça alors, il s’est renseigné sur ma boisson favorite, mon frère ne m’a jamais vraiment parlé de lui, dommage.
-Ça vous dérange si nous faisons un détour ?
Un détour, c’est bien les filles ça. Si je n’ai pas le choix…
Elle le vit sourire.
Aurait-il une idée derrière la tête ?
-J’ai tout mon temps, je ne repars qu’au lever du jour.
Il repart, dommage.
Elle finit son verre et lui prit la main.
Le barman les regarda partir. A chaque bal, elle était là avec une nouvelle robe, tous les voyageurs passaient dans ses bras et peut-être aussi par son lit. Aucun des hommes qui étaient revenus au village n’en avait jamais parlé. Un était resté pour s’établir et avait pris la fille du barman pour femme, il lui avait posé la question un soir où ils étaient seuls sur la terrasse, leurs femmes parlaient dans le salon. Son gendre lui avait répondu qu’elle avait un caractère épouvantable une fois sortie de la piste de danse, il n’avait réussi à tenir que dix minutes en sa compagnie, mais elle dansait merveilleusement bien. Cette fille ne parlait à aucun célibataire du village, pourtant bien des hommes avaient essayé, mais elle ne s’attardait jamais auprès d’eux.
Eléodore décida d’emmener Michel à la lisière du bois près du lac. Elle voulut s’assoir sur le tronc d’arbre, il la retient par le bras.
Il va vouloir m’embrasser.
-Je ne ferais pas ça si j’étais vous.
Quoi ?
-Pourquoi ?
Elle le vit enlever sa veste et la poser sur le tronc d’arbre.
-Il est humide, vous allez salir votre robe.
-Ça ne vous dérange pas de salir votre veste ?
-Non, le spectacle va bientôt commencer.
Il connait les carnasouies, serait-il cultivé ? On va jouer les ignorantes.
-De quoi parlez-vous ?
-C’est la période de reproduction des carnasouies .
-Vous êtes un amateur de reproduction animale ?
-Non.
-Vous répondez toujours comme ça ?
-Vous voudriez que je répondre comment ?
-En faisant une phrase, tout simplement.
Elle le vit rigoler, ça la mit aussitôt en colère, il redevint sérieux et parla.
-Je n’ai jamais eu de vraie conversation avec une demoiselle, je dois donc en dire plus pour que cela vous fasse plaisir ?
Elle ferma les yeux et secoua la tête. D’où sortait-il ?
-Tout dépend de ce que vous allez dire.
-De quoi voulez-vous parler ?
-Vous aimez les pierres ?
-On a répertorié 4705 sortes de pierre. Votre collier est fait en staurolite très bien travaillée, on ne voit pas les reflets blancs de la pierre, c’est une merveille que vous portez là.
-Vous avez retenu ça d’un cours et vous le ressortez pour impressionner une fille qui porte un simple collier de pierre noire ?
-Non, j’ai lu des livres sur le sujet, tout simplement. Votre collier est une pure merveille.
Il connait les pierres, voyons jusqu’où vont ses connaissances.
-Nous n’avons pas lu les mêmes, un des miens disait à la dernière page que l’on pouvait rajouter trois autres pierres d’origine inconnue.
Elle le vit sourire.
-Vous parlez de ces trois météorites qui ont été ramassée par des enfants et emmenée a des envouteurs, car les pierres ont brûlé les mains des enfants.
Il sait ça, intéressant comme garçon.
-Combien avez-vous lu de livres, Michel ?
Les femmes sont-elles toujours aussi curieuses ?
-Beaucoup.
Elle parla plus sèchement, il commençait à l’énerver.
-Ça ne me dit pas combien.
-J’ai arrêté de compter à partir de 10 000, cela vous convient comme réponse, mademoiselle ?
-Pour ma part, c’est à partir de 5000. Je lis et parle les vingt et une langues de nos contrées, et vous ?
Un énorme sourire apparut sur le visage de Michel.
-Nous avons beaucoup de points communs. Je parle aussi ces dialectes et votre frère en connait pas mal, lui aussi
-Il les connaît tous mais adore faire croire le contraire. Vous êtes jeune et vous auriez lu autant de livres ?
Les yeux de Michel luisirent et Eléodore pencha la tête.
-Oui, je lis énormément de livres, j’ai la faculté de lire en diagonale. Vous aussi, si je ne m’abuse.
-Je l’avoue
Il lui prit la main et l’observa avec attention.
Comme les autres, les hommes sont vraiment décevants, aucune imagination.
-Vous dessinez ?
Quoi ? Mais ce n’est pas possible, il n’est jamais sorti avec une fille ?
Michel lâcha sa main juste après avoir posé sa question, se demandant pourquoi elle lui en voulait. Elle parut déçue mais répondit :
-C’est ma passion.
-Des sujets plus que d’autres ?
-Je dessine selon l’inspiration du jour.
Michel laissa son regard dériver vers le lac, qui brillait sous la lumière de la lune.
-Ça commence, voulez-vous entendre l’histoire des carnasouies ?
-Je la connais déjà. Le ciel est très brillant ce soir, fit-elle remarquer en levant les yeux.
-C’est dû à l’alignement de nos deux lunes….
-Vous aimez l’astronomie, le coupa-t-elle ?
-Pas plus que ça, je n’ai lu que trente-sept livres sur le sujet.
-Et toutes ces lectures ont abouti à quel travail dans votre vie ?
-Vous posez beaucoup de questions.
-Et vous ne donnez pas de réponse, répliqua-t-elle.
-Est-ce vraiment important ? Regardez plutôt, les mâles entament la danse et leurs chants vont commencer, asseyons-nous.
Elle est vraiment curieuse cette fille, est-ce que toute les femmes sont comme elle ?
Mais qu’est-ce qu’il fait là ?
Il déplia sa veste pour que deux personnes puissent prendre place, elle s’assit machinalement. Elle regardait le lac mais son esprit était très loin.
Il est attentionné, intelligent, mignon, respectueux, Peut-être serait-il l’homme que je cherche ? Il reste encore d’autres critères pour qu’il soit parfait ou il y a une autre fille. Il doit y avoir une autre fille, un chagrin d’amour ? Il n’a pas essayé de m’embrasser, est-ce une manœuvre pour me déstabiliser ? Il a l’art de m’énerver et soudain, ça redevient merveilleux d’être à ses côtés. C’est un très belle homme, mais jeune, peut-être trop jeune, pourquoi ne m’a-t-il pas dit son travail ? Ça c’est énervant, il évite de répondre aux questions. Pourquoi ? Ou alors il préfère les hommes ? Peut-être. Non, je ne crois pas.
Elle fut sortie de ses pensées lorsqu’il lui parla, elle n’avait pas entendu le début de sa phrase.
-… c’était magnifique.
Elle regarda le lac, plus rien.
Ca fait déjà une heure que nous sommes là, ça alors. Un homme avec qui le temps passe si vite, c’est génial.
-Oui, c’était un très beau spectacle
-Magnifique, ajouta-t-il. C’est la deuxième fois que j’ai la chance de le voir en compagnie d’une personne qui garde le silence, leur chant était sublime.
-Je sais aussi me taire.
-C’est une qualité que j’apprécie, votre frère l’a aussi. J’espère pouvoir le convaincre de revenir avec moi.
-Ça c’est très facile, il suffit de trouver la faille.
-Il n’en a pas beaucoup, commenta Michel avec un soupir.
-Trois, vous le connaissez à quel point ?
-J’ai passé deux printemps en sa compagnie.
-Vous êtes le fameux Michel du régiment des cadets, l’homme qui passe sa vie dans les bibliothèques ?
-Non, je ne passe pas ma vie dans une bibliothèque, mais je reconnais que j’aime lire, marmonna-t-il, sourcils froncés.
Je l’ai vexé, génial. Voyons ce qu’il va faire.
-Il commence à faire froid, dit Eléodore en se frictionnant les bras.
-Je vous raccompagne. Merci pour cette délicieuse soirée, grâce à vous, je sais danser.
Il s’était levé et lui avait tendu la main pour qu’elle se relève. Elle fit semblant de tomber, il la rattrapa et l’écarta de lui comme s’il avait peur de son contact.
-Vous êtes fatiguée, j’ai abusé de votre temps de repos, vous m’en voyez désolé. Mettez ma veste, ça vous réchauffera.
-Merci.
Elle se blottit dans le manteau et il la raccompagna jusque chez elle sans un mot.
-Merci encore pour cette excellente soirée, mademoiselle.
Pourquoi il ne m’appelle pas par mon prénom ?
Elle se contenta de le saluer et rentra. Son frère n’était pas dans sa chambre, elle sourit en regardant le lit vide. Michel resta seul devant la porte close.
Quelle fille, elle connait les pierres, elle dessine, elle a regardé le spectacle sans rien dire. Si elle pouvait me demander en mariage… non, elle ne le ferait pas. Aucune fille ne ferait ça, mais si jamais une fille le faisait, elle deviendrait ma femme. Oui si une fille fait la demande, ça ne peut être que la bonne personne.
Michel se mit à la recherche de son ami, il trouva des badauds qui rejoignaient leur demeure en se soutenant l’un l’autre, complètement ivres. Il apprit ainsi que la cavalière de son ami logeait au-dessus de la boulangerie. Il attendit devant la maison qu’Ute en sorte.
-Bonsoir mon ami.
-Michel, que fais-tu là ?
-J’espérais enfin pouvoir te parler de la raison de ma venue. J’ai un travail pour toi.
-C’est payé combien ? demanda Ute, sceptique.
-Dix fois ce que tu gagnes ici.
Un travail payé dix fois ce que je gagne, voyons ce qu’il est prêt à mettre pour m’avoir.
-Je gagne cent fois le salaire que j’avais à l’armée.
Un très bon négociateur, il ment très bien. Michel sourit.
-Jolie somme mais ce ne sera pas un problème, mon patron veut une personne compétente et tu l’es.
-Ça représente la somme de 150 000 dim par lune, il est prêt à mettre une telle somme ?
-Oui, l’argent n’est pas un problème pour lui, tes compétences lui seront très utiles, et comme tu es un perfectionniste, il ne sera pas déçu par ton travail. J’en suis sûr.
-Ce travail, c’est pour combien de temps ?
-Tu le commence à partir du moment où tu me dis oui, le contrat est pour un printemps. Si tu n’exprimes pas le désir de partir, le contrat peut se renouveler.
-Un printemps payé 150000 dim par lune ?
Michel acquiesça sans la moindre hésitation.
-Je vais y réfléchir.
-L’offre est à prendre immédiatement. J’ai beaucoup de travail, je ne peux pas attendre ta décision.
Je n’ai rien à perdre en disant oui, il n’y a rien qui me retienne ici, juste ma mère, ma sœur, non même pas.
-J’accepte ton offre, décida Ute.
-Nous partons, dit aussitôt Michel.
-J’ai au moins le temps de faire mon sac ?
-Tu prends le strict minimum et on ferra envoyer un chariot. Je vais chercher les chevaux, je te rejoins chez toi.
Ute le vit partir à l’écurie, il sourit. Qu’allait lui réserver la vie auprès de la seule et unique personne qui lui avait dit lors de leur première rencontre qu’elle n’aimait pas son prénom ? Il se dirigea vers la maison de sa mère. Quand il rentra dans le vestibule, elle l’attendait en haut de l’escalier.
-Maman, tu ne dors plus ?
-Tu vas partir ?
Il ne savait pas comment elle était déjà au courant mais il mit ça sur le compte de l’instinct maternel.
-Mon ami vient de me proposer un travail très bien payé.
Sa mère descendit l’escalier et alla serrer son fils dans ses bras.
-Prends soin de toi, je t’aime mon fils, lui chuchota-t-elle à l’oreille.
-Moi aussi maman.
Il la serra dans ses bras et monta l’escalier, sa mère soupira et alla dans la cuisine. Il prit le premier sac qu’il trouva et y mit quelques affaires. Il quitta la maison en refermant la porte, qui claqua, ce qui fit sursauter Eléodore qui sommeillait. Elle regarda par la fenêtre, Ute attendait en compagnie de sa mère devant la main, elle passa à la hâte une jupe culotte de couleur vert d’eau, enfila un chemisier blanc, mit son collier de pierre verte et ses chaussures noires, passa une ceinture autour de sa taille, se regarda dans la glace. Elle sourit, peigna ses cheveux rapidement avec la brosse. Quand elle entendit par la fenêtre restée ouverte les chevaux arriver, elle se dirigea vers le carreau. Il était là, droit sur sa monture, un pantalon bleu marine tranchait avec ses bottes noires, il portait une chemise blanche et à son cou, il avait un foulard vert d’eau, ça la fit sourire. Une position parfaite sur sa selle, elle aimait les hommes qui se tenaient correctement à cheval.
Elle vit son frère mettre un sac à l’arrière de la selle, elle prit la boite sur sa table de chevet et descendit les escaliers, passa par l’arrière pour emprunter le chemin qui descendait vers la sortie du village. Elle remarqua que les fleurs « colinas », dites aussi fleurs d’une nuit, étaient ouvertes, elle sourit. C’était un très bon présage.
Michel et Ute se mirent en route sans attendre, Michel fit un signe de tête à la mère de son ami avant de la quitter, celle-ci les salua et les regarda partir en souriant. La direction prise par les deux hommes était celle du château de Leurs Majestés, la prophétie allait peut-être se réaliser. Elle alla dans la cuisine et se prépara une infusion. En attendent que l’eau chauffe, elle alla voir son jardin, elle aperçut Eléodore qui se dirigeait vers le fond du jardin. Elle compta les colinas encore ouvertes, il y en avait dix ; si Eléodore les avait vues, les dix prochaines années lui seraient heureuses. La mère sourit à l’avenir, un bon présage.
Eléodore accéléra le pas, elle passa par un petit porche et se retrouva sur la ruelle qui l’amenait à la dernière intersection du village. Elle entendit les chevaux arriver, ils étaient au pas. Michel observait les côtés de la route et la vit immédiatement, elle marchait vite mais s’il continuait à ce rythme, il serait loin quand elle arriverait à l’intersection. Il fit ralentir son cheval, Ute ralentit lui aussi et regarda dans la même direction que son ami.
-Tu lui manques déjà ?
-Je ne pense pas, pourquoi ?
-Tu as passé ta nuit avec elle ?
-Question indiscrète, mon ami.
-Ca veut dire oui ?
Michel lui sourit sans répondre.
-Ma sœur a un très grand savoir et un caractère épouvantable, prend garde à toi et je te conseille de ne jamais lui faire du mal, de quelque façon que ce soit. Elle est merveilleuse quand elle ne se met pas en colère.
-Un très grand savoir, tu dis ? Elle a donc toutes les qualités dont une femme a besoin…
Les chevaux s’arrêtèrent d’eux-mêmes a la vue de la fille.
-MICHEL, JE VOUDRAIS VOUS PARLER.
-Fais attention à toi, conseilla une dernière fois Ute.
Michel descendit de son cheval, regarda son ami avec un très grand sourire et lui tendit les rênes. Eléodore lui prit la main et l’emmena dans l’une des quatre granges qui étaient à la sortie de la ville. La particularité de ce village était qu’à chaque entrée se trouvaient quatre granges, toutes de tailles différentes. Eléodore choisit la plus petite. On venait d’y mettre le foin pour l’hiver qui allait arriver, le foin qui était devant la porte n’était pas encore tout à fait sec, il dégageait une merveilleuse odeur qui montait dans la grange.
-Que puis-je faire pour vous mademoiselle, je dois me rendre à un rendez-vous très important.
-Si important que ça ?
-Oui.
Il le fait exprès ?
-Vous voulez devenir mon mari, Michel ?
-J’ai un nouveau travail qui va m’obliger à partir en mission pratiquement tous les jours, je n’aurais pas beaucoup de temps à consacrer à une jeune épouse. Néanmoins, si vous êtes prête à accepter le fait que vous serez toujours en deuxième position dans ma vie, refaites-moi votre demande, mais ne pensez pas que je pourrais changer sur ce point-là.
Il me fait quoi, là ? En deuxième position ? Son travail est donc plus important à ses yeux qu’une épouse, ou alors la fille existe bien, comme je le pensais. Je suis sûre qu’il est l’homme que je cherche.
Eléodore avait mis sa main dans sa poche et serrait la petite boite. Elle se décida à la sortir et à l’ouvrir, elle tendit l’alliance.
-Je te refais ma demande. Michel, veux-tu devenir mon époux, jusqu’à ce que la mort nous sépare ? Cette alliance a appartenu à la première femme de notre famille, nous serons la cinquantième génération à prendre cette alliance comme symbole de notre amour.
Si elle passe l’alliance à mon doigt, alors ce sera la bonne épouse, elle sera parfaite, peut-être un peu vielle pour moi. De toute manière, comme je ne peux pas avoir celle que j’aime et que je n’aurais pas le temps nécessaire pour prendre soin d’elle, j’arriverai bien à l’occuper en la faisant travailler. Ce n’est pas un si mauvais compromis, tendons la main et voyons jusqu’où elle est prête à aller.
Elle le vit sourire et tendre sa main
Mais c’est pas vrai, il tend sa main. Pourquoi il ne la met pas, est-ce un défi ? Et bien, je vais lui mettre si c’est ce qu’il veut. S’il aime les défis, avec moi il va être servi. La vie va avoir du piquant, c’est ce que j’aime.
Eléodore passa la bague au doigt de Michel et lui tendit l’autre alliance.
Elle a mis la bague à mon doigt, génial. Comment elle s’appelle ?
A l’extérieur, le frère d’Eléodore s’impatientait, il se mit à crier.
-Eléodore, laisse-le partir, on a rendez-vous.
Génial, j’ai le bon lieutenant. Il est celui qu’il me fallait, maintenant comme je l’ai dupé. Il ne me reste plus qu’une chose à faire pour le garder, cela va être facile. La fille maintenant. La reine veut que j’aie une vie privé, elle va être servie. Eléodore est très jolie, un peu vielle, nos différences ne sont pas importantes à mes yeux, l’avenir ne devait pas m’accorder d’amour, elle a un merveilleux sourire. Notre premier sorcier a vraiment très bien réorganisé nos lois, lancer un sort sur l’union.
Extrait du livre des sorts lancés par notre premier sorcier
Par ma sagesse et ma volonté, pour un monde meilleur sur notre planète.
Le mariage ne sera plus un acte pris à la légère, il sera désormais sans retour possible. Nos souverains seront les premiers à faire valoir cette loi, le mariage ne sera plus jalousé par quiconque et ne pourra plus être refusé par les parents, amis, amants. Deux êtres qui éprouveront un amour réciproque pourront se marier où qu’ils se trouvent, une fois que les alliances, qui devront obligatoirement être merveilleuses à leurs yeux, seront passées au doigt de l’être aimé, tout le peuple acceptera cette union.
Une union pourra être constituée d’un trio, à la condition unique que les trois personnes unies le veuillent vraiment, pour respecter certaines lois de nos contrées. Des pactes d’union auront le droit d’être prononcés par les époux, ces pactes seront ancrés dans leurs esprits pour la vie.
Par ma volonté.
Par ma bonté.
Par ma générosité
Pour le bien de mon peuple, je proclame le sort ‘union’ pour les générations futures.
Eléodore vit soudain Michel changer de regard et eut un peu peur.
-Moi, Michel, te demande toi, Eléodore, comme épouse, tu seras mon ilot secret, la seule personne qui verra qui je suis dans la vie privée, mais tu n’auras pas le droit d’en parler, resteras toujours ma deuxième priorité, ne tiendras compte d’aucun ragot qui pourrait arriver à tes oreilles, ni même ne les démentiras. Tu resteras devant tout le monde une femme qui ne montrera aucun acte de tendresse ou de sentiment qui pourrait faire voir que nous avons une quelconque affection l’un pour l’autre, par cette bague, tu acceptes mes conditions, si elles te paraissent trop dures, ne le prend pas et reprend ton merveilleux anneau.
Elle prit l’anneau et le passa à son doigt. Elle le regarda et vit qu’il souriait avec un regard qu’elle ne lui avait encore jamais vu.
Ca alors, ses yeux luisent, il est détendu, pourquoi mon corps est-il aussi chaud ? Va-t-il m’embrasser cette fois ?
C’est drôlement amusant de voir sa tête, ou je l’ai choquée ou c’est une simplette. Elle est intelligente, j’aime bien le fait qu’elle fasse un petit o avec sa bouche, comment embrasse-t-on une femme ? Bon je dois partir, je trouverais bien un livre sur l’amour.
-Madame Eléodore, je dois partir. Un chariot viendra vous prendre dans deux nuits, faites de beau rêve en ma compagnie. Préparez toutes vos affaires, vous allez désormais habiter dans une autre maison, je vous aime Eléodore, à très bientôt.
Il s’approcha d’elle, déposa un chaste baiser sur les lèvres et disparut. Elle alla à la porte, le vit monter sur son cheval sans utiliser les étriers.
Je suis mariée avec un cavalier parfait. Il a dit deux nuits pour préparer mes affaires. J’ai du travail moi. Du travail ? Je n’ai jamais travaillé.
Elle repartit vers sa maison par la route d’où elle était venue. Elle rencontra quelques hommes qui partaient travailler, leur dit bonjour et leur parla avec enthousiasme. Ils n’en revenaient pas, jamais elle ne leur avait dit plus de deux mots. Quand elle arriva chez elle, sa mère était en train de boire son infusion.
-Maman, j’ai du travail.
A ces mots, sa mère s’étrangla, Eléodore la regarda, inquiète.
-Maman, ça ne va pas ?
-Tu as trouvé du travail ?
-Mais non, j’ai trouvé un mari et il envoie un chariot dans deux nuits. Il faut que je prépare toutes mes robes, ce n’est pas vraiment un travail, enfin je ne sais pas comment exprimer le fait que je doive prendre toutes mes affaires, une corvée ? Non, un mari ne peut pas donner une corvée à faire à son épouse. Cet homme, non gamin, enfin je n’arrive pas à déterminer pourquoi on s’est mariés dans cette grange, moi qui voulait me marier dans un jardin rempli de fleur comme le nôtre, tu devrais aller le voir, les fleurs d’une nuit sont encore ouvertes. Je dois faire ma valise ou préparer mes affaires, même ça j’ai du mal à le déterminer.
Elle laissa sa mère dans la cuisine, celle-ci en resta muette. Elle posa sa tasse sur la table, reprit ses esprits et se dirigea vers sa chambre, où elle ouvrit à l’aide d’une clé qu’elle portait à son cou un petit coffre en bois. Son regretté époux lui avait fait jurer de ne l’ouvrir que le jour où leur fille lui annoncerait son mariage. Dans le coffre, il y avait une lettre, elle s’assit sur le lit et se mit à lire.
A la cinquantième génération
Il ne doit naitre de cette génération qu’un fils et une fille.
Le fils n’aura pas de descendance.
Nous espérons que le protecteur qui lui a été attribué sera à même de protéger sa famille, ce fils est destiné à seconder l’homme qui protègera la future princesse de notre royaume.
La fille sera prénommée Eléodore par sa mère, au grand dam de son père qui aurait préféré Maiynie, nous nous sommes assurées que les enfants qui naitront de cette union n’auront jamais à travailler.
L’enfant mâle aura du mal à accepter de ne rien faire et fera tout au long de sa vie des travaux très variés qui lui seront très utiles pour l’avenir qui lui est promis.
Nous espérons que le destin que nous lui avons prédit se réalisera.
Elle sera très heureuse.
Néanmoins, nous avons trouvé une faille.
Sa mère saura le jour de son mariage le nombre de printemps heureux qu’ils auront.
Nous espérons qu’en lisant cette missive, cette mère saura donner à sa fille les conseils pour commencer une vie bien différente de ce qu’elle a vécu auparavant.
La fille ne devrait pas écouter celle-ci.
Nous savons que la femme choisie par la quarante-neuvième génération n’est pas celle qui aurait dû être.
Cette missive s’adresse donc à cette femme.
Nous espérons que vous avez été heureuse.
En vous choisissant, votre regretté époux a choisi la voie la plus courte pour sa propre vie.
Il a choisi d’être heureux et nous espérons que vous l’avez été vous aussi.
Néanmoins, nous vous adressons cette missive pour que vous veilliez sur votre fille.
Nous ne savons quelle éducation vous lui avez donnée. Celle-ci nous a été voilée.
Nous savons que son futur époux lui vouera un amour sans limite, mais personne ne pourra jamais l’affirmer ou le contredire.
Nous espérons que vous aurez la capacité d’être la mère qui la guidera.
Vous seule désormais pourrez veiller sur elle, à votre façon.
Les femmes qui vous ont précédée étaient de la famille de sorcier.
Nous n’avons pu voir aucun présage sur votre famille.
Si vous êtes de ces familles qui ont dupé notre premier sorcier, nous espérons que votre cœur de mère l’emportera sur la destinée tragique qu’une voie nous a faits connectée sur votre fille.
L’enfant issu de la quarantième-neuvième génération sera confrontée à un amour aveugle et passionné envers un mari qui ne laissera que des mystères autour de lui.
Nous ne savons qui vous êtes.
Nous ne savons si cette enfant a été conçue par amour.
Mais nous savons que cette fille sera par la lignée de son père la femme qui laissera sur son passage une empreinte qui marquera toutes les générations futures.
Nous ne savons malheureusement pas par quel moyen votre fille la laissera.
Nous ne savons pas non plus si elle sera en faveur de notre premier sorcier ou malheureusement pour le retour du « roi maudit »
Qui que vous soyez.
Vous devez savoir que si jamais votre fille réunit tous les points suivant, elle sera de notre coté
Si votre fille n’a jamais adressé la parole, sauf pour les politesses courantes, aux personnes de votre village.
Si votre fille danse à la perfection.
Si votre fille ne prenait des amants que pour une soirée.
Si votre fille ne mettait jamais la même robe pour les bals organisés dans ce village.
Si votre fille dessine.
Si votre fille n’a jamais travaillé ou cherché un travail.
Si votre fille est une dévoreuse de livre.
Si votre fille lit et parle les vingt et un dialectes.
Si votre fille a un caractère épouvantable.
Si votre fille réunit tous ces critères, elle représente notre espoir et ce pourquoi nous avons travaillé dans l’ombre de nos rois.
La ligné que notre premier sorcier a déterminé pour le bien du peuple va reprendre l’avantage, votre fille en sera en partie responsable.
Si elle réunit ces trois conditions.
Votre fille doit se marier dans une grange.
Votre fille doit avoir vu « les colinas » juste avant son mariage.
Votre fille doit porter votre alliance.
Nous espérons que la lecture de cette missive, ainsi que ces derniers conseils, vous apportera l’énergie pour votre futur.
Votre aïeule Malverik Maillard
-Non, non, non, non, non, non, non !
La mère ne comprenait pas la fin de la missive. Les larmes se mirent à couler sur les pages, elle les serra entre ses jambes, les larmes coulaient à n’en plus finir. Soudain, Eléodore rentra dans la chambre.
-Maman, tu n’aurais pas une malle pour mettre mes robes ? Maman ?
-Eléodore, tu pourrais me traduire la fin du texte ?
Elle tendit la page concernée à sa fille.
-Maman, c’est illisible. Tu n’aurais pas une malle pour mettre mes robes ?
La mère reprit la page et regarda les autres, ses larmes avaient rendu les pages noires, l’encre s’était étalée comme si un enfant avait renversé son encrier. Elle plia les feuilles en veillant à ne pas mettre de l’encre sur ses mains.
-Maman, as-tu une malle ?
Comme d’habitude, quand sa fille avait une idée dans la tête, plus rien ne comptait à ses yeux, elle lui sourit.
-Eléodore, si nous allions dans la cuisine pour mettre en place ton déménagement, je suppose que tu vas vouloir emmener autre chose que tes robes.
-Je dois emmener autre chose que mes robes ?
Elle s’assit sur le lit et se coucha sur le dos.
-J’ai épousé un homme merveilleux.
Sa mère se leva, déposa les feuilles dans les flammes de la cheminée, puis retourna sur le lit et s’allongea à côté de sa fille.
-Ma petite fille est devenue une femme, as-tu une idée sur l’avenir, ma fille ?
-Oui, je pars rejoindre mon époux et passer le reste de ma vie avec lui, je t’enverrais une lettre tous les cinq jours.
-On communiquera comme quand on s’amusait à faire enrager ton père.
-Génial ! Mon mari m’a posé un ultimatum.
-Un ultimatum ? Raconte !
-Il veut tout simplement que notre vie privée soit vraiment privée, je n’aurais le droit d’en parler a personne.
-Tu vas faire une exception avec moi, comme quand on mettait ton père en furie avec nos petits secrets. Tu te souviens, il essayait de déchiffrer la lettre et le message était dans la recette de cuisine, on recommence, en plus il a dit d’en parler, pas de l’écrire. La prochaine fois, il réfléchira avant de parler, il est vraiment différent cet homme ?
-Cette homme me déstabilise au point de me mettre en colère et soudain, il me sort un petit mot qui fait battre mon cœur, jamais personne n’avait réussi à me faire oublier le temps qui passe. Devant le spectacle « des carnasouies », tu te rends compte. Un homme, non un gamin, je n’arrive pas à déterminer le degré de maturité de cet homme, non gamin. Et voilà ça me met encore dans tous mes états.
Devant le spectacle « des carnasouies », comme son père.
-Je t’aime ma fille, respecte son pacte. Moi aussi ton père m’a donné un pacte. Il m’a aimée plus que n’importe quel homme sur cette planète
-Après nos majestés, maman.
-Oui, c’est évident, ma chérie. Leurs majestés incarnent le couple parfait.
-J’ai fait une male avec mes robes préférées. Mais il en reste encore cinq armoires.
-J’ai des males au grenier, je vais allez louer un chariot et on va commencer à mettre tes affaires dedans, tu vas prendre tes meuble aussi ?
-Je dois prendre mes meubles ?
-Tu as dit pour la vie Eléodore, pas de retour prévu dans cette maison.
-J’ai du travail moi. Un mari ça donne du travail, dis-moi maman ?
-On pourrait considérer que c’est une forme de travail, ma fille.
-Je n’ai jamais travaillé, ça ne sert à rien, on a quoi subvenir à nos besoins.
J’ai dû oublier quelque chose dans l’éducation de ma fille, pourtant, elle sait faire la cuisine, coudre un bouton, faire le ménage, dessiner, lire, écrire, compter, danser, s’occuper des enfants, faire les courses, s’occuper d’un budget, elle connait la valeur de l’argent, elle a suivi des cours d’architecture et a obtenu son diplôme, elle a aussi un diplôme de styliste. Non, j’ai très bien éduqué ma fille. Pour la signification du mot travail, son mari lui fera comprendre, après tout il faut bien qu’il serve à quelque chose.
-Maman, elle est où cette malle ?
-Viens avec moi, il y en a au grenier.
Elles descendirent une malle et la mirent dans la chambre de sa fille, sa mère regarda la chambre, bientôt elle serait vide. Elle descendit et alla voir le loueur de chariot.
-Bonjour Mr Laval, j’aurais besoin de louer un chariot et aussi de personnel pour le charger de meubles.
-Bien sûr madame Maillard, j’ai deux modèles, petit ou grand ?
-Je vais prendre le grand. Vous auriez des couvertures pour protéger les meubles et aussi des malles pour les petits objets ?
-Oui madame Maillard, tout sera là dans une heure avec deux personnes, cela vous convient ?
-Ce sera parfait, bonne journée Mr Laval.
Il alla aussitôt voir son épouse.
-Madame Maillard déménage, je pense que ça devrait t’intéresser.
-Ca, c’est impossible.
-Elle vient pourtant de commander un grand chariot et deux personnes pour porter les meubles.
-Je vais voir Isa, à tout à l’heure.
Son époux la regarda partir, le réseau des commères était en route. Dans une heure, tout le village serait au courent, mais au courant de quoi, telle était la question.
La mère était retournée à sa maison, elle inspecta les pièces une par une, dans chacune Eléodore avait acheté des meubles, elle sourit. Son mari s’attendait-il à recevoir aussi des meubles tous plus bizarres les uns des autres ?
-Maman, j’ai rempli les deux malles et j’ai encore plein de robes, tu crois que je dois toutes les prendre ?
-Tes créations sont merveilleuses, ton mari a le droit de les admirer. S’il a aimé celle d’hier soir, il va être subjugué par les autres. Tu ne crois pas ?
-J’ai vidé deux petites armoires et j’ai une pièce complète de robes, sans compter les meubles.
-J’ai pris les devants, un chariot va arriver, j’ai commencé à faire l’inventaire, tu m’aides pour le reste?
Quand le chariot arriva deux nuits plus tard, les hommes trouvèrent très vite madame Eléodore, ils s’étaient demandé tout le long du chemin qui elle était. Deux chariots débordant de valises et de meubles attendaient devant la maison.
Pendant le retour, elle ne leur adressa pas la parole, elle passa tout son temps à dessiner. Ils n’en revenaient pas, aucune femme ne se serait comportée de cette façon, elle était assise à côté du garde pascale, pas une seule parole. Jamais il n’avait connu une femme qui ne parle pas. Plus ils se rapprochaient du château, plus il avait de questions à son sujet.