LA LECTURE DU PREMIER LIVRE était presque terminée, quatre chapitres du suivant avaient été avalés, le troisième avait le charme de la nouveauté. Allongé sur le sol, Paul pensait à ces trois livres avant de vite rejoindre les mondes imaginaires où il aimait à se promener.
Le côté binaire de la vie lui apparaissait un peu effrayant : devoir se contenter d’une pensée si pauvre en plus des contraintes physiques de son corps. Souvent délaisser l’imaginaire, le magique, pour s’absorber dans une tâche banale, un souci unique et en être distrait plus par un éternuement que par le vol gracieux d’une libellule, réelle ou imaginaire.
Dans son crâne, il sentait doucement s’estomper le battement de son sang. Il put enfin s’isoler dans cette bulle de semi-conscience proche du sommeil. Il voulait au-delà de ce monde dit du réel, explorer des interstices, des espaces libres à l’intérieur de la matière, dans ce vide animé de vibrations.
Son corps de plus en plus léger prit la forme d’une boule enfermant des perles multicolores qui se reflétaient de toutes parts les unes dans les autres. Il avait un temps infini pour explorer chacune des minuscules taches colorées et découvrir d’autres formes de conscience.
Il pouvait s’attarder, stagner, ne plus penser et d’un coup passer en une fulgurance de l’immobilité à l’ultra-rapidité, d’un seul point de vue à une vision globale instantanée. Il pouvait se soustraire à la platitude d’un monde en trois dimensions et au temps simplement linéaire.
Il abaissa un peu plus son niveau de perception et glissa vers un rêve éveillé. Il fut aidé par ces livres qui contenaientdes portes d’entrée pour d’autres univers. Les mots ouvrent-ils des espaces inconnus ? Un de ces mondes est-il constitué par l'ensemble des pensées et des sentiments de tous les temps, révolus ou futurs ?
La voûte noire de ses yeux fermés s’illumina, les trois livres apparurent éparpillés, puis les pages s’ordonnèrent en trois courbes gracieuses. Pourquoi faire l’effort de lire si les mots s’offrent à vous d’eux-mêmes ? Les trois courbes colorées devinrent trois sphères. La facilité d’accès aux contenus lui semblait maintenant toute normale. Pourquoi trois sphères si elles peuvent se fondre en une seule spirale mouvante, aérienne, gracieuse et agile, et pouvant s’offrir instantanément à sa pleine conscience ?
Paul pouvait maintenant entrer et sortir à volonté dans cette spirale en mouvement. Il pouvait saisir dans leurs moindres détails, tous les messages et les intentions émis, omis ou cachés par les auteurs.
Il dut faire un prodige de volonté pour sortir de ce voyage et revenir vers nous, tout ébouriffé et feignant d’avoir seulement dormi.