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Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Textes courts (Modérateur: Claudius) » Le Comte de Bois

Auteur Sujet: Le Comte de Bois  (Lu 1120 fois)

Hors ligne elodie janssens

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Le Comte de Bois
« le: 10 Octobre 2017 à 00:08:17 »

Je suis fatigué. Tant de temps a passé, les jours de ma force se sont amoindris. La sève de la jeunesse, en moi s’est tarie. Ma peau s’est flétrie. Je suis une vieille branche, aussi ratatiné qu’un nouveau-né. Si celui-ci voit sa vie s’étaler devant lui, je regarde la mienne au passé. Si le compte de son existence vaut une minute, ou une heure, le décompte de ma destinée s’achèvera sans tarder.
Tant d’eau a coulé sous les ponts. Je me souviens des premiers beaux jours, lorsque l’air était frais et la rosée abondante. Le vent sifflait dans les hautes herbes. Ce chant émoustillait. La nature respirait. Le monde s’éveillait. C’était le printemps. Les matinées embaumaient un parfum humide de candeur et de naïveté.
Il y avait la lumière des fleurs. Les pétales parlaient à qui savait les comprendre. Ils murmuraient des mots que seuls les initiés pouvaient entendre. Ils disaient la beauté, l’affection, l’attachement, le refus.
Comme ce jour où, penché au cadre verdoyant de ma fenêtre sur le monde, j’ai surpris un jeune mâle fringuant chantant ses plus beaux poèmes sous les regards de sa douce. Il se gonflait, paradait tel un paon. Ah ! Le damoiseau éconduit. Il a fini bredouille et il s’est envolé vers d’autres cieux. Le vent a soufflé dans ses voiles et l’a emporté vers un autre jardin, où folâtrait une autre belle dont il s’est bien vite amouraché.
J’espère seulement que sa nouvelle dulcinée ne l’aura pas mis en cage. Il finirait par envier le sort du bœuf, qui ne respire plus et nage dans sa carbonnade.
Les vivants ne sont pas des pièces de musée que l’on peut ranger derrière une vitrine. Ils ont besoin d’air, d’espace et de liberté. Ils veulent respirer l’odeur de la pluie, se balader sur les parvis et s’ébattre dans le firmament.
Cet amour m’a hanté des années durant. J’observais les rides du temps. Je plongeais mon regard dans ses entrailles sans pouvoir y lire de vérité. Je voulais comprendre, moi qui n’y avais jamais goutté : pourquoi l’amour si tendre se mue-t-il en haine si féroce ? Comment la main qui, hier caressait dans la tendresse du boudoir, demain, accrochera en trophée les battements d’un cœur saignant. Au milieu, aujourd’hui, il y a l’oubli, le déni.
Il y a l’infime, le court laps de temps où l’on n’aime ni n’abhorre. On adore. J’imagine cet instant de métamorphose, le passage d’un état à un autre, cet entre-deux, comme un renoncement.
Parce qu’on ne veut plus aimer, on se force à brûler sa chair. Cette destruction des sentiments, n’est qu’une renaissance. Un Phoenix. Sous les cendres fumantes du cœur meurtri, persiste une braise. Mais qu’est-ce que cette incandescence rougeoyante, sinon les réminiscences d’une dévotion que l’on ne peut oublier ? La poussière calcinée n’est pas une armure destinée au combat contre l’ennemi, elle est destinée à cacher ce que l’homme ne veut plus voir. Parce qu’il souffre, parce qu’il ne le supporte plus, parce que c’est cela, être humain, il érige un rempart de haine. Son animosité n’est que le reflet de la rage qui l’animait dans ses espoirs de conquête amoureuse. Son agressivité, la passion dévorante dont il souffre les maux, toujours, malgré les coups portés à sa poitrine. Il est coupable et victime.
Sur le chemin de mes pensées, plus les saisons défilaient, plus j’appréciais leur immuabilité. Si bien que je me surpris à envier la vocation monastique dont certains hommes se revêtent. Ils tronquent le poids du monde contre le joug de Dieu.
J’épiais quelque fois le froissement des robes brunes sur le pavé. Je guettais par un écart entre deux buissons la marche pieuse des moines vivant à l’abbaye. Elle me semblait moins éloignée. Dans ma jeunesse, je n’y prêtais guerre attention, mais, maintenant que j’avais atteint l’âge mûr à son paroxysme, je m’étais délesté d’un grand nombre de préoccupations superflues. Je m’efforçais d’aller à l’essentiel et, pour cela, je devais oublier la jouvencelle. À force de m’assommer de sempiternelles oraisons, l’oraison, l’angélus, l’oremus, le Pater et les Aves n’avaient plus de secret pour moi. Ces rengaines me persuadèrent que j’avais atteint mon but, me délester de la tentation.
Je n’entendais plus le cri des femmes dans la nuit. Comme autant de prières aux étoiles qui sourient. Je crois aujourd’hui qu’elles nous trouvent bien bêtes, car nous passons notre vie à poursuivre et à fuir : l’autre.
Elles se languissent des mots de la terre et nous le offrons nos plus belles chansons comme autant mélodies composées sur une épinette.
Elles abaissent leurs bras et les cinq nous cajolent tels des petits enfants dans les bras des saintes.
Et nous les menons jusqu’à l’autel, sans même y penser, éperdus par la contemplation des étoiles, nous sommes ruinés et heureux : chanceux car elles font notre fortune, joyeux car elles brillent devant nos yeux.
Plus j’y songeais, plus je les enviais, ces hommes à qui le ciel souriait.
Il y avait des étoiles en corolles et des femmes en dentelles et chacune me soufflait que j’aurais pu être heureux. J’aurais pu saisir ma chance, si je l’avais vue passer, mais j’avais les yeux fermés. Le vent avait tourné, mon bonheur était passé.
Alors le temps me consolait en m’offrant un ultime cadeau. J’étais le refuge des égarés, le rendez-vous des oubliés. J’étais le secret, la rencontre des amants. J’étais un ami, un confident et chaque passant gravait sur ma peau vieillissante les marques de son amour.
Il y avait des balafres, il y avait des promesses.
Ils se tenaient devant moi et me prenaient pour autorité. Ils juraient amour, fidélité. Si je n’étais pas un édifice religieux, l’enceinte verdoyante que je leur offrais les promettait à un avenir luxuriant dont j’étais le mécène. Ils quittaient ma chapelle et je bénissais les jeunes gens.
Maintenant, ma fin approchant, je m’interroge. Que rester-t-il de ces hommes, ces femmes dont j’ai conservé le souvenir à travers les âges ? Vivront-ils encore ? Je crois que oui, même si on m’arrache à mes racines, même si on élague et dissèque ma mémoire pour du petit bois, le vent continuera de chanter dans les hautes herbes et la rivière abreuvera l’éternité.
Notre richesse, notre bien le plus précieux, est notre intelligence, un héritage commun : notre patrimoine à tous. Demain, sur ma tombe, un jardinier plantera une graine de saule têtard et je renaîtrai.
« Modifié: 28 Octobre 2017 à 11:53:41 par elodie janssens »

le_buissonnier

  • Invité
Re : Le Comte de Bois
« Réponse #1 le: 25 Octobre 2017 à 09:12:30 »
L'arbre qui observe, qui ressent, qui analyse, qui critique, qui médite ... qui souffre aux accents des "images" qui l'entourent. C'est un sujet singulier qui m'a agréablement embarqué. Cependant, n'y aurait-il pas un hic ?
Citer
-> chaque passant gravait [en mon] sur ma peau vieillissante ...
Cela dit, une heureuse imagination.

Hors ligne elodie janssens

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Re : Le Comte de Bois
« Réponse #2 le: 25 Octobre 2017 à 10:07:58 »
Merci bcp Le Buissonnier  ;D
Je suis bien contente que mon imagination t ait embarqué.
Par ailleurs, apres plus de deux semaines.... tu es le premier commentateur sur ce post. :calin: :pompom:

 


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