Claquant l'eau de sa fine semelle, Maurice Barthélémy, de sa svelte allure et de son accoutrement aristocratique, fit siffler un petit groupe de demoiselles en sortant de sa luxueuse berline allemande. Admiratif de son nouvel environnement, il prit une grande inspiration, souriant sous sa mince moustache. Il observa, tout autour de lui, les boutiques, les maisons, les pubs. Regardant sa montre, il resserra son habit et il se mit en marche sous cette bruine rafraîchissante.
- Bienvenue à Auxerre, se dit-il.
La localité semblait être plutôt accueillante. De petites salutations courtoises se glissaient ici et là, un jeune musicien vivait de sa passion pour la musique, récoltant quelques pièces au rythme de son saxophone. Au coin du quai de Batardeau, Maurice s'accouda le coude droit contre la barrière pour admirer l'Yonne. Les rivières le calmèrent avec un soin attentionné. Le bruit continu de l'eau, les clapotis contre les parois... le jeune bourgeois pouvait passer des heures sur le bord d'une rivière, abandonner ses pensées dans le courant d'eau pour y retrouver une solitude avec son esprit, s'abreuvant au son et à la vue de cette paisible symphonie aquatique.
Loin d'être dépaysé, Maurice aimait visiter les villes et villages de la France, de la Suisse et de la Belgique, simplement pour se cultiver, enrichir ses souvenirs.
Originaire de Lyon, monsieur Barthélémy avait passé le plus clair de sa vie à se cultiver. Issu d'une famille riche, il avait eu accès, durant sa jeunesse, à une éducation complète. Parmi les dizaines de sujets enseignés, les arts & lettres, la cinématographie, l'histoire, et même l'œnologie étaient au centre d'intérêt du jeune homme brillant. Ce dernier point, l'étude des vins, attirait plus particulièrement l'attention de l'instruit qui présentait un sens aiguisé des saveurs et un odorat finement développé. Toujours dans ce même domaine, il s'était construit une petite fortune, notamment dans la publication d'un livre ainsi qu'à la conception de sa propre collection de vins.
Durant sa promenade, un commerce attira tout particulièrement son attention.
- Médasin; caviste, murmura-t-il. Et pourquoi ne pas découvrir ce qu'ils offrent ?
Tournant la poignée, il poussa légèrement la porte de bois qui ne demandait qu'à se faire huiler les charnières, criantes. Pénétrant dans l'antre, il fut ravi de voir toute cette collection de vins de qualité et d'une variété mondiale à sa portée. Et que dire des couleurs : du rouge vif au blanc voluptueux, sans oublier le séduisant rosé, quel théâtre ! Chaque couleur avait sa propre section parsemée de leurs spécialités et Maurice, d'un air folâtre, observa toutes les bouteilles, une à une. Leurs origines, leurs saveurs, avec quelle viande ou poisson se dégustent-ils bien. Subjugué et absorbé, il n'avait pas entendu l'arrivé du caviste à ses côtés. Lorsque l'employé le salua, le jeune homme sursauta de frayeur, manquant peu de renverser la bouteille qu'il tenait dans les mains. Le caviste rit futilement, affichant une mine plutôt accueillante.
- Je m'appelle Gaston, propriétaire de ces lieux, dit-il d'un ton joyeux.
Gaston, un grand bonhomme au sourire contagieux, était d'origine italienne, de Florence pour être plus précis. Suite à des complications familiales, il avait fugué son pays natal pour s'installer à Auxerre où il avait décroché un petit emploi. Le temps avait passé, Gaston avait obtenu sa citoyenneté française, et il avait fondé sa petite boutique de vin.
Le grand homme avait croisé ses bras, souriant de ses doux yeux d'émeraudes, ravi de voir un aussi jeune et bel homme s'intéresser aux vins. Il se pencha légèrement, échappant un coup d'œil sur la bouteille que tenait toujours Maurice.
- Ressouvenance d'Auxerre, un vin rouge corsé et généreux, parfait pour accompagner vos carrés d'agneau à la coriandre, dont je pourrais généreusement vous donner ma recette.
Surpris d'une telle approche, monsieur Barthélémy afficha un air ravi, demandant à l'occasion s'il pouvait goûter à un modeste verre, ce qui ne fut pas de refus. D'une sublime taille au couteau exécuté avec grâce, Gaston ouvrit la bouteille qui dégageait une lourde fumée lactée et versa une modique mais suffisante quantité de vin dans le verre. Humant l'effluve exhalant de la bouteille, Maurice sentit un frisson parcourir l'échine de son corps, telle une aura émergeant de ce vin. Sous le regard avide du caviste, il porta à son palais un filet de ce fluide bourgogne qui prit aussitôt possession de tous ses sens. Il n'entendit plus que ses palpitations cardiaques qui avaient décuplé sous l'euphorie d'une saveur aussi enivrante que rocambolesque. Sa langue fut conquise par mille et une fougue sucrée ardemment croisé d'une acidité exaltante. L'imbroglio de ce schisme entre le sommeil profond de ses papilles gustatives et leur réveil aussi drastique que tragique vint lanciner l'entièreté de Maurice qui se sentit courber vers l'arrière, possédé par cette insécable envie de s'étioler l'esprit dans la béatitude. L'agitation de son épine dorsale s'était propagée en friselis, caressant chaque membre, chaque doigt jusqu'à la moindre et fine partie de son corps qui en quémandait toujours et encore plus, friand de ses propres sensations graciles. Sous tant d'emprise, il ne put s'empêcher d'ingurgiter le fluide, ressentant les parois de son œsophage se faire choyer par une émotion aussi douce que du cachemire.
Lorsqu'il revint finalement sur terre, il jeta un œil à sa coupe, surpris d'une telle emprise dans tout son corps, tout autant que Gaston fut étonné de voir tant de plénitude dans l'appréciation d'un vin.
- Je n'ai jamais goûté quelque chose d'aussi... inouï. C'est une maestria !
Le caviste s'esclaffa à la description étonnante du jeune homme qui, pendant une fraction de seconde, se sentit vaciller vers ailleurs. « Et attendez de jumeler cette perle avec ma recette » dit-il alors qu'il partit dans une autre pièce. Gaston bafoua quelques mots tout en fouillant dans les étagères, priant Maurice de l'excuser de ce temps d'attente inopiné. Quelques secondes s'écoulèrent, et Gaston revint aussitôt de la pièce voisine, portant dans ses mains une bouteille neuve et un petit livret de recettes, dont la page couverture affichait ces succulents morceaux de viande braisés au citron.
Alors que le caviste prépara la transaction, Maurice fixa la bouteille de vin. Son rythme cardiaque haussa une seconde fois tandis que son ouïe se perdit dans la surdité. « Comment une telle bouteille peut-elle procurer une sensation si frénétique ? » Se demanda-t-il, alors que quelques spasmes et frissons parcouraient encore son corps avec légèreté. « Et la viande dans tout ça ? » Se demanda-t-il, incertain de la puissance encore inconnu de la combinaison de la viande avec ce fameux Ressouvenance d'Auxerre.
Au son du prix annoncé par Gaston, Maurice se secoua, puis paya sa bouteille et remercia de tout son cœur le caviste avant de traverser à nouveau le seuil de la porte.
- Bien... maintenant, il me faut trouver un épicier encore ouvert à cette heure-ci.
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Ça fait plusieurs mois que j'ai ce texte dans mes documents. Après des dizaines de modifications et de corrections, je me sens enfin prêt à le faire lire ici. Au plaisir de recevoir vos commentaires.
J'apporterai les modifications nécessaires par la suite.
À part cela, j'ai fait un peu de recherche sur Auxerre et le vin. La boutique mentionné n'existe pas tout comme le vin (du moins, je crois). Et puis je ne suis jamais allé en France donc peut-être que ce genre de boutique existe ou pas mais j'ai trouvé cela rêveur d'écrire sur une boutique spécialisée et indépendante dans le vin, chose qu'on ne voit pas par chez nous (un merci sarcastique aux monopoles).