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Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Textes courts (Modérateur: Claudius) » En six lettres commençant par "S" [Blind Text]

Auteur Sujet: En six lettres commençant par "S" [Blind Text]  (Lu 1148 fois)

Hors ligne gage

  • Calame Supersonique
  • Messages: 2 257
  • Homme incertain.
En six lettres commençant par "S" [Blind Text]
« le: 09 Juin 2017 à 14:57:25 »
C'est une sorte de froissement qui l'a réveillé. Il a ouvert les yeux et ça l'a un peu ébloui ; comme il ne distingue rien d'autre qu'une lumière trop claire, il referme les paupières, encore ensommeillé. Les craquements légers se répètent tout autour de lui, tout contre lui. En même temps, il sent son corps se libérer d'une contrainte, d'une gêne qui l'enserrait. Se dépliant peu à peu, il se rend compte qu'il est la tête en bas. Il n'a pas peur. Tout est normal.
Se déplaçant sans y réfléchir, il s'extirpe de ce qui ressemble à une grande gousse translucide, puis effectue un rétablissement qui l'installe sur une sorte de passerelle verte et souple. Il ressent maintenant comme un ample balancement. Les yeux cette fois grands ouverts, il ne discerne pas grand chose pour autant.

***

— Franck ! Franck ! Promenade !
— Attends, je cherche un mot... « fruste » ça veut dire quoi ? En six lettres qui commencent par « s »?
— Simple ! Allez, secoue-toi !
— Ça va pas j'ai un « a ».
— Je te corrigerai ça tout à l'heure, mais magne-toi ! Pro-me-na-de !
— Tu me rendras les solutions ?
— Jamais ! Tu te contentes de les recopier ! Allez, Franck !
— Ok. « Fruste », jamais entendu. Pis c'est « frustre », non ?
— Non, c'est comme ton « arbustre » de l'autre jour. Allez, dégourdis-toi. T'as une sale tête !
— Mal dormi...

***

J'ai un drôle de truc sur le nez. C'est quoi ce rouleau qui se déplie comme un tuyau de pompier ? Ou non, ça ressemble à de la réglisse. Tu sais, on la déroulait toujours complètement en tenant avec les dents, et on la laissait pendre en l'avalant petit à petit. En secouant la tête pour faire les dégueux. Mais là c'est carrément mon nez, je crois, comme une trompe d'éléphant, en plus long et plus mince, et noire.  Hop je la déroule, hop elle s'enroule. Bizarre. Je comprends pas à quoi ça sert. Pis ça me fait loucher j'suis sûr. N'importe quoi ce machin.

***

— Franck, c'est quoi cette histoire de bagarre, encore ?
— Y s'foutent de ma gueule !
— Par rapport, à quoi ?
— Par rapport que j'ai des cernes, ils m'appellent le panda.
— Tu devrais plutôt faire la sourde oreille, et pas les cogner. T'as encore reçu un blâme. Tu t'étais pourtant calmé ces derniers temps.
— Bah j'suis crevé. J'arrive même plus mes mots fléchés.
— Tu bloques ?
— Oui : « affranchi » en six lettres, ça devrait être « timbré », non ? Bah ça colle pas. Pourtant je suis sûr du « i », et ça finit par « ré ».
— Essaie « libéré », va !
— Quel rapport ?
— Bah c'est compliqué. Affranchir un esclave par exemple, c'est le libérer.
— Ah ouais... Ça colle, en plus... Merci mon pote. « Libéré », j'en suis pas là, moi...
— Dis pas ça Franck, dis pas ça. Pis arrête de te battre.
— J'suis crevé.

***

Je suis en plein soleil. C'est agréable cette chaleur sur moi. Je suis à plat ventre sur un tronc, on dirait. Je suis bien. Je comprends pas trop ce qui se passe. De chaque côté de moi, il y a deux grandes toiles qui s'agitent. Deux grands draps ? Le tissu est luisant au soleil. D'un beau bleu un peu mauve. Les draps de ma grand-mère de Nice peut-être. Les draps se lèvent et redescendent, comme dans ces spectacles de fin d'année à l'école quand on veut faire comme la mer avec un tissu. Avec les draps de ma grand-mère de Nice. Agités par les enfants aux bras bronzés. J'ai l'impression que quand je remue les bras, ça remue les toiles. Et ça me fait un peu d'air, et ça brille au soleil.

***

— Franck ! Tu fais tes mots fléchés en slip maintenant ?
— Bah mes pantalons tiennent plus, faut que j'en demande d'autres à la lingerie.
— T'as encore maigri ?
— Ça se voit pas tu trouves ?
— Si, bien sûr que si, t'es plus que l'ombre de toi-même. Non je déconne, mais cette fois je te prends un rendez-vous chez le toubib, t'as pas le choix !
— C'est quoi « larcin » en trois lettres ?
— « Vol » !
— Comme s'envoler ?
— Non, comme voler un truc.
— Ahh, ok, je me disais...
— Quoi ?
— Non, rien.

***

Je vole, y a pas de doute là-dessus. Je plane plutôt, même. Des courants d'air me soulèvent très haut, puis me lâchent et je redescends mollement. Parfois j'aperçois une fleur énorme, alors j'agite les bras pour m'en approcher, et ça marche. J'éprouve le même plaisir que quand, dans un manège, j'étais dans un petit avion, et que tirer sur le manche le faisait monter. Peut-être que ce plaisir venait, d'ailleurs, qu'un avion sur deux ne s'élevait pas, et alors, quelle frustration de tirer le levier et qu'il ne se passe rien. Quelle sensation de puissance par contre, quand je m'envolais... On les avait repérés, les mauvais. Moi je prenais toujours le vert pour être sûr. Me voilà debout sur cette grande fleur dorée. Puis c'est plus fort que moi, ma grande trompe se déroule et je m'en sers comme d'une paille pour boire les gouttes transparentes qu'il y a à l'intérieur. Bordel ! Qu'est-ce que je fous ?

***

— Franck ! Qu'est-ce que tu fais encore au lit ? T'es malade ?
— J'ai pas dormi.
— De la nuit ? Mais pourquoi ?
— Je veux plus... J'ai peur.
— Quoi ? Mais t'es une montagne ! Un type d'un mètre quatre-vingt-onze, cent-quinze kilos de tatouages, de poils noirs et de crâne rasé. De quoi un mec comme toi peut-il avoir peur ? C'est à moi que tu fais peur, avec tes yeux fixes ! C'est quoi tes cauchemars, dis-moi ?
— J'peux pas te l'dire.
— Il a dit quoi le toubib ? Il t'a donné des trucs pour te détendre ?
— J'l'ai pas encore vu. C'est demain après-midi, en fait.
— Ok ! Allez, lève-toi, faut que tu manges. Allez, debout !
— « Vulnérable » en sept lettres qui commencent par « f » ?
— « Fragile » Franck, je pense. Ou peut-être « faibles » si c'est au pluriel.
— Ok, non, c'est au singulier, merci.
— Allez, habille-toi.

***

Il a ouvert grand ses ailes. Il se sent à la fois puissant et fragile. Délicat et invulnérable. Il survole les prés et les animaux qu'on y aperçoit. La brise est douce et le porte mais il se dirige où il veut. Vers cette rivière étroite par exemple, qu'il longe un moment en trouvant plaisant le jeu des reflets sur l'eau. Il se pose enfin sur la margelle d'un lavoir. La lumière, par taches, l'environne au hasard des mouvements de l'eau. Ses ailes bleu-mauve palpitent doucement. Un rayon de soleil glisse parfois sur lui et l'éclat bleuté, fugace, qui teinte la pierre sous ses ailes le fait frémir d'un plaisir profond. Le vent léger fait osciller les branches au-dessus de lui et rien n'est plus doux que le murmure des feuilles qui se mêle à celui, ténu, de l'eau qui passe.

***

— Alors, Franck, c'est quoi ce passage à vide ?
— Docteur, aidez-moi !
— Bah faut pas vous mettre dans un état pareil, prenez ce mouchoir.
— J'en peux plus docteur, je sais plus quoi faire !
— Vous avez l'air exténué mon pauvre, nerveusement lessivé. Exposez-moi votre problème.
— J'peux plus dormir, docteur ; j'veux plus, mais j'en peux plus et je m'endors quand même.
— Heureusement, Franck, on ne peut pas vivre sans dormir. Mais vous vous rendez malade. Pourquoi ne voulez-vous plus dormir ?
— À cause de mes rêves, docteur !
— Vous faites des cauchemars ?
— Pas vraiment, docteur.
— Mais que craignez-vous donc tant ?
— …
— Franck, si vous ne me dites rien, je ne peux pas vous aider !
— …
— Allez, un effort mon garçon. Je suis là pour ça. Vous êtes venu me voir pour ça, alors allez-y !
— …
— Arrêtez de pleurer, Franck, tout va s'arranger, à la condition que vous m'expliquiez ce que vous redoutez tant dans votre sommeil.
— Docteur...
— Oui ?
— Docteur, j'en peux plus, toutes les nuits je rêve...
— Oui, Franck...
— Toutes les nuits je rêve que je suis un putain de papillon bleu !
« Modifié: 25 Juin 2017 à 12:24:07 par gage »
"Tous ceux qui survenaient et n'étaient pas moi-même
Amenaient un à un les morceaux de moi-même". Apollinaire

Hors ligne Chouc

  • Palimpseste Astral
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  • Chourlotte Brontë
Re : En six lettres commençant par "S" [Blind Text]
« Réponse #1 le: 09 Juin 2017 à 15:11:59 »
C'est tellement génial  :D
J'ai adoré ce texte ! J'avais deviné la chute évidemment, mais ça ne l'a pas rendu moins plaisant pour autant.
Et je dois dire que pour un Blind Text, tu as admirablement joué le jeu ! Je ne t'ai pas soupçonné, je t'ai confondu avec Rémi  :D
Une réussite, ce joli papillon bleu  ;)

Merci pour le partage, à bientôt !
Tel esprit qui croyait se pendre.

Hors ligne gage

  • Calame Supersonique
  • Messages: 2 257
  • Homme incertain.
Re : En six lettres commençant par "S" [Blind Text]
« Réponse #2 le: 09 Juin 2017 à 15:16:49 »
Merci infiniment chère Choute !
Je suis ravi que le papillon bleu t'ait plu.

C'est gentil et réconfortant et encourageant... merci encore.
"Tous ceux qui survenaient et n'étaient pas moi-même
Amenaient un à un les morceaux de moi-même". Apollinaire

Hors ligne Rémi

  • ex RémiDeLille
  • Modo
  • Trou Noir d'Encre
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Re : En six lettres commençant par "S" [Blind Text]
« Réponse #3 le: 09 Juin 2017 à 20:11:59 »
Salut gage :)

Détails et chipotage :

Citer
Tu sais, on déroulait toujours complètement en tenant avec les dents,
on le déroulait ?

Citer
comme une trompe d'éléphant, en plus long et plus mince, et noir.
noire (tu te trompes)

Citer
« Libéré » J'en suis pas là, moi...
soit un point, soit pas de majuscule, non ?

Citer
Je vole, y a pas de doute là-dessus.
vraiment très chouette ce rebond sur "vol"

Citer
On les avait repéré, les mauvais
repérés

Citer
Il a ouvert grand ses ailes.
ce paragraphe, très poétique (comme les précédents) est à la troisième personne... ça perturbe pas forcément, mais je me demande pourquoi tu "prends du champ", une espèce de recul...

Citer
nerveusement lessivé. exposez-moi votre problème.
majuscule

Citer
— Docteur, je n'en peux plus, toutes les nuits je rêve...
j'en peux plus (?)

Au global :
poétique, délicat et sensible, avec une pointe d'humour :) Pourquoi ne t'ai-je découvert pendant le blind text ?
L'alternance de la prose poétique et des dialogues rythmés est très bien vue. On devine la chute dès le premier paragraphe, du coup ça nous laisse apprécier le texte. Les jeux de mots et les recherches cruciverbistes sont énormes ! (on dirait un jeu pour le mout :) ).
Bref, un texte léger, une réussite.

A+ mon petit

Rémi
Le paysage de mes jours semble se composer, comme les régions de montagne, de matériaux divers entassés pêle-mêle. J'y rencontre ma nature, déjà composite, formée en parties égales d'instinct et de culture. Çà et là, affleurent les granits de l'inévitable ; partout les éboulements du hasard. M.Your.

Hors ligne gage

  • Calame Supersonique
  • Messages: 2 257
  • Homme incertain.
Re : En six lettres commençant par "S" [Blind Text]
« Réponse #4 le: 09 Juin 2017 à 20:39:11 »
Salut mon grand !

merci pour ce gentil passage, et ton appréciation
Tes chipotages n'en étaient pas cette fois-ci, ils étaient tous justifiés et non le fruit d'une maniaquerie vaine.  :D (Ce n'est jamais le cas, je me moque... ) J'ai donc, obtempérant, tout corrigé, beau travail, bravo !

Au sujet de ce fameux dernier paragraphe en prose, qui est rédigé à la troisième personne, je vais tout te dire, on est là pour ça.

Le premier l'est aussi et c'est vraiment parce que je considérait que seul un regard extérieur pouvait décrire du dehors cette naissance.

Pour le dernier, c'est un peu autre chose. Pour contraster un maximum avec le quotidien carcéral et la simplicité intellectuelle de Franck, je voulais faire un paragraphe vraiment poétique, et donc en utilisant des termes, des images qui ne correspondraient pas nécessairement à ce qu'il pourrait exprimer lui-même. J'ai donc utilisé ce subterfuge qui a  peut-être aussi l'avantage de donner cette impression de "recul" dont tu parles. Qui prépare à la chute plutôt péremptoire.

Merci en tout cas, merci encore d'avoir apprécié mon écrit.

Merci à Tim aussi pour cette proposition de Blind Text, j'ai eu plaisir à raconter ces rêves !  ;)
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Hors ligne Edel Weiss

  • ex metaphores
  • Prophète
  • Messages: 639
  • Fleur blanche des montagnes
Re : En six lettres commençant par "S" [Blind Text]
« Réponse #5 le: 09 Juin 2017 à 22:28:15 »
Cher Gage,

J'ai eu plaisir à lire ton texte, j'ai adoré l'alternance entre dialogue (mots croisés) et rêve de la nuit : puis-je te suggérer, cependant, de peut-être mettre en italique les passages rêvés? Même si je me doute que tu as volontairement laissé ainsi, je pense que cela distinguerait mieux l'ellipse entre dialogue et rêve.

Qu'en penses-tu ? Ou les autres ?

Moi, personnellement, l'italique m'a manqué dans ces rêveries, mais peut-être n'est-ce là qu'un ressenti subjectif ?

Je te remercie pour la lecture de ce texte intéressant et à la limite entre réel et irréel ! Première fois que je te lis et j'ai apprécié ta plume et le déroulé de ton texte !

A bientôt !
« Modifié: 10 Juin 2017 à 15:48:23 par metaphores »
Mon dernier texte : Le Prix d'un coeur [AT]
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Hors ligne gage

  • Calame Supersonique
  • Messages: 2 257
  • Homme incertain.
Re : En six lettres commençant par "S" [Blind Text]
« Réponse #6 le: 10 Juin 2017 à 14:39:51 »
Bonjour charmante Métaphores,

merci de ton passage par mon texte.

Pour répondre à cette doléance au sujet de la forme, et sans vouloir rédiger une thèse, voici ma réponse (humble, je le souligne).
En cas de sondage, tu trouveras dans le forum des lecteurs qui abonderont dans ton sens, celui de vouloir bien différencier les deux types d'écriture. Et donc les deux "périodes" qu'ils représentent.
Pour ma part je trouve que de toute manière alternent ici des paragraphes de prose, et des dialogues. Leur forme les différencient déjà pas mal comme ça, non ?  :)
Mais de toute façon, et déjà en tant que lecteur, j'aime bien que tout ne soit pas forcément facile. Il m'est arrivé de râler en commençant un roman parce que je n'arrivait pas à savoir qui parlait, mais au bout de deux trois chapitres, tu t'habitues à un certain rythme et tu ne peux qu'adopter ce choix de l'écrivain.
Mon texte modeste n'a rien à voir avec le déstructuré de certaines pages d'Échenoz où même  un début de dialogue n'est pas du tout matérialisé ou peut se mélanger avec des pensées intérieures.  C'est pas mal si une lecture demande un minimum d'effort de temps en temps ?  :)
C'est un choix. Je ne suis pas forcément pour le linéaire et le logique.

Ce que je te dis semble péremptoire, mais sache que dans mon texte du Mout N°8, eh bien j'ai fait exactement ce que tu me proposes là, alternant les paragraphes en italiques avec les autres... Comme quoi il n'y a pas de règle.  :D

En tout cas je te remercie encore pour ton gentil commentaire, et j'espère que tu auras autant plaisir à lire d'autres de mes textes.
"Tous ceux qui survenaient et n'étaient pas moi-même
Amenaient un à un les morceaux de moi-même". Apollinaire

Hors ligne Edel Weiss

  • ex metaphores
  • Prophète
  • Messages: 639
  • Fleur blanche des montagnes
Re : En six lettres commençant par "S" [Blind Text]
« Réponse #7 le: 12 Juin 2017 à 22:35:56 »
Cher Gage (réponse retardée !),

Je me permets à mon tour, sans vouloir faire de thèse et tout aussi humblement que toi !, défendre mon petit avis afin de te pousser dans tes retranchements réflexifs ! (Simplement parce que j'ai apprécié ton texte, qu'il est riche et très intéressant et que tu as fais des choix qu'il faut maintenant mettre au clair pour notre plus grand plaisir :p)

Alors.
Entrons dans les détails.
Ensemble. (Je ne suis pas contre toi !)

Premier point :

Citer
Pour ma part je trouve que de toute manière alternent ici des paragraphes de prose, et des dialogues. Leur forme les différencient déjà pas mal comme ça, non ? 

Je répondrais : oui. Mais j'attire aussitôt ton attention sur le brouillage sémantique que tu utilises entre ta première partie narrative et les suivantes (jusqu'à l'avant dernière qui est un retour à la même forme que la première) : la première est à la troisième personne du singulier, en bon narrateur extradiégétique, puis tu passes à un "je" du dialogue ET des passages narratifs, en narrateur intradiégétique ou narrateur-personnage. Cette incohérence interne de ton texte fait déjà à elle seule toute l'ambiguïté du texte et le problème à résoudre. Je pense donc ici que séparer par l'italique les passages en "JE" du rêve, ne ferait que faire ressortir ceux en "IL" ! Cela montrerait de manière plus forte la tension qu'il y a entre ces deux écritures, deux postures de narrateur. Et comme je pense que c'est cela le plus intéressant dans ton texte, je serai pour le faire ressortir.

Deuxième point :

Citer
Mais de toute façon, et déjà en tant que lecteur, j'aime bien que tout ne soit pas forcément facile. Il m'est arrivé de râler en commençant un roman parce que je n'arrivait pas à savoir qui parlait, mais au bout de deux trois chapitres, tu t'habitues à un certain rythme et tu ne peux qu'adopter ce choix de l'écrivain.
Mon texte modeste n'a rien à voir avec le déstructuré de certaines pages d'Échenoz où même  un début de dialogue n'est pas du tout matérialisé ou peut se mélanger avec des pensées intérieures.  C'est pas mal si une lecture demande un minimum d'effort de temps en temps ?

Pourquoi les auteurs veulent-ils molester sans cesse leur lecteur en leur mettant des bâtons dans les roues de la compréhension ? ^^ C'est une mode que je ne comprends pas ! En vérité, j'adore la lecture complexe et énigmatique, mais quand elle fait sens ! Ici, je te pose avec sincérité la question suivante : pourquoi tiens-tu tellement à rendre moins claire la séparation rêve et dialogue alors que des milliers d'indices dans ton texte balisent le chemin? Tout ton texte est fait pour que le lecteur comprenne que les passages en "JE" sont des rêves : " qui l'a réveillé. Il a ouvert les yeux", "— Mal dormi..., "— J'ai pas dormi.", etc. Après voilà, je comprends malgré tout ton envie de ne pas mettre une pancarte sur ces passages avec écrit en gros "Rêves" mais tout ton texte le dit.

En outre, moi, ce qui m'a le plus intéressée et questionnée (en dehors du sens profond de ton texte), ce sont ces deux passages avec narrateur extradiégétique et je trouve qu'il devrait être mis plus en avant, qu'on les voit mieux, qu'ils attirent notre attention pour que chaque lecteur ne se dise pas : est-ce qu'il rêve là? il rêve qu'il est un papillon? (ce qu'on comprend assez vite) Mais pourquoi ces foutus passages en IL ? Pourquoi sort-on comme ça du personnage-JE comme une expulsion?

En tout cas, en te lisant, c'est cette entrée brutale dans ce dialogue et ces rêveries en JE après le premier passage extradiégétique qui m'a vraiment intriguée ! J'ai eu l'impression d'entrer dans le personnage, sa tête, ses rêves... c'était vraiment troublant, comme l'expérience de rêver être un papillon.

Pour résumer : voilà selon moi la vraie clef de ton texte : le lecteur, qui croit lire un texte sur un gars qui rêve d'être papillon, devient lui-même ce gars qui rêve qu'il est un papillon ! (mise en abyme vertigineuse qui fait toute la saveur, selon moi, encore une fois, de ton texte prodigieux en ce sens ! en te lisant : bernée, je deviens le personnage, puis le papillon !) Au final, à travers ton texte, le lecteur lui-même fait un étrange rêve où il se croit papillon... !

Et si ce n'était pas cela le sens de ton texte, c'est le sens qui vit et existe quelque part dans ton texte grâce à la tension narrateur en IL et en JE, c'est cela qu'il faut selon moi exploiter pour rendre la lecture du lecteur, non pas plus difficile, mais plus énigmatique et plus vertigineuse ! Sur ce point, j'ajouterai que je trouve "maladroit" le passage en IL avant le dialogue final en JE, car le lecteur retourne à la réalité du personnage (on est expulsé du personnage) pour y rerentrer par la suite via le dialogue ! Cela m'a perturbé, j'aurais préféré rester avec le personnage en JE jusqu'au bout et là découvrir... que lui comme moi rêvions ensemble d'être des putains de papillons bleus !

Et voilà pour mon avis (subjectif) de lectrice !

Maintenant, petites corrections :

Citer
— Ça va pas j'ai un « a »,
Ici, soit virgule et incise narrative, soit un point.

Citer
De chaque côté de moi il y a deux grandes toiles qui s'agitent. Deux grands draps ? Le tissu est luisant au soleil.

Il faut une virgule après le complément circonstanciel "de chaque côté de moi, " pour le séparer du sujet-verbe (obligatoire en français, les compléments cc facultatifs ou en début de phrase sont toujours séparés du sujet par une virgule.)

Citer
Non je déconne, mais cette fois je te prends un rendez-vous chez le toubib, t'as pas le choix ! [...]
— Non comme voler un truc.
— Ahh, ok, je me disais...
— Quoi ?
— Non rien.

Toujours une virgule après l'adverbe négatif ou affirmatif "Non/oui" pour le séparer de la phrase qui suit.
Non, rien.
Non, comme voler un truc.

Citer
Bordel qu'est-ce que je fous !
Ici, il faut peut-être une virgule après bordel mais je ne suis pas sûre que cela soit obligatoire.

Citer
— …
— Franck, si vous ne me dites rien, je ne peux pas vous aider !
— …
— Allez, un effort mon garçon. Je suis là pour ça. Vous êtes venu me voir pour ça, alors allez-y !
— …

Les "..." au milieu d'un dialogue ne sont pas très élégants je trouve, comme, ici, ils veulent faire sens, je te suggère de rajouter un début de phrase devant pour montrer que le personnage tente d'amorcer une phrase, mais qu'il n'arrive pas à s'exprimer, du style : Je... enfin... docteur..." plutôt que les "..." seuls.

[/i]


Voilà j'achève mon commentaire en rappelant que j'ai trouvé tes dialogues fins et savoureux, très bien menés et mimant parfaitement le parler d'un personnage ; que les passages en rêve sont très bien faits, écrits dans un très beau style poétiques oralisés et répétitif ; qu'enfin, j'adore cette putain de belle phrase choc, "— Toutes les nuits je rêve que je suis un putain de papillon bleu !", qui m'est resté comme un coup de poing !

Et puis j'ai quand même été un papillon bleu durant ma lecture, alors... j'ai volé et plané !


Citer
En tout cas je te remercie encore pour ton gentil commentaire, et j'espère que tu auras autant plaisir à lire d'autres de mes textes.

C'est avec plaisir que j'irai lire d'autres textes de toi, cher Gage :)
(Mais fais la queue comme tout le monde car j'ai des tonnes de lectures en attentes déjà hihi !)
Mon dernier texte : Le Prix d'un coeur [AT]
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Hors ligne gage

  • Calame Supersonique
  • Messages: 2 257
  • Homme incertain.
Re : En six lettres commençant par "S" [Blind Text]
« Réponse #8 le: 25 Juin 2017 à 12:17:09 »
Bonjour Métaphores ! j'y ai mis le temps, mais je voulais justement en avoir pour te répondre posément.
D'abord, ceci :
Citer
Entrons dans les détails.
Ensemble. (Je ne suis pas contre toi !)
, cet avertissement est inutile. Je suis certain de tes intentions bienveillantes, tkt.

Puis,
Citer
Cela montrerait de manière plus forte la tension qu'il y a entre ces deux écritures, deux postures de narrateur. Et comme je pense que c'est cela le plus intéressant dans ton texte, je serai pour le faire ressortir.
Je comprends tout-à-fait ton point de vue. Tu me tentes, il s'agirait juste de différencier, dans les paragraphes narratifs, ceux qui sont à la première personne, et les deux autres. Mais comme tu veux aussi que je les différencie des dialogues, que proposes-tu ? un code couleur ?  ;)

Puis,
Citer
des milliers d'indices dans ton texte balisent le chemin? Tout ton texte est fait pour que le lecteur comprenne que les passages en "JE" sont des rêves : " qui l'a réveillé. Il a ouvert les yeux", "— Mal dormi..., "— J'ai pas dormi."
Bah tu le dis toi-même, tout est déjà tellement clair... Serait-ce autant que cela molester le lecteur que d'en rester là et qu'il devine tout seul le très peu qu'il y a à deviner ?
Citer
tout ton texte le dit.
justement, pourquoi faire plus, dis-moi ?  :-\

En lisant la suite de ton commentaire, je n'ai surtout qu'une seule envie, c'est de n'y rien toucher vu l'effet profond qu'il semble t'avoir fait.

Il existe un roman de Stephen King il me semble, qui est entièrement un recueil de documents divers. Genre post-it, articles, lettres, journal intime, sms, compte-rendus, témoignages, etc . On dirait qu'ils ont été collectés et collés dans un cahier, tels qu'ils se présentent au fil de la lecture. Le sentiment que j'en avais eu avait été que je tournais autour de l'histoire comme on se déplace autour d'une sculpture dans un musée, pour la voir sous tous le angles, sous différents effets de lumière. Par dessus, par dessous... de plus loin.
Mon texte est très bref et mon procédé est embryonnaire en comparaison. J'ai essayé cependant de raconter une histoire de trois manières différentes... voire plus. C'est peut-être de là que viens ta sensation d'identification.
Eh puis peut-être qu'il ne vaut mieux pas fouiller plus profond...  :)
Mieux vaut que les ficelles restent invisibles...  8)

Pour les reste de tes remarques de détails, je t'en remercie, et en ai tenu compte. Je maintiens néanmoins les "..." Parce que lorsque l'on pleure devant un docteur, eh bien rien ne sort du tout... je t'assure. De plus, on risquerait si je suivait ton idée, de croire que le docteur interrompt Franck plusieurs fois. Mais je suis quand même d'accord avec toi, ce n'est pas trop concluant...

Dans l'ensemble et pour conclure, je te remercie vraiment non seulement d'avoir investit la carapace chitineuse de notre bleu lépidoptère, mais surtout de l'avoir exprimé et d'avoir cherché de manière si intéressante à comprendre ton ressenti à la lecture du texte.
Merci aussi beaucoup pour tous les compliments qui émaillent ton commentaire.
« Modifié: 25 Juin 2017 à 12:25:51 par gage »
"Tous ceux qui survenaient et n'étaient pas moi-même
Amenaient un à un les morceaux de moi-même". Apollinaire

 


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