La légende familiale - correction
Merci à Nexwall!

Et ben, quand madame Cressens, ma maîtresse de première a dit qu’elle était triste que plus personne ne soit là pour raconter la guerre de 14, j’ai dit : « moi, je connais une dame assez vieille, c’est ma grand-mère. » Alors, madame Cressens elle a dit : « Il faut l’inviter. » Alors, après, j’ai demandé à Maman d’inviter Malia (on a essayé de me faire dire Mamy Julia quand j’étais petite, mais il n’y a jamais eu moyen) dans ma classe pour parler de la guerre. Mais Malia avait peur que les élèves ne fassent trop de bruit, ça lui monte à la tête, le chambard. Pourtant, elle est sourde... Je comprends pas...
Alors, Maman a proposé qu’on aille chez elle pour l’interviewer avec caméra et tout le bazar, c’était trop génial.
Et puis Malia a raconté : au début de la guerre elle avait 6 ans comme moi. Et pendant la guerre, elle faisait des trucs rigolos. Normalement en hiver, pour pouvoir patiner sur l’étang, elle devait demander la permission et mettre des chaussures à semelles de bois, mais comme pendant la guerre elle mettait tout le temps des semelles de bois, hé ben, elle n’avait plus besoin de demander de permission…
Et aussi, elle mettait un grand cache-poussière qui la cachait toute et puis elle allait à la provende.
Elle m’a expliqué la provende, c’est quand le champ est récolté et toi tu vas ramasser ce que le fermier et les machines ont laissé. Elle m’a aussi expliqué le cache-poussière, c’est un tablier spécial avec des manches.
Et puis, elle se faisait gronder aussi, parfois. Une fois, il y avait des soldats qui campaient dans sa cour qui lui avaient donné une bague, alors elle leur avait chanté « la Madelon » pour leur dire merci, mais elle s’est fait gronder parce que les soldats, c’étaient des allemands et qu’elle ne pouvait pas chanter pour nos ennemis. Pour pas qu’on lui confisque sa bague, elle l’avait cachée dans une pelote de laine de sa grand-mère Après, elle avait oublié quelle pelote c’était et elle n’a jamais retrouvé sa bague. Peut-être que sa grand-mère l’avait vraiment confisquée finalement.
Une autre fois, elle était rentrée de l’école et elle avait trouvé son goûter sur la table : un vieux morceau de pain tout sec. Elle était tellement fâchée qu’elle a tapé le morceau de pain sur la table mais il a rebondi dans une fenêtre qui s’est cassée. Elle a bien essayé de boucher le trou avec l’oreiller de Daniel, le saisonnier, mais ses parents ont bien compris et son papa l’a battue avec le tuyau d’eau de de pluie, c’était la punition à ce temps-là.
Je l’aime bien Malia, elle fait des trucs marrants. Quand on va chez elle, on peut aller jouer dans sa chambre avec les trucs dans sa table de nuit. Il y a une photo d’elle en pantalon et bottes en caoutchouc, elle tient une pioche à deux mains, dressée au-dessus de sa tête devant le poulailler. On lui a demandé pourquoi Grand-Michel (qu’on n’a pas connu) avait pris cette photo, alors elle nous a expliqué qu’il y avait une chatte qui venait chaque fois faire ses petits à côté des poules et que ce n’est pas bon pour les œufs. Alors, elle a versé une grosse louche d’eau de Javel à l’entrée et puis elle a attendu, pioche levée, que les chatons sortent à cause de l’odeur de Javel. C’est à ce moment-là que Grand-Michel a pris la photo.
Ce que j’adore c’est quand Malia raconte les cochons pendant la guerre 40. Il paraît qu’en ce temps-là, il fallait acheter les cochons en cachette parce qu’on ne pouvait pas en avoir. Et un jour, Malia était allée en chercher un en vélo avec une valise. Mais au retour, le cochon caché dans la malette était malade, alors il a toussé. Un soldat qui était là l’a entendu, a ouvert la valise et... Malia s’est retrouvée en prison. Sa mère y était déjà parce que des voisins avaient entendu de drôles de bruits venant de la cave alors, ils l'avaient dénoncée. Je ne comprends pas bien ce que ça veut dire "dénoncer", je crois que c'est la même chose que "cafarder". C’était une grande résistante, Malia !
L’autre jour elle m’a montré le hachoir à viande qu’elle a gardé de quand elle faisait des saucisses, du boudin, des côtelettes et du jambon, « dans le cochon, tout est bon ». Maman m’a raconté que son plus mauvais souvenir de guerre, c’est qu’elle devait tourner sans arrêt dans le sang de cochon pour faire du boudin, elle n’aimait pas ça, Ah non, alors !
Elle est marrante Malia, elle fait plein de trucs : elle joue à la belote pour de l’argent, elle part en vacances six fois par an à la mer (et elle trempe ses pieds dans l’eau à chaque fois quand elle ne fait pas carrément la planche) et elle va encore danser et manger des meringues tous les dimanches après-midi.
Elle a même reçu une demande en mariage à ses 80 ans, m’a dit maman. Un vieux monsieur qui habitait juste plus haut que chez elle et qui portait presque le même nom qu’elle. C’est peut-être pour ça qu’il voulait la marier. Mais Malia n’a pas voulu, je crois que c’est parce qu’elle préférait être tranquille pour s’occuper de ses petits-enfants et pour nous gâter que d’avoir de nouveau un homme dans les pattes.