Lentement les rideaux rouges s’écartèrent et quelques éclairs percèrent l’obscurité. Les spectateurs purent distinguer sur la scène, deux objets imposants. Côté cour, un cube noir de trois mètres de côté, avec une face presque translucide qui laissait deviner une machinerie au repos.
Côté jardin, une sorte d’énorme bol mixeur chromé presque de la même taille. Deux hommes vêtus de noir apportèrent religieusement une grande échelle double, la positionnèrent et vérifièrent l’accès au rebord supérieur du bol.
Ce prologue terminé, un mime entra en scène, il portait des habits noirs, les lumières ne mettaient en évidence que son visage, ses gants et son gilet d’un blanc impeccable.
Il commença à se présenter par une pantomime, son nom s’afficha en bleu électrique sur le cube : Jérémie Quant. Bruits et gestes firent comprendre au public qu’il maitrisait le fonctionnement de l’énorme imprimante 3D biologique et celui du bol mixeur. Marchant la tête haute et d’un pas conquérant, il faisait savoir au public qu’il était certain de réussir l’expérience.
Il porta au pied du bol deux gros sacs en toile de jute, et trois bidons qui semblaient contenir chacun une vingtaine de litres d’un liquide verdâtre. La foule suivait ses explications muettes et il devenait évident que sacs et liquide seraient versés dans le bol mixeur. Il testa d’abord le fonctionnement du bol, lorsqu’il lança son bras droit en avant, un fort bruit de moteur retentissait, en ramenant son bras vers lui, le moteur s’arrêtait net.
Il joua avec les spectateurs, pour en faire ses complices. Il les incita à faire les deux mêmes gestes pour maîtriser le fonctionnement du fameux bol. S’ensuivirent plusieurs essais concluants, il manifesta sa satisfaction par quelques joyeux allers-retours sur le devant de la scène. Restait à tester l’imprimante. En frappant une fois dans ses mains, elle démarra, en frappant deux fois, elle s’arrêta net. Tout excité, il entraîna la foule à faire à l’unisson les mêmes gestes.
Puis, l’homme demanda un peu de silence. Après maintes hésitations et maladresses il réussit à monter sur l’échelle. Trop loin, trop près, il replaça plusieurs fois l’échelle double double avant de se faire applaudir, elle était à la bonne place. Il monta un premier sac et le versa dans le bol, quémandant les encouragements de la foule, il continua à remplir le bol. Les bruits de poudre et de liquide s’y déversant accompagnèrent son labeur.
Perplexe, il regardait alternativement le bol mixeur et l’imprimante, la foule comprit qu’il manquait quelque chose. Il tournait en rond, désespéré quand les deux acolytes lui apportèrent un long tuyau rose annelé Avec l’aide de l’assistance et après quelques clowneries, il réussit à installer le tuyau qui relia le bol mixeur à l’imprimante géante, il fut enfin satisfait.
Bras lancé, bras en arrière, un essai de quelques secondes ; la sono et le jeu de lumières laissèrent à penser que la mixture passerait facilement d’un appareil à l’autre.
Il devint sérieux, affairé, il pianota sur des taches colorées sensées être un clavier de commande, l’imprimante s’illumina. Sur un claquement de mains, elle démarra, bruyamment, vite arrêtée avec l’aide du public par un double claquement de mains.
Cette tentative faite, il incita le public à lui demander de faire passer le contenu du bol vers l’imprimante. Les deux machines se mirent en marche et on pouvait voir une sorte de pâte liquide passer dans le tuyau, vite avalée par l’imprimante. Tous étaient impatients de voir le résultat, la face avant afficha un nom « Jérémie BioPone », et s’ouvrit.
En sortit, comment dire, une sorte d’homme, difforme, grotesque, cassé en deux, habillé presque comme le mime et apparemment sourd à ce que disait l’acteur. Montrant à force de grimaces sa déception, Jérémie Quant le poursuivit, l’attrapa, l’assomma à moitié et le mit sur son épaule.
Il attendit les encouragements du public pour le monter à l’échelle. BioPone semblait accepter son sort, il était presque inerte, ne criait pas. Un dernier encouragement, un dernier effort et il le fit tomber dans le gros bol mixeur.
Avec l’aide du public, le bol le broya et le tuyau le déversa dans l’imprimante, la face avant s’ouvrit et en sort « Jérémie BioPtwo ». Celui-ci était mieux réussi, il pouvait articuler quelques mots à peine compressibles, se tenir presque droit… Jérémie Quant encore mécontent du résultat prit les spectateurs à témoin : essai non concluant, à remixer.
Le troisième essai atteint la perfection, en sortit le jumeau parfait de l’acteur, il fanfaronna, se présenta : « BioPter », ils se disputèrent, se poursuivant, tournoyant sur la scène, les spectateurs ne pouvaient plus les distinguer l’un de l’autre.
Drame. L’un des deux empoigna l’autre, l’assomma, le monta à l’échelle et demanda aux spectateurs de faire le geste fatidique, ils obtempèrent. La machine démarra dans des bruits de succion et des éclairs rouges illuminèrent le haut plafond. Il fut broyé. Le survivant à grands gestes débrancha tout, les machines expirèrent dans des sons affreux.
Il allait et venait maintenant seul sur le devant de la scène, content de lui. Il leur fit comprendre qu’il voulait être unique, sans double imprimé. Il dit aux spectateurs qu’ils avaient grandement contribué à tout ce qui était advenu sur scène.
Un léger malaise flottait dans la salle, des personnes bien intentionnées décidèrent de rire et d’applaudir, tous s’y associèrent, soulagés.
La jeune Amandine, recroquevillée sur elle-même semblait terrorisée, son père lui dit « c’est juste un spectacle », elle lui répondit « on n’a pas vu la même chose. »