Le Monde de L'Écriture – Forum d'entraide littéraire

22 octobre 2026 à 21:54:32
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Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Textes courts (Modérateur: Claudius) » défets

Auteur Sujet: défets  (Lu 1062 fois)

Hors ligne pehache

  • Grand Encrier Cosmique
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défets
« le: 18 avril 2017 à 21:09:48 »
Le navire affalé à la côte, à celle-ci drossé par des courants puissants et hauturiers, le capitaine jeta un rafiau à la mer et nous y fit embarquer. Peu après, le canot atteignit le rivage et nous y déposa.
Bientôt, les grandes voiles s'éloignèrent, mouchoirs blancs agités par le vent devenant albatros, se resserrant en mouette, en éclats mousseux d'écume, en mirage, rétrécissant encore... souvenir... oubli... néant.
Nous étions seuls. Quoique hâlés, déjà, par le soleil durant cette pénible traversée, la violence d'icelui nous contraignit à chercher refuge sous l'ombrage des palmiers qui, par grâce divine, bordaient la plage, la frangeant comme d'une rangée de cils. Leurs fruits, comme de grosses larmes, roulaient sans cesse de la mer au sable, luttant, me sembla-t-il, pour échapper aux luisants crocs de squale de l'océan.
Une semaine s'écoula ainsi dans la monotonie de l'attente et du guet. Ces noix de palmier qui, les premiers jours, avaient agrémenté notre ordinaire en constituaient dorénavant la peu substantifique moelle. Que d'heures mornes passées à les décortiquer ! Les désordres qui en résultèrent pour notre tripaillerie meublèrent notre ennui...
Nulle voile ne pointait à l'horizon. L'inquiétude et la soif nous nouaient la gorge : l'Emissaire nous ferait-il faux bond ?

Nous sucions nos derniers morillons, bien aigrelets de goût, je l'avoue, et le désolant spectacle de leur peau flapie de fesse de sac de nuit, hier encore luisante, tendue par des chairs pulpeuses et élastiques, maintenant flasques et filandreuses, ravivait en moi les braises de démoniaques Phénix, braises qu'en l'absence de source je ne savais éteindre. Mes compagnons, quant à eux, lorgnaient sur mon serviteur comme un Maure sur son giton.
Ai-je dit que nous étions quatre ? Cardissu, docte barbu ne pipant mot mais tirant sempiternellement sur sa bouffarde, un florentin au patronyme impraticable que nous nommions le fischart, moi-même et mon petit valet de pied que le transalpin baptisa, en vertu de son teint bruni, du sobriquet de Morillon, prétendant qu'il s'agissait là du nom d'un mignon petit canard tout noir.
L'imagination échauffée l'emportant peu à peu sur le respect de notre mandataire, nous nous interrogions sur les causes, formelles, matérielles, efficientes et finales, d'un tel et énigmatique secret.
Nous nous résolûmes à violer les serrures de la malle. Force nous fut de reconnaitre la coïncidence entre contenu supposé et réel : des défets (un seul, en fait, répété à l’envi : une page, numérotée "731" en chiffres arabes, à propos de laquelle nous nous mîmes pourtant martel en tête) défets, disais-je, qui ne nous parurent pas de nature à justifier qu'on les drapât dans un semblable mystère. L'absence d'étrangeté nous sembla plus étrange encore que l'étrangeté même, amenant la tension à ses limites extrêmes et nous contraignant, afin de la résorber dans l'intérêt de tous, d'user platoniquement et à tour de rôle de mon petit domestique.
Un vocable, toutefois, échappait à notre compréhension, le mot "lycon". Cardissu prétendait, sans pour autant nous convaincre qu'il fallait l'entendre comme une contraction fautive du désuet : "Li cons", "le conte"... Quant à moi j'y voyais, tout aussi fautive du reste, une autre contraction, celle du terme savant et hellénique : "lycanthrope".
A vrai dire, nos deux traductions s'avèrent également insignifiante eu égard au sujet traité... Et puis, surtout, la chaleur et la faim ont eu raison de notre dignité chrétienne et de notre raison. Nous nous adonnons à la veulerie et au stupre le plus éhonté, compte tenu des maigres forces dont nous disposons encore.
Nous grignotons des racines, des herbes, des algues, quelques trop rares champignons, des noix de palmier encore et encore et nous nous déchirons les doigts sur de minuscules et saumâtres moules verdâtres, tandis que des hordes de moustiques, chaque jour plus nombreuses, nous pompent le sang et nous infectent la bile.
L'express ne viendra plus ; nous l'avons tous compris. Il se pourrait même que notre débarquement ici n'ait eu d'autre fin que la définitive et malicieuse mise à l'écart des défets.
Le Morillon est mort hier. Le fischart en est si fort affecté que, lui qui avait jusqu'ici résisté vaillamment à la désespérance, ne mérite plus désormais son surnom.
Cardissu semble avoir été gagné par le haut-mal, à moins que, comme je le subodore, il n'ait abusé de ces petits champignons qui... enfin, peu me chaut désormais de connaître les causes de ses actes ! Toujours est-il que son faciès subit d'ignobles métamorphoses : tout le visage semble attiré par la lippe, maintenant proéminente : le nez se recourbe vers elle comme pour l'étreindre, le regard, torve, la cherche, le front s'en trouve rejeté grotesquement en arrière tandis que les oreilles s'écartent du crâne comme pour mieux observer cette lèvre gonflée et turgescente... Cette nuit, entre deux crises de lipothymie, le malheureux a couru des heures durant le long du rivage en psalmodiant : "tchitchitchituuuuut !" ou quelque chose d'approchant, de l'hébreu probablement, entrecoupant parfois son délire de : "je la vois ! je la vois ! " et hurlant mon nom, "Ferret !" comme un loup aux abois.
Je ne puis poursuivre. La fièvre me prend à mon tour. Des nuages de moustiques tournent autour de moi comme les juifs sanguinaires autour de la Sainte Croix.
Cardissu a égorgé le fischart. Seigneur, puissent ces souffrances absoudre nos pêchés.
J'ai brûlé les défets. Adieu, ma vie. Je m'en vais.
« Modifié: 19 avril 2017 à 21:59:48 par pehache »

Hors ligne Rémi

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Re : défets
« Réponse #1 le: 18 avril 2017 à 21:54:25 »
Salut pehache :)

Citer
L'inquiétude et la soif nous nouaient la gorge: l'Emissaire nous ferait-il faux-bond?
problème d'espaces

Citer
L'imagination échauffée l'emportant peu à peu sur le respect de notre mandataire, nous nous interrogions sur les causes, formelles, matérielles, efficientes et finales, d'un tel et énigmatique secret.
tu parles d'un secret comme si l'on savait qu'il y en a un.
Et je ne comprend pas "efficientes" ici

Citer
le mot "lycon". .Cardissu prétendait, sans pour autant nous convaincre qu'il fallait l'entendre comme une contraction fautive du désuet:"Li cons", "le conte"... Quant à moi j'y voyais, tout aussi fautive du reste, une autre contraction, celle du terme savant et hellénique :"lycanthrope".
quelques epaces manquent ici (et deux points après "lycon")

Citer
A vrai dire, nos deux traductions s'avèrent également insignifiante eu égard au sujet traité...
pourquoi le présent ici ?

Citer
Nous grignotons des racines, des herbes, des algues, quelques trop rares champignons, des noix de palmier encore et encore et nous nous déchirions
ici tu repasses par le passé simple... je capte pas, c'est exprès ?

Citer
"je la vois! je la vois ! "
espace manquante avant le "!"


Et bien ! C'est drôlement intense, j'ai ressenti la moiteur et la folie monter au fil des mots. J'aime beaucoup les longues phrases du début, leur rythme et le vocabulaire précieux que tu utilises.

Merci pour la lecture,

Rémi

Le paysage de mes jours semble se composer, comme les régions de montagne, de matériaux divers entassés pêle-mêle. J'y rencontre ma nature, déjà composite, formée en parties égales d'instinct et de culture. Çà et là, affleurent les granits de l'inévitable ; partout les éboulements du hasard. M.Your.

Hors ligne Cram

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Re : défets
« Réponse #2 le: 19 avril 2017 à 01:01:49 »
Bonjour,

(ma première critique! Ca s'arrose! Un lait de coco pour tout le monde!)

Texte qui m’a très agréablement surpris. Je ne m’attendais du tout à cette faim fin !

Je trouve la présentation des personnages après coup, savoureuse, avec des noms très bien choisis.

Par contre, j’aimerais que tu m’expliques comment on use platoniquement d’une personne ? On s’assoit en face d’elle et on la regarde pendant trois heures ?  :coeur:

"Enigmatique secret" me semble redondant.

"insignifiante" avec un « s »

"déchirions" sans le second « i »

"des hordes de moustiques, chaque jour plus nombreuses" : J’aurais pour ma part mis « nombreux » mais c’est peut-être correct aussi au féminin. Sont-ce les hordes ou les moustiques ?

Bravo pour cette histoire qui regorge d'humour, en grande partie par le vocabulaire et le ton employés, et ce malgré une situation désespérée. Je suis d'accord avec Rémi, la montée de la folie est bien amenée.

Je pense que j'aurais employé le présent à partir de la troisième phrase "nous sommes seuls..." Pour me rapprocher d'un récit en direct, d'un carnet de bord écrit au jour le jour. Et peut-être un peu de cannibalisme, pour accentuer encore la folie?  >:D

En tout cas, bravo!

Cram


Hors ligne pehache

  • Grand Encrier Cosmique
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Re : défets
« Réponse #3 le: 19 avril 2017 à 09:30:17 »
Merci de votre passage et des remarques et corrections.
"cause efficiente", cf. la philosophie d'Aristote.
Désolé, vous n'êtes pas autorisé à afficher le contenu du spoiler.

Oui, je parle d'un secret comme si etc. Mais c'est délibéré, quitte à déstabiliser le lecteur.
J'ai corrigé ces satanées espaces... (Je ne vois pas la nécessité de deux points avant"lycon". (?) )

Le "grignotIons" est effectivement une horrible erreur !

Hors ligne Rémi

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Re : Re : défets
« Réponse #4 le: 19 avril 2017 à 21:42:07 »
Merci de votre passage et des remarques et corrections.
"cause efficiente", cf. la philosophie d'Aristote.
Désolé, vous n'êtes pas autorisé à afficher le contenu du spoiler.

Oui, je parle d'un secret comme si etc. Mais c'est délibéré, quitte à déstabiliser le lecteur.
J'ai corrigé ces satanées espaces... (Je ne vois pas la nécessité de deux points avant"lycon". (?) )

Le "grignotIons" est effectivement une horrible erreur !
Merci pour le lien, j'avais pas fait le rapprochement.
Les deux points étaient présents sous la forme " . . ", tu as corrigé, c'est ok.

A+
Rémi
Le paysage de mes jours semble se composer, comme les régions de montagne, de matériaux divers entassés pêle-mêle. J'y rencontre ma nature, déjà composite, formée en parties égales d'instinct et de culture. Çà et là, affleurent les granits de l'inévitable ; partout les éboulements du hasard. M.Your.

Hors ligne pehache

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Re : défets
« Réponse #5 le: 22 avril 2017 à 08:46:05 »
J'imaginais plus de vie dans la partie nouvelle !
Deux commentateurs (de qualité, certes), mais quand même.
Le forum serait-il moribond ?
« Modifié: 22 avril 2017 à 11:01:54 par pehache »

Hors ligne gage

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Re : défets
« Réponse #6 le: 22 avril 2017 à 10:31:58 »
Cher Pehache, tu as déjà eu deux commentateurs, trois interventions, c'est plus que ce que gagnent nombre de textes ici. Quels qu'en soient les auteurs, d'ailleurs, ni la horde d'admirateurs inconditionnels que certains leur prêtent parfois.

J'ai une question sur le sens de morillon dans cette phrase
Citer
Nous sucions nos derniers morillons
sans doute pas celui que tu lui donnes plus loin, parce que ce serait légèrement grivois. Bien que rafraîchissant.
Tu parles de raisin sans doute, vu la fin de ta phrase ?
"Tous ceux qui survenaient et n'étaient pas moi-même
Amenaient un à un les morceaux de moi-même". Apollinaire

 


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