Voilà un texte que j'ai écris il y a peu de temps, bonne lecture!
Il m'arrive parfois d'observer le monde qui m'entoure : de fixer les gens qui marchent dans des rues sans fin, de sentir cet air pollué qui m'asphyxie chaque jour de plus en plus et alors de me rendre compte que l'humanité est en train de tomber. Ce genre de chute infini qui ne s'arrêtera jamais. Alors parfois, je me rends compte que ce même monde n'évolue pas, stagne et que les gens restent dans leurs bulles pour se protéger de ce changement dont ils ont tellement peur... Un peu comme si nous étions tous enfermés dans une cage en sécurité, préférant éviter les risques. Et je réalise aussi que l'issue de notre vie est déjà prévue bien avant notre naissance, que le parcours restera le même peut importe nos choix...
Je m'appelle Kayla, j'ai 15 ans, seulement une ombre parmi tant d'autres, une vie monotone, régulière et ennuyante. Tous mes jours se ressemblent, tristes et morbides, se répétant éternellement...
J'habite avec ma mère et mon frère Talib, dans un HLM triste et gris de la banlieue de Bordeaux. Ma vie est si simple que je pourrais vous la décrire en quelques mots : s'occuper de mon frère, aider ma mère, aller en cour, sortir avec mes amis. Voilà, c'est tout, rien de diffèrent. Mais peut-être trouverais-je quelque chose de spécial en moi à raconter, ce qu'il fait que ma vie est la mienne, mon histoire et non celle d'une autre.
Alors, je vais faire un effort et essayer :
Pour commencer, je pourrais vous dire que mon père nous a quittés pour une raison inconnue ou que l'on n'a jamais voulus m'expliquer. J'avais seulement huit ans et Talib venait à peine de naître. J'étais encore innocente et je rêvais de robes roses, de princes charmants et de bonheur inexistants, tous ces mythes, cette illusion qui te berce dans ton enfance. Puis un jour tout s'est envolé...
Depuis on s'en tire comme on le peut, maman travaille dure comme femme de ménage dans une école tard le soir, tôt le matin. Moi, je m'occupe de Talib, l'emmène à l'école, prépare à manger. J'espère lui donner le peu de joie que je peux lui offrir, lui dire qu'il sera heureux. Mais je réalise vite que je lui mens et que je ne vaux pas mieux que tous ces gens que je critique tant.
Maman dit que j'ai de la chance, que je ne finirai pas comme elle, que si j'ai mon bac, je pourrai aller plus loin : faire des études, avoir un bon métier, fonder une famille, élever des enfants et respecter ce rôle de femme que l'on attend de moi. Il est vrai que mes notes sont excellentes, que je me sens à l'aise au lycée, que certain cours m'intéressent. Après tout, j'ai mon brevet mention très bien, ma seconde se passe bien. Pourtant, je sais que c'est faux, la vie ne fonctionne pas ainsi et puis :
Je suis une femme : les gens sont sexistes
Je suis noire : le monde est raciste
Je suis lesbienne : la vie est homophobe
Et rien ne pourra avancer tant que les hommes n'accepteront pas leurs différences. Je sais aussi que je ne pourrais rester muette à faire ce que l'on attend de moi et devenir une pièce de plus indispensable pour cette machine qui fait fonctionner ce système pourris.
Alors, je bosse, je fais mes devoirs, je révise, j'avance sans savoir vraiment pourquoi. Peut-être juste pour voir briller cette lueur d'espoir dans les yeux de maman quand j'arrive à la maison un 18 entre les mains. Ou alors peut être pour ce sentiment de me coucher chaque soir un peu moins bête que le jour précédent... D'apprendre sans se soucier du diplôme qui va derrière, juste pour moi.
Heureusement, il y a des personnes qui me permettent de respirer et d'avancer chaque jour dans ma douleur, qui m'accompagne dans ma dépression.
La première que je devrais mentionner est Meï. Ma meilleure amie, ma sœur, je la connais depuis toujours. C'est avec elle que j'ai fait mes premières conneries, bus mes premières bières, mes premières soirées, fumer mes premières cigarettes... Elle est grande, fière, orgueilleuse, vantarde pourtant, je l'aime plus que tout au monde. C'est une personne de confiance, à qui je peux tout dire, elle est unique et me connaît par cœur.
Meï a 16 ans, elle fait un CAP petite enfance parce qu'on l'a placé là, que c'est là où on lui a dit d'aller et elle obéit sans se poser de questions parce qu'elle sait très bien que tout ce qu'il l'attend, c'est une vie de misère. Mais elle tient bon : elle s'accroche et elle avance.
Ensuite, je voudrais parler de Michael, je l'ai rencontré il y a deux ans, au collège. C'est un peu le cliché du mec geek, intello avec ses lunettes, toujours à la pointe des nouvelles technologies. Il est super fort en math et en science, adore les jeux vidéo, lit de la SF, va voir les nouveaux Star Wars au cinéma. C'est aussi le genre de type qui rigole un peu tout le temps et qui sort des blagues vraiment nulles, mais auxquelles tout le monde rigole. Il peut être un peu coincé et hésitant quand on parle de faire une connerie, mais peu importe, je l'adore.
Il y a aussi Jules que l'on a rencontré cette année Michael et moi. Il a 15 ans, est en 2nd 1 avec moi. Il arrive tout le temps en retard, à la récrée fume des trucs un peu suspects, c'est le premier à finir bourré en soirée et passe son mercredi après midi en colle. On peut dire que c'est un punk, vu le nombre de piercings qu'il porte et les docs martens noirs qu'il a certainement piqué je ne sais où. Il est toujours là quand il y a une manif, une nuit debout ou autres contestations contre l'autorité. Tu vois ce genre d'actions qui te font penser que la vie va avancer, que nous, les jeunes, on peut faire changer les choses.
Voilà, c'est la courte liste de ceux que j'aime, qui me permettent de sourire et de m'éclater. Ensembles, on va au cinéma voir les dernières comédies américaines à gros budget, on fait des fêtes géniales, on va voir des concerts, ou on s'assoit juste sur des bancs de Bordeaux et on rit comme des fous.
Parfois dans ces moments-là, j'oublie tout et me sens bien. Je me dis que la vie n'est pas si terrible, que l'on peut être heureux même en étant noire. Et puis soudainement la vérité te rattrape et je réalise que tout cela n'est que mensonges, que je suis destinée à rester dans l'ombre et alors aucune drogue n'est assez puissante pour m'apaiser...
Les seules fois où je me sens vraiment comprise, c'est quand : allongée dans mon lit, les écouteurs dans les oreilles écoutant les paroles de MAP, Fauve, Hk et les saltimbanques, Dub Inc... Eux expriment tout ce qui te brûle à la gorge, tout ce que tu te retiens de hurler depuis des années, ce que tu ressens au plus profond de toi. Je pique aussi des CD de Punk à Jules. J'aime bien me sentir comme une rebelle des années 80 en chantant les Ramones, les Clash ou les Dead Kennedys. J'aimerais pouvoir faire de même et dénoncer en hurlant toutes les injustices de cette planète. Mais je n'en ai pas le courage, enfin pas encore... Alors, en attendant, j'écris.