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Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Textes courts (Modérateur: Claudius) » Regarde le Bel Oiseau

Auteur Sujet: Regarde le Bel Oiseau  (Lu 761 fois)

Hors ligne Isso80

  • Tabellion
  • Messages: 24
Regarde le Bel Oiseau
« le: 29 Mars 2017 à 13:11:53 »
Une autre nouvelle frou-frou...
Regarde le bel oiseau

Les yeux en larmes et le nez dégoulinant, l’enfant court, pousse la porte entrouverte de la grande maison et s’engouffre dans les plis du tablier de sa mère. « C’est encore ce salopiaud d’Amine qui t’a embêté » et tout en effaçant les traces de larmes mêlées  de poussière sur le visage de l’enfant elle ajoute : « Jeudi prochain est la fête de la Naissance. Tu verras quand tu seras sur ce beau grand cheval blanc.  Plus personne n’osera  t’embêter. Le jour du Mouloud, mon fils deviendra un homme, un vrai ».
Les paroles de la mère projettent une foule d’images dans l’esprit de l’enfant. Ce cheval blanc, il l’avait vu pour la première fois, quand une année auparavant, son cousin Ali portant sa plus belle Jellaba   et un nouveau   Tarbouch rouge faisait le tour de la ruelle sur sa monture louée pour l’occasion. Tous les enfants du quartier étaient présents. Les petits couraient derrière le cheval, le devançaient en poussant des youyous qui finissaient en éclats de rires. Les plus grands adressaient au cavalier  des sourires  complices  mais dont il ne pouvait encore saisir toutes les nuances.
 Et comme les perles du chapelet  dans la main du prieur, le souvenir du beau cheval blanc en ramène  un autre : son cousin Ali  allongé dans le plus beau salon de la maison,  ses larmes sèches sur ses joues et   son tarbouche renversé,  remplis à ras bord de bonbons et de billets. Intrigué et un peu jaloux de la notoriété soudaine de son cousin, l’enfant était impressionné par la sollicitude des adultes envers ce dernier, par ce ton approbateur et doucereux dont ils usaient pour lui parler. Leur grand-mère avait même préparé ce jour-là  son fameux plat de pigeons aux raisins secs pour le seul plaisir d’Ali.
L’enfant pense sans arrêt à sa gloire à venir, sa mère est prise dans un tourbillon de sollicitations. Ce cheval, il le veut blanc comme l’ivoire avec une selle brodée de fil d’argent. Il se souvient de cette peinture reproduite sur son livre d’école. Un cavalier en Burnous sur un somptueux étalon. La légende mentionnait son nom mais il ne l’a jamais gardé en mémoire. C’est autre chose qui a retenu son attention d’enfant : le port fier du cavalier, le reflet brillant des fils d’argent et ce regard résigné du cheval…
La  semaine s’est  déroulée dans une agitation festive, de nombreuses pâtisseries sont préparées pour le jour de la fête, des quantités impressionnantes  de volailles et de viandes sont achetées. Le père n’a qu’un seul fils et une telle cérémonie se doit de refléter ce fait. Si les mères peuvent exprimer leur amour par une armada de caresses,  de baisers et d’intentions délicates, les pères n’ont que ces grandes occasions pour  donner la mesure de leur attachement filial.
L’enfant est réveillé plus tôt que d’habitude, c’est le jour de la fête. Sa mère sort de son grand coffre en bois  des vêtements neufs : un saroual en coton blanc et une chemise au col finement brodé. Elle  est plus avenante que d’habitude, ses caresses sont imprégnées d’une sorte de  détresse  furtive, comme en filigrane. Le père  commence déjà à recevoir les premiers convives. Les membres de la famille proche sont les premiers à venir et  aussitôt le pas de la porte franchie, ils  entament un chant à la gloire du Divin. Les voisines s’activent à côté des femmes de la maisonnée et des parfums suaves de beignets frits, de galettes au miel  inondent tout le quartier.
L’enfant  fait des va et vient constants entre le patio et la porte de la maison grande ouverte. Il épie le moindre signe qui pourrait annoncer l’arrivée du cheval blanc. Des complices parmi les enfants du quartier  se sont joint à sa quête mais sans résultat : le cheval blanc n’est encore qu’un rêve. Aussi loin que peuvent aller leurs regards, nulle trace de lui. L’enfant n’a pas le temps de prêter attention à son cousin Ali qui lui répète sans cesse de se méfier du bel oiseau.
Le père saisit doucement la main de son fils. Des youyous brisent la cacophonie de la fête et tous les regards se focalisent sur ce duo aux accents bibliques. Tel Abraham, le père traine son enfant vers le grand salon. Dans la foule en transe, l’enfant cherche sa mère des yeux ; elle pleure dans les bras d’une grand-mère qui  jette au petit-fils un regard attendri. Soudain, les chants se font plus denses et tous les invités se détournent vers la grande porte de la maison ou la sublime monture blanche pointe ses nobles sabots. L’enfant a à peine le temps de l’apercevoir avant d’être happé à l’intérieur du grand salon dont les lourdes portes en bois se referment derrière lui.
Dans l’obscurité soudaine du grand salon, l’enfant ne voit que les reflets dorés d’une tapisserie accrochée au mur : une Kaaba au noir rayonnant trône  sur une mer de dunes cuivrées. Un homme se tient au fond de la pièce, son parfum ambré trahit sa présence. Le père lui adresse un salut révérencieux et incite l’enfant à faire de même. L’homme se rapproche, saisit la main tremblante du petit garçon et le fait s’allonger sur matelas couvert d’un drap blanc immaculé. La barbe du vieillard a la même couleur de henné que les cheveux de la grand-mère. Cette pensée fait sourire l’enfant qui se retrouve soudain les mains liées par un père aux yeux rougis. Le vieillard tire d’un coin de la pièce un sceau en plastique bleu. Ce même sceau dans lequel son père glissait les entrailles des bêtes fraîchement égorgées durant la grande fête.
Un frisson glacé paralyse un instant l’enfant qui essaye vainement de se débattre. L’honorable vieillard lui tient ferment les pieds. Son père, qui lui maintient les bras plaqués contre le matelas, fixe  avec inquiétude son entrejambe dénudé. « Regarde le bel oiseau » dit le vieillard en pointant de son index vers un coin obscur du large plafond de la pièce. Une douleur lancinante traverse le corps du petit garçon  qui frémit et pousse un cri aussitôt déjoué par les consolations du père au bord de la syncope.
Les portes du salon s’ouvrent dans un fracas assourdissant et la mère accourt, un sourire béat à la bouche.  Le père soulève délicatement l’enfant et l’emmène dans la cour du patio ou l’attend une foule enthousiaste. Tous le félicitent et l’embrassent. Il ne regarde personne mais cherche désespérément le cheval blanc.
Il ne savait pas que le cavalier et la monture venaient juste de partir…
« Modifié: 30 Mars 2017 à 13:49:09 par Isso80 »

Hors ligne île aux ailes

  • Aède
  • Messages: 198
Re : Regarde le Bel Oiseau
« Réponse #1 le: 30 Mars 2017 à 13:29:05 »
Coucou !
Les coquilles pour commencer :
"Les membres de la famille "poche""
et " nul ne trace de lui"

Alors, isso80,
J'ai trouvé ce texte bien écrit, je me suis bien immergée dans cette culture qui m'est étrangère. J'ai ressenti la tension terrible de l'enfant qui monte d'un coup...
Pourtant la phrase de fin m'a troublée : je n'ai pas compris cette histoire de cheval blanc... qui est le cavalier? Pas celui qui devient un homme ce jour-là... en même temps ce ne serait pas confortable après ce qu'il vient de subir...

Hors ligne Isso80

  • Tabellion
  • Messages: 24
Re : Regarde le Bel Oiseau
« Réponse #2 le: 30 Mars 2017 à 13:59:24 »
Merci Ile aux ailes pour ta lecture attentive.
J'ai corrigé les erreurs que tu as indiquées. Il y a une tradition assez connue dans mon pays qui veut qu'aux occasions un peu spéciales (fêtes religieuses, mariages et autres) l'on fasse venir un cavalier et son cheval accompagnés d'une troupe de musiciens. Voir un cheval "danser" est un spectacle apprécié...Mais lors des circoncisions en particulier, l'on fait monter l'enfant pour un tour avant la fameuse opération...le malheur de l'enfant est qu'il a été victime d'un terrible  contre temps: le cheval et le cavalier sont arrivés trop tard et sont partis trop tôt, sans doute pour aller voir d'autres enfants car  la fête de la Naissance est  une occasion que beaucoup de parents saisissent pour circoncire leur garçons...
Je suis content que cette histoire t'ai plu. "Regarde le bel oiseau" est une phrase que tous les garçons du Maroc connaissent intimement...Les médecins l'utilisent toujours d'ailleurs.
« Modifié: 30 Mars 2017 à 14:29:39 par Isso80 »

Hors ligne Laura27

  • Tabellion
  • Messages: 30
Re : Regarde le Bel Oiseau
« Réponse #3 le: 31 Mars 2017 à 10:43:12 »
J'ai beaucoup aimé ton texte, même si je n'avais pas non plus compris la fin. Mais avec ton explication je comprends mieux! C'est un texte assez mystérieux qu'on suit des yeux de l'enfant. Et on ressent ce qu'il ressent en même  temps que lui. C'est bien écrit et... voilà! Pas grand chose d'autre à dire, à part que j'aime!  Au plaisir de te relire!
Tu as de la valeur. Tu as le droit de vivre. Tes émotions sont valides. Ton passé ne te définit pas.

 


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