Depuis le décès de sa femme, Charles n’est plus que l’ombre de lui-même, atteint de la maladie Alzheimer, son état n’a fait qu’empirer jusqu’à ne plus avoir la moindre relation sociale.
Pourtant le Colonel Charles Mesières a fait partie de l’élite de l’armée française. Au cours de sa carrière, il a participé à de nombreuses campagnes dans tous les pays en conflit avec la France ou pour venir en aide aux alliés de la France.
Tout au début, cet ancien commando de marine était présent en Algérie, en Indochine, directeur des opérations au Moyen-Orient, au Tchad et plus récemment en Afghanistan, en Irak, au Kosovo, … Ne pouvant se passer de cette activité, il avait même rempilé et continué après l’âge de la retraite, avec une dérogation. Pendant les huit dernières années de sa vie militaire, il dirigea un centre d’instruction des commandos de marine où étaient regroupés les meilleurs éléments du moment pour en faire les élites de demain.
Charles était un spécialiste du renseignement, des interventions à haut risques, des exfiltrations en milieux hostiles, … Aucune discipline de l’armée ne lui était étrangère.
Il avait une grande expérience des combats rapprochés, il maitrisait parfaitement une grande partie des arts martiaux, d’attaque et de défense. Au fil du temps il avait acquis le titre de tireur d’élite, il avait la connaissance de toutes les armes disponibles sur le marché, il était spécialiste en explosifs, en transmission, …
Mais à 58 ans, il comprit que ses performances physiques n’étaient plus au rendez-vous et il prit sa retraite. Ce fut l’occasion pour lui de gouter aux joies et aux contraintes familiales. Ses occupations passées avaient pris tout son temps et son esprit. Au niveau familial, il n’était présent que pour les grandes occasions, son mariage avec Lucienne, la naissance de ses enfants, l’enterrement de son père, de sa belle-mère. À la mort de sa mère, il était en mission "secrète" et ne fut informé de son décès que 5 jours après l’enterrement. Il était très rare qu’il passe Noël et Nouvel An en famille, parfois une fête était préservée et le plus souvent aucune des deux. Charles était tiraillé entre la passion pour son travail et le fait qu’il ne voyait pas grandir ses enfants, qu’il ne passait pas assez de temps avec sa Lucienne, qu’il ne serait jamais un grand-père digne de ce nom…
Parfois il comptait le nombre de jours qu’il avait passé avec sa femme depuis leur mariage, le résultat lui paraissait toujours aussi ridicule, pourtant Lucienne ne lui avait jamais reproché son éloignement, elle s’était consacrée complètement à l’éducation de leurs enfants et à la gestion de leur patrimoine. Quand ils se retrouvaient, ils définissaient à deux, les grandes orientations : quelles études pour les enfants, quels types de fréquentations accepter, quel appartement choisir, quelle voiture prendre pour changer l'ancienne... A partir de ces éléments, c’était Lucienne qui s’occupait de tout, les recherches, les négociations, les démarches administratives… Elle n’avait pas de répit entre l’organisation des vacances, des devoirs d’école, du ménage, des courses… Elle était également bénévole aux "restos du cœur", là elle pouvait se rendre encore plus utile, aider les autres, donner de l’amour et trouver par la même occasion un peu de réconfort. Cette activité lui permettait de se sentir moins seule quand les enfants commencèrent à voler de leurs propres ailes.
Quand ils avaient vingt-trois ans, ils se sont mariés, Charles venait juste d’être promu lieutenant et avait opté pour les commandos de marine. Jérôme, le fils ainé, est arrivé la même année, suivi deux ans après, par sa sœur Fabienne. La scolarité des enfants fut sans problème, ils eurent tous les deux leurs diplômes avec mentions et accédèrent sans difficultés à des postes de responsabilité leur permettant d’envisager l’avenir avec beaucoup de sérénité.
Jérôme a maintenant 50 ans, il est marié à Estelle depuis 25 ans et ont deux charmants garçons. Toute la famille habite une belle maison en périphérie et il est directeur d’une grosse agence bancaire en plein centre de la ville.
A 48 ans, Fabienne a eu une vie plus mouvementée et beaucoup plus traumatisante. Quand elle était encore étudiante, elle a connu un homme de dix ans son ainé, elle était très amoureuse, mais après cinq ans de vie commune, leur idylle connu une fin tragique. Alors qu’ils revenaient d’un weekend à la mer et qu’ils roulaient un peu trop vite sur l’autoroute, un pneu éclata, le véhicule vint s’encastrer dans une pile d’un pont. Le choc fut d’une extrême violence et son ami mourut sur le coup. Par chance, elle n’eut qu’une cheville foulée avec quelques égratignures. Ne pouvant pas supporter seule son chagrin et les souvenirs qui hantaient l’appartement où elle vivait avec l’homme de sa vie, Fabienne vint se réfugier chez ses parents. Ce que Fabienne ne savait pas, c’est qu’au cours de ce weekend dramatique, ils avaient fait un enfant et ce n’est que quelques semaines après les funérailles que Fabienne se rendit compte de son état. Cette dualité entre la perte de l’être aimé et la naissance de cet enfant perturba encore plus la pauvre Fabienne. Engluée dans ses sentiments, elle s’accrocha à sa mère et se l’accapara jusqu’à la naissance d’Amélie. Comme d’habitude, à cette époque, Charles était trop loin pour aider ses proches, mais il avait imposé à sa hiérarchie qu’une permission lui serait accordée quels que soient les conflits et les engagements, quand serait venue l’heure de la naissance de SA petite fille Amélie. Ce jour-là, il jurat qu’il protégerait sa famille avec toute l’énergie qu’il lui serait possible de mettre en œuvre.
A la retraite, il rejoignit ses trois femmes dans le grand appartement que Lucienne avait acheté il y a plus de trente ans. Cinq ans s’écoulèrent avant que Lucienne ne les quitte, terrassée par un cancer. Charles, déjà affaibli par la maladie qui venait d’apparaitre, n’eut pas la capacité de faire face à ce deuil et il s’enfonçât tous les jours un peu plus dans ce néant. En dix ans, la maladie fit son œuvre et Charles perdit toute autonomie, passait les jours entiers le regard fixe, sans expression, peu de chose le détournait de cette inexistence, il devint vite grabataire et cette situation obligeât Fabienne de le placer, il y a deux ans, dans un établissement spécialisé, car malgré de nombreuses tentatives avec des "aides à la personne", la vie dans l’appartement devenait impossible.
Tous les weekends, Fabienne ou Amélie vont chercher le vieil homme pour essayer de lui donner un peu de bonheur, ainsi, il passe un peu de temps en famille dans son appartement, avec elles.
Malgré son état, Charles a conservé intact son beau gabarit, une tenue impeccable, toujours très droit, il faut dire qu'il s’était entretenu physiquement jusqu’à ce que la maladie ne le cloue dans une inactivité permanente.
Les médecins disent qu’il est possible qu’il retrouve quelques fois un peu de lucidité de façon très épisodique et fugace. Un événement important, un choc émotionnel, mais peut-on parler d’émotion dans son cas. Que son état physique n’est pas un problème, qu’il est toujours aussi tonique, mais son cerveau ne commande plus rien, sa marche n’est qu’instinctive et non contrôlée.
Parfois il reste quelques minutes avec son verre à hauteur des lèvres, sans boire, ou sa fourchette en l’air avec la nourriture dessus en direction de sa bouche en parfaite immobilité.
Quand Amélie arrive, il amorce un début de sourire, parfois il dit "Ho ! Amélie !" Puis il replonge dans son monde, tout redevient sans vie.
Amélie ne manque jamais l’arrivée de son grand-père, elle est toujours présente et s’occupe de lui avec amour, elle est en admiration devant cet homme en raison de son passé, de sa prestance, de ses qualités et aussi de sa noblesse de cœur. Mais que connait-elle réellement de lui, de ce passé ? Elle ne sait que très peu de choses, seulement ce qu'il lui a raconté, que des évènements mineurs sans trop d’importance stratégique. Elle ne connait certainement rien des actes que ce militaire chevronné et surentrainé effectuait. Au début de sa carrière, il fit beaucoup de missions dont personne de son entourage n’avait la teneur ni la destination, même pas sa femme. Elle l’avait quelques fois au téléphone par l’intermédiaire du central des opérations en France quand la situation le permettait.
Amélie se souvient de la cérémonie qui avait été faite par l’armée pour le départ de Charles. Là, il avait été promu chevalier la légion d’honneur par le président de la république, avait reçu une importante médaille militaire… une parmi tant d’autres.
Elle assistait à une cérémonie nationale spécialement organisée pour son grand-père et pour lui seul. Elle était sous le charme. Ne respectant pas le protocole, il était venu la chercher dans les rangs des invités, l’avait prise par la main. Elle n'avait que six ans et elle avait le grand privilège d'assister de près, à tous les hommages, les accolades. Elle se souvient qu’il lui serrait la main très fort comme s’il lui demandait de le soutenir, mais c’était si intense que rien ne l’aurait séparé de celui qu’elle regardait avec tant d'admiration.
Parfois, il se laissait aller à raconter quelques anecdotes de sa vie en mission, ses rapports avec ses camarades, ses supérieurs ou ses subalternes, ses émerveillements dans des pays presque inconnus qu’il traversait, il ne parlait jamais des actions qu’il faisait, ni des échanges qu’il avait avec les populations rencontrées, ni de morts, ni de souffrance…
Quand Amélie était petite, il faisait "la bagarre" avec elle, "je vais t’initier au combat pour rire" lui disait-il et lui apprenait quelques mouvements simples de défense. La petite éclatait de rire à chaque fois qu’elle arrivait à donner un coup à son grand-père. Cette situation ne déplaisait pas à Charles, lui qui était habitué à de grands gaillards durs comme des rocks… Ce contact avec ce petit être si fragile lui rappelait les vraies valeurs de la vie.
Comme tous les weekends, Charles et Amélie sortirent dans ce quartier qu’ils connaissent si bien et firent leur petit tour pour prendre du pain et quelques gâteaux à la boulangerie du centre commercial de la rue d’à côté.
C’était un beau dimanche de décembre, l’air était un peu frais, mais le soleil réchauffait les murs et les trottoirs. "N’oublie pas de bien couvrir papa… par ce temps il pourrait attraper du mal" lança Fabienne du fond de la cuisine.
Ils prirent l’ascenseur et se retrouvèrent dans la rue presque déserte.
Lentement Charles et Amélie arrivèrent dans le centre commercial. Lui trottinait avec sa canne, elle le soutenait de l’autre côté et le guidait. On avait l'impression qu’il pourrait aller au bout du monde avec sa petite fille. Malgré la maladie, on sentait qu'il y avait une grande confiance mutuelle entre ces deux êtres. Il aimait prendre l’ascenseur et Amélie le savait. Elle s’offrait un grand plaisir en se retrouvant seule avec lui dans ce petit espace, elle se serrait contre lui et on ne savait plus qui protégeait l’autre.
Ce jour-là, en raison des fêtes proches, le centre commercial était très fréquenté.
Tout doucement, ils firent le tour de la galerie marchande au 1er étage pour prendre l’ascenseur opposé et redescendre récupérer le pain et les gâteaux à la boulangerie qui se trouve à l’entrée. Charles regarda en bas et sembla s’intéresser à l’activité intense du rez-de-chaussée. L’ascenseur arriva, la porte s’ouvrit et au moment où la porte se referma, des cris se firent entendre, une explosion retentit. Sans trop se soucier de cette agitation, Amélie pensa qu’il s’agissait de pétards, elle appuya sur le bouton RDC.
Contrairement à l’autre ascenseur, celui-ci n’était pas vitré et rien ne filtrait de l’extérieur pendant la descente.
La porte s’ouvrit et ils se trouvèrent face à face avec une femme en treillis de l’armée, les cheveux frisés, qui tenait un revolver et un pistolet mitrailleur. Deux hommes cagoulés la suivaient et semblaient encore plus lourdement armés, grenades à la ceinture, pistolets mitrailleur et fusil d’assaut sur le dos. Les trois assaillants portaient des gilets pare-balles, les deux hommes étaient habillés de noir.
La fille fit signe à Amélie de sortir et trouva que Charles était trop lent, entra dans l’ascenseur et poussa le vieil homme. Ils furent conduits vers le fond du centre commercial dans un endroit sans issue.
Lentement Charles suivit sa petite fille et s’arrêta le long de l’escalator pour se reposer un peu.
Les deux hommes cagoulés tiraient des rafales dans le plafond pour faire reculer les clients et les marchands de la galerie, ils obligeaient toutes les personnes qui étaient dans les magasins à venir rejoindre la foule qui s’entassait au fond.
La femme tenait les gens en respect du côté gauche de l’escalator et les deux hommes effectuaient un mouvement tournant en ratissant la galerie, de l’autre côté pour regrouper tout le monde sous l’escalator en tirant régulièrement quelques balles pour intimider la foule.
Amélie se mit devant son grand-père, elle était terrorisée.
La femme hurla et tira dans le plafond pour déstabiliser encore plus l’assemblée et accentuer la peur de cette foule sans défense.
Charles resta le dos collé contre le mur de l’escalator et son expression n’avait pas changé, pas de peur, pas d’étonnement, la situation lui était indifférente.
Amélie et Charles se trouvèrent à la hauteur de la femme qui ne semblait pas satisfaite de cette situation et dit "Vous les deux, reculez, allez avec les autres ! Vite ! Vite" Mais Charles n’était pas décidé à bouger, malgré les demandes d’Amélie. "Vient Papy, vient, fait un effort !". La femme s’énerva et tout en tenant en respect le reste de la foule avec son pistolet mitrailleur de la main gauche, elle menaçait Charles de la main droite, en lui appliquant le bout du canon sur le front. Mais rien n’y faisait, Charles restait immobile, absent, le regard fixe et sans vie. Elle demanda avec insistance à Amélie pourquoi il avait cette petite pastille rouge sur le revers de son manteau et elle lui dit qu’il s’agissait de la légion d’honneur. "Super, une personnalité !", mais Amélie s’empressa de rectifier, que son grand-père était malade et qu’il avait Alzheimer. Alors, la femme enleva le canon du revolver du front de Charles et le posa sur celui d’Amélie en lui disant "Démerde-toi, connasse, tu dégages avec ta loque !".
En faisant ce geste, elle envoya une petite rafale vers le plafond et ne se rendit pas compte qu’une énorme main allait s’abattre sur sa nuque, une autre main avait déjà détourné le révolver du front d’Amélie et maintenait le pistolet mitrailleur à la verticale. La femme s’écroula et Charles posa sa chaussure sur la gorge de la preneuse d’otage qui le regardait avec surprise les yeux écarquillés, il baissa le pistolet-mitrailleur et lui fit exploser la tête d’une seule balle à bout portant. Comme par magie, le vieil homme se pencha, ramassa le révolver, contourna l’escalator, se trouva face à celui qui s’était retourné au bas de l’escalator pour contrôler l’activité. Avec le revolver de la main droite il tira un seul coup et la balle vint se loger dans le haut de la cagoule du premier agresseur qui s’écroula sans avoir compris ce qui lui arrivait. Il prit le deuxième homme à revers qui était trop occupé à régler le trafic et sans s’arrêté, à une distance d’environ quinze mètres, droit comme un I, il l’abattit d’une seule balle dans la nuque avec une précision incroyable.
Sans un mot, il retourna à l’endroit où se trouvait sa petite fille. La foule enjambait et piétinait le corps de la femme, Charles prit Amélie par le bras, l’attira plus loin, retourna vers la femme qui gisait sur le sol et lui logea une balle dans chaque œil. Il poussa Amélie vers la sortie et se dirigea de l’autre côté de l’escalator, sans un mot, il se fraya un chemin dans le flot des gens qui retrouvaient la liberté, retourna le corps du premier preneur d’otage le visage vers le ciel, enleva la cagoule, tira le deuxième corps à côté du premier, les deux visages côte à côtes, enleva la deuxième cagoule et opéra la même punition que pour la femme. Les quatre détonations mettant ainsi un point final à cette prise d’otage.
D’un pas alerte il vint retrouver Amélie, l’embrassa sur le front, chercha sa canne qui avait disparu pendant l’attaque, sembla effrayé par cette perte, et toujours sans un mot, le révolver à la main il s’appuya contre le mur, serra très fort la main d’Amélie et reprit son attitude absente, plongé dans le néant. Après quelques instants, le revolver tomba à ses pieds.
Amélie essaya de faire reprendre conscience à son grand-père en l'implorant "Non ! Non ! Revient, regardes-moi… ne repart pas… merci papi, regarde ce que tu as fait… tu nous as sauvé la vie… tu es un héros, papi reste avec nous s'il te plait… Fais un effort…". Les sirènes de la police et celles des pompiers retentirent dans les rues. Rapidement, des hommes armés, en uniformes noirs, équipés de protections luisantes avançaient en s'abritant derrière des boucliers, des CRS vêtus de bleus maintenaient les badauds hors du périmètre de sécurité, des infirmiers avec des civières et des médecins en blouses blanches suivaient le cordon des hommes en noir. Tout ce petit monde envahit le centre commercial. La foule des rescapés qui était restée aux abords criait aux policiers incrédules : "C’est lui, c’est lui, le vieux monsieur qui nous a sauvé ! Lui là, Oui, lui ! C’est lui !" - "Lui, vous devez faire erreur, il ne tient même pas debout, il ne serait même pas capable de tirer avec un pistolet à bouchon !".
Ce jour-là, pendant un court instant, Charles, le vieux monsieur malade, était redevenu "Charlie la terreur", surnom que ses collègues lui avaient donné aux cours de ses nombreuses interventions.